‹ MontaigneChapitre 21 sur 32 · Essais, liv. III, ch. viii; t. IV, p · texte numérisé non relu

Essais, liv. III, ch. viii; t. IV, p

-• Id., t. IV, p. 41. Montaigne avait d'abord écrit : « Tous jugeni nts universels sont lâches et dangereux » (éd. de loSS).

dépasser juûmç. la curiosité de ses Iccleurs, et déjouer en mêmetemps jegjprises de leur rqi.son^pro voguer ratteulion et demeurer une énigme, voilà le programme qu'il semble s'être proposé et qu'il a rempli.

Pour bien saisir les idées de Montaigne elles juger à leur valeur, il faut se résigner à un travail déplaisant, il faut les dépouiller de leur forme ancienne et originale et les traduire en langage d'aujourd'Iiui. C'est un chagrin, c'est presque un meurtre, quand il s'agit d'un écrivain tel que Montaigne, né avec des dons personnels qui ont toujours été si rares, et à une époque qui se prêtait si heureusement à l'emploi de ces dons. Quel moment que celte fin du xvi* siècle pour un écrivain libre et hardi! Il y avait déjà un public, plus nombreux, plus empressé, plus avide d'enseignements et de plaisirs nouveaux que nous ne l'avons longtemps pensé, et surtout plus habitué à s'ou({U(''rir et à communiquer d'un pays à l'autre, moins enfermé dans les limites d'un pays cl d'une langue qu'il ne devint au siècle suivant.

Nous sommes vraiment insatiables. Voici un homul(LguiâJ^ï^llQ^:d-âa^eA5-^ regarder vivre cl Ji se raconter. De son propre mouvement il nous a l^ourni sur son compte plus de détails minutieux, plus de nuances fines jusqu'à la subtilité, plus de confessions au moins hardies que l'on n'en possède sm aucun autre homme. A tant parler de soi, tout autre

nous lasserait. A parler de soi avec si pou de réserve, tout autre serait depuis longtemps rangé parmi les cyniques. Peut-être Montaigne en a-t-il trop dit; sans doute il en a dit assez. Mais non; puisque c'est de Montaigne qu'il s'agit, nous ne croirons jamais en savoir assez. 11 nous a rendus curieux de lui à sa manière, c'est-à-dire à l'infini, et comme il recommençait toujours à s'étudier, il l'aut reprendre l'enquête là où il l'a laissée en mourant, il faut creuser encore sous ces racines mises à nu, il faut chercher autour de lui, avant lui, après lui, tout ce qui peut jeter quelque lumière nouvelle sur sa vie, sur son caractère, sur ses idées, sur sou influence. On dirait que les admirateurs de Montaigne au xi.V siècle se sont délibérément proposé celte gageure d'arriver à connaître mieux qu'il n'a fait lui-même l'homme qui passe pour s'être le mieux connu.

En quoi donc Montaigne a-l-il excellé? C.iw on ne saurait comprendre et par suite il ne faut pas prétendre que trois siècles de séduction et d'empire soient sans cause cffîca(-e et ne tiennent qu'à une totale erreur. Il faut trouver à Montaigne un titre réel, un méi'ile indiscutable, qui exj)lique le crédit dont il jouit depuis si longtemps et pour si longtemps encore. Ouest-ce donc (jui a l'ait admirer jusqu'à l'excès cet observateur léger, ce raisonneur inconséquent, ce politique à courte vue, ce moraliste sans morale, ce sceptique crédule, ce conservateur qui ne regarde ni comme valable ni comme durable ce qu'il veut conserver, cet avocat de l'Eglise qui n'est le client d'aucune religion, en un mot ce singulier mélange de routine et de paradoxe que nous venons d'analyser? A côté de ces hommes divers et au-dessus d'eux il faut (pi'il y ait eu en Montaigne un homme de génie pour les rendre à ce point célèbres et puis-

sanls. Oui celles, et il n'est pas difficile à trouver. L'homme de génie en Montaigne, c'est l'écrivain.

Un des plus grands services que Montaigne ait rendus à la langue française, et le plus grand peutêtre, c'est de prouver qu'elle est capable de tout, et c'est pourquoi l'on peut soutenir qu'il n'a pas, dans notre enseignement littéraire, la place qui lui est due. Montaigne sans doute n'est pas le plus parfait de nos écrivains, mais il est le plus complet : toutes les couleurs sont sur sa palette, toutes les notes sont (1.1 ns sa voix, et lorsqu'en comparant notre litlératu'.c aux autres nous sommes pris de jalousie ou 1 (xressive humilité, lorsque nous entendons dire et ■ liire que notre langue et notre génie national se irrnscnl à exprimer certaines choses, fatalement '-.•rvées à d'autres peuples, je voudrais qu'avant ; • passer condamnation sur chaque point l'on se iiiiinndàt seulement si Montaigne, lui aussi, y aurait ' iioué. Pour ma part, je n'en crois rien. Je tiens ses l'ssources de style pour infinies.

