L HOMME LIBRE
Mais la pensée de Montaigne est beaucoup plus complexe que sa personne.
Passons la mer : vers ce même temps, en Angleterre, les Essais trouventdcs admirateurs, des interprètes. Shakespeare les lit, le crayon à la main. Le grand dramaturge y voit un homme, y voit des hommes; toute L'antiquité classique lui est révélée par le détail pittoresque, par le fait précis ; toute l'antiquité lui apparaît en figures distinctes. Montaigne est pour lui le grand metteur en scène, non de drames, niais d'individus. Un psychologue de profession décrit, analyse et classe ; Montaigne montre des individus vivants. Shakespeare aimait dans les Essais ce que nous aimons aujourd'hui dans ces Lundis de Sainte-Beuve que M. Giraud a appelés avec tant de bonheur les Essais du A7V° siècle. Bacon, à côté de Shakespeare, lit les Essais ; il en goûte, il en imite le genre : •hapitres, qui sont chacun comme un traité rapide, humoristique et pénétrant, ces idées abordées directement, ces faits réunis sans souci des ordonnances logiciennes et aristotéliques, ce bon sens, cette souplesse d'intelligence le ravissent. Montaigne lui apparaît comme un des fondateurs de la philosophie positive; et sans doute, s'il lui fallait désigner d'un mot l'objet de son admiration, il dirait : Montaigne ou l'esprit positif.
Voici, quelques années après, une rencontre plus émouvante, la plus émouvante de celles que les Essais feront : la rencontre de Pascal '.
1. Je signale qu'on ne sait pas encore de quelle édition des / i Pascal se serrait; les éditeurs des Pentét I -y sont lourdement trompés.
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du monde surtout. \U détestaient L'espril précieux qui
substitue ;ni\ sentiments naturels des gentiment! artificiels, qui pour parler bc sert de Locutions faites à plaisir, et qui cache l'homme bous Les oripeaux 'I i héros de roman. Or Montaigne montre Les hommes tels qu'ils sont, dans la spontanéité delà vie, Les sentiments tels qu'ils sont, dans la spontan it< <lu cœur; et il parle une langue pittoresque et directe, sans détour ni convention. Ils n'aimaient pas beaucoup Descartes, qui prétend tout représenter par des symboles algébriques rendre compte de tout par le jeu de ces symboles substitués aux choses. Or Montaigne, par une humeur ef une méthode toutes contraires, résolument, va aux ch< les reg-arde et les juge. Pascal était donc port»- par bob milieu à l'admiration de Montaigne. Et L'année qui précéda sa conversion, il recourut à Montaigne, non seulement parce que tout le monde y allait et s'y plaisait, mais surtout parce qu'il en avait besoin, lui.
Il sentait un vide affreux, et il était dans un état à faire pitié : il était dégoûté de tout, et si las du monde ! Le monde qui était vraiment pour lui l'océan d'horreur et le désert d'ennui, le tenait cependant, d'une prise si lâche et si irrésistible à la fois, qu'il ne pouvait s'en défaire. Il criait vers Dieu, implorant cette foi réelle qui emplit l'âme; et c'était en vain. Dans cet état, il essaya de monter et de tendre sa volonté : il se mit à l'école d'Épictète. Il n'y reconnut qu'orgueil et impuis-
l'homme libre. :):]:)
sance; pour échapper à Kpictcte et à lui-même, il se jeta dans Montaigne l.
Il se trouvait au plus fort de ses études de mathématique et de physique, et le tour de son esprit était non pas de découvrir des choses nouvelles, mais de ramener à l'unité de quelques principes la diversité des faits et la complexité des lois.
Avec cemème esprit, il lut Rfontaig ne, et c'est alors qu'il crut pouvoir dégager des Essais une doctrine cohérente et concluante. Pascal fit là, comme nous l'avons dit au début de ce livre, un magnifique effort. Pour lui, Montaigne est un épicurien, un épicurien intelligent, modéré et sociable, qui ne met pas le plaisir dans l'emportement des passions et dans la satisfaction des instincts, mais qui cherche le contentement et la paix plus que le plaisir dans une vie accommodée au bon sens, à la nature, à la coutume, à la société et à la conversation. Cet épicuréisme n'est pas empirique et subjectif; il a un fondement philosophique : il est fils du scepticisme, et le scepticisme est lui-même une conclusion invincible qu'imposent à Montaigne la vue du monde et l'étude de L'homme. De plus, le scepticisme — seul état raisonnable de l'homme, — n'est pas seulement le principe d'où théoriquement on déduit l' épicuréisme ; il est, pratiquement, la préparation à la discipline épicurienne. La disposition sceptique nous libère en effet du souci de savoir, et des obligations ou même des passions de la vérité : par l'ignorance et l'incuriosité qu'il professe, le sceptique