La langue de Montaigne a cela d'admirable qu'elle -f au même degré universelle et personnelle, la m!j:iie (le toul le monde et celle de Montaigne seul. '• lettré, l'homme qui a parlé latin dès son enfance, l'iiniraleur et le déguslaleur délicat de Virgile et de ii'-rèce y a sa grande part; l'homme du monde, le -l'ur, qui aime la conversation des femmes et (pii

dédie à celle-ci son essai sur l'éducalion, à celle-là son apologie de Raymond Sebon, s'y laisse aussi reconnaître; et cependant ce latiniste et ce gentilhomme n'a nul dédain, il s'en faut de beaucoup, pour le langage populaire ou même provincial; avant tout, il veut que sa pensée soit en lumière et en relief, et que le gascon y aille si le français n'y peut aller! Il prend donc de toutes mains les éléments de son style, non comme un ignorant qui ne saurait pas les distinguer, mais avec réllcxidii et avec choix, comme un homme complet (jui ne veut laisser échapper sans la dire aucune vérité humaine, et comme un artiste consommé g^ui s'eritend à combiner et à nuancer toutes ses couleurs. ISans doute il }^ des secrets de Fart d'écrire que Montaigne ne possède pas et dont il, peut,, par son charme, faire trop oublier l'absence : la suite, l'ordre, la proportion dés parties, et la parfaite clarté qui en découle, luf manquent décidément; non seulement il ne s'en pique pas, mais encore, et cent fois plutôt qu'une, il vous avertit que vous n'avez pas à les attendre de lui. Chez certains écrivains, ces (jualités sont des dons naturels; chez lui, non, et ce seraient des vertus; pour celles-là comme pour les autres, il se récuse. Mais si les mérites qui tiennent de la méthode lui échappent sans qu'il prenne seulement la peine de les regretter, tous ceux qui tendent à l'expression proprement dite lui appartiennent de naissance, et il s'y complaît. Cette puissance miraculeuse que, selon la Genèse, Adam eut pour nommer chacun des êtres nouvellement créés qu'il passait en revue, il send)le

que Montaigne Ta reçue à un degré aussi extraordinaire, au lendemain du chaos d'où sortait le monde niotlcrne, pour nommer, définir, dépeindre l'un après l'autre les senlimenls pelits ou grands, les pensées les plus générales ou les plus subtiles, les faits familiers ou étranges qui se pressaient autour de lui, et jusqu'à ces états indistincts de l'àme qui ont en eux du « je ne sais quoi » et qui seraient mal rendus si l'écrivain voulait les forcer à passer du crépuscule où ils voltigent à la clarté du plein midi. [1 y a des livres qu'il n'aurait pas pu faire; mais ce que Montaigne n'aurait pas pu dire ne peut pas être dit ou n'en vaut pas la peine. Quand on vient de lire quelques pages de Montaigne, on ne peut croire queues mots soient capables de se refuser à aucun service^ q^u'il lui plairait d'exiger d'eux. C'est un des plus grands magiciens à qui ils aient jamais obéi.

Quand on pense que, parmi nos grands prosateurs, Montaigne est seulement un des premiers au second rang, on ne peut réprimer un frisson d'orgueil pour la patrie de tels écrivains. Notre poésie prête à la cfiscussion; elle est, à l'étranger, peu connue et peu goûtée, elle paie cher maintenant un siècle de domination superl)e et peu féconde, et nous-mêmes, j'en suis persuadé, nous sommes maintenant pour elle plutôt sévères et ingrats. Mais s'il est dans l'histoire littéraire une cause entendue et gagnée, c'est celle de Montaigne....

Le talent est par nature spécieux. Il consiste justement dans la puissance d'ajouter ou de suppléer à la vérité.

Ce ne serait pas une mince question de psychologie que celle-ci : qu'est-ce que le talent? Et quel rapport y a-t-il entre le talent d'un homme et ses autres dispositions ou facultés? Est-il vrai, est-il évident, est-il nécessaire que le talent d'un homme soit toujours le portrait exact de toute sa nature intellectuelle et morale, et que par conséquent on puisse toujours conclure de l'un à l'autre? Peut-on s'assurer (pie tous les traits du talent se retrouvent dans l'homme, tous les traits de l'homme dans le talent, et que ses écrits soient ainsi sa biographie exacte et complète, son involontaire et infaillible portrait? Prenons un exemple pour que la (piestion soit plus claire encore, et prenons pour exemple Montaigne; lui-même. Nous l'avons vu agir et vivie, nous avons sur ses actions et sur sa vie des récits, des aveux (pii nous viennent de lui, des faits et des documents qui s'y ajoutent : cela est achevé, il nous reste à le regarder écrire. Est-ce le môme homme que nous allons voir, et rien de plus? Eh bien, non.

Et quand je dis non, remarquez que l'exemple sur lequel j'opère est le plus favorable ù la thèse que je combats. Je l'ai déjà dit, mais on ne saurait parler de Montaigne sans le redire sans cesse : aucun écrivain ne s'est plus dévoué à faire passer sa personne dans

son livre, à mouler son livre sur lui-même, à se survivre tout entier dans ses écrits et à les occuper de lui seul. Partout il avoue, partout il affiche ce dessein : c'est l'éloge unique auquel il aspire et l'unique excuse sur laquelle il se rabat continuellement. Léguer son image plus entière et plus vive à ceux qui l'ont connu, voilà comment il exprime lui-même son désir dans la première page de ses Essais, et légèrement, nonchalamment, il congédie ceux qui n'ont pas de loisir à perdre en un sujet si vain....

Montaigne médit beaucoup des livres et de ceux qui s'y adonnent ', mais sûr qu'il est de ne se laisser point dominer et écraser par eux, il ne les craint point pour son compte; lire est pour lui une autre manière de voyager et de causer; écrire est une manière de nous faire voyager dans son àme et de causer avec nous. Toutes ses idées littéraires se ressentent de cette humeur curieuse et mobile qui est au fond de lui. Elles sont libres, variées, et souvent contradictoires, comme les notes d'un touriste qui ne veut pas choisir entre ses impressions successives ni sacrifier aucun de ses ffoùts.

Si l'on ])rend au pied de la lettre ce que Montaigne dit de son livre et de son style, on croirait qu'il a écrit sans aucun soucL,tIe. la forme et de l'art, sans

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