Essais, liv. III, cliap. m
autre préoccupation que celle de se tenir aussi près que possible de sa pensée spontanée et de garder"" toute pure et toute simple sa verve du premier jet. A chaque instant, (pi'il s'agisse de lui-même ou des autres, il a, contre le choix des mots, contre les scrupules de la grammaire, contre le désir d'orner ou d'ordonner sa pensée, cent arguments ou mille épigrammes, et visiblement il veut passer et rester dans notre mémoire à un tout autre titre que celui d'artiste et d'écrivain.
C'est cependant comme écrivain et comme artiste que Montaigne est tout à fait du premier ordre; c'est l'artiste, c'est l'écrivain qui a fait sa gloire et sa force; son talent, qu'il semble mépriser, lui a livré les esprits éblouis et séduits jLamaisJesjnots n'ont eu autant de prestige sous la plume d'un homme qui ait autant médit des mots. Le talent a cela de singulier que, partout où il paraît, les autres esprits se modèlent sur lui et qu'aucun autre ne le reproduit. Il fait école et demeun^ inimilal)le. Il pénètre! partout, il se répand partout, il envahit tout, et après tout il lui reste une saveur unicpie, une essence propre dont il ne saurait faire part. Il s'assimih' tout le monde, et personne ne finit par lui ressembler.
Par la forme, Montaigne est un maître et un homme de génie, et nul exemple n'est plus propre que le sien à prouver (pie le don d'écrire peut être, comme Pascal le dit de l'éloquence, une puissance trompeuse et qu'il nous faut veiller sévèrement à
niaiiilrnir noire cspriL assez libre el sûr de lui pour qu'il sache refuser sa confiance à ({ui ravit son admira lion.
De la part d'un homme qui écrit, est-ce un tort, est-ce un ridicule d'être occupé de son langage et de mettre un peu de soin, beaucoup de soin même, à trouver les mots et les tours qui conviennent le mieux à ses pensées? Je suis si loin de le croire que le véritable ridicule, à mes yeux, est de se prétendre indilTérent sur ce point, et si cette indifrérence n'est pas une prétention et une petite comédie de notre vanité déguisée, si c'est un mépris sincère et réel de la forme, il y a là une erreur qui va loin, un véritable défaut de l'esprit. Qu'on écrive pour le public ou pour quelques amis, qu'on écrive pour soi-même, peu importe; quel que soit le dessein de celui qui prenil la plume en main, il aurait tort d'accepter au hasard les premières paroles qui s'offrent à lui, et de ne jamais chercher, de ne jamais choisir, de ne jamais ordonner. Nous nous laissons aisément aller à un désir j)uéril de n'avoir [)as l'air de faire ce que nous faisous. On écrit, et l'on ne veut point passer pour uu écrivain. Celui-ci femt d'écrire çp m ni^^ cau sej..<'^'''ii"l^ joue le personnage d'un orateur, il s'échaufie sur son papier, il apostrophe un adversaire absent, il implore et gourmande un auditoire qui ne r(''pond pas; cet autre se pose en homme inspiré en (pii les pensées surgissent sans (ju'il sache d'où elles viennent. A quoi bon ces mensonges? Pourquoi se tronquer et tromper les autres?
L'examen altentif des diverses éditions des Essais l'ait naître dans l'esprit un tout autre sentiment que celui qu'on avait pris de son auteur. Montaigne n'écrit pas à bride abattue, comme il le dit. C'est un écrivain raffiné et habile, sachant cacher sous des dehors innocents la pensée la plus hardie. Il n'est pas simple et ouvert, comme il voudrait le laisser croire. C'est un artiste et un diplomate.
Montaigne, dans son slyle, n'a ni masque ni fard ; mais il a de la loilelte, plus qu'il ne veut le laisser croire, plus qu'on ne l'a cru généralement.
La vivacité de l'expression ne prouve pas toujours la netteté des idées. Voyez Montaigne.
On a beaucoup loué Montaigne d'avoir pensé cl écrit naturellement, et il n'est pas besoin de citer ce qu'il dit de ses idées et de son slyle, pour prouver que c'est bien là l'éloge auquel il prétendait luimême et qu'il se réservait sans embarras parmi ses plus grandes protestations de modestie.
Le naturel, à coup sûr, est d'une puissance et d'une grûce incomparables ; c'est parce qu'ils ont plus de naturel que Molière et La Fontaine s'isolent
LE STYLE DE MONTAIflNE. 91
paniii leurs conlcmporains et restent toujours à noire portée malgré les modes qui passent et le goût qui change. Mais si Ton prétend tirer de leurs chefsd'œuvre et de leur gloire un argument pour prouver qu'il faut abandonner à lui-même ou même restreindre le génie et toujours le pousser à abonder dans son propre sens, nous voilà où je ne saurais en venir. Ni Molière ni La Fontaine ne sont les produits du naturel tout pur et tout seul. La longue culture des autres, leur propre culture est pour beaucoup dans la beauté de leur art, et quand nous en savourons les fruits, n'oublions pas plus dans notre plaisir ce qui vient de la gretîe que ce qui vient du plant. On est aujourd'hui trop porté à considérer comme factice et faux tout ce qui n'est pas de premier jet; on tend à supprimer d'un seul coup les profits de la réflexion, de la comparaison et de la volonté; on veut revenir à l'état de nature et tenir pour non avenue la civilisation même. Montaigne est déjà en plein paradoxe à ce sujet, et au lieu de tant admirer son intlépendance et sa fermeté d'esprit dans les complaisantes rêveries où le jette la pensée des sauvages, on est en droit de s'étonner de son naïf étonnenicnt.
Montaigne, dans l'art de conférer, se montre tout autre qu(! dans l'art d'écrire. Quand il écrit, la méthode est son euiu'inie jurée,'; il l'ignore avec délices, il la répudie avec éclat; chercher, dans la solitude, l'ordre de ses propres pensées, on dirait que, selon lui, ce
serait presque une manière de mentir, et que le tohubohu fait partie de sa bonne foi.
Ce qui charme et entraîne en Montaigne, c'est cet air de vie qui circule partout en son livre, un je ne sais quoi de dramatique et de direct, infiniment varié, par où ses dissertations, questions et sentences sont relevées. Vous vous croyez en pleine analyse : « Quelles causes n'inventons-nous des malheurs qui nous adviennent? A quoynenous prenons-nous à tort ou à droit, pour avoir où nous escrimer'? » IMais qu'est-ce donc? Une femme se dresse devant la pensée de Montaigne et devant nos yeux : elle se lamente, son frère a été tué par une balle, il la voit, il lui parle, il nous force à la voir comme lui : u Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu dcschires, ny la blancheur de cette poitrine, que despitéc tu bats si cruellement, (pii ont perdu d'un malheureux plomb ce frère bien aymé; prens t'en ailleurs. » Et cela, sans transition, brusquement, avec un effet inattendu que La Bruyère lui eût envié et n'aurait obtenu qu'avec bien plus de préparation et d'effort.
Il est nécessaire que nous perdions l'habitude de laisser nos admirations emporter avec elles notre adhésion, et (pu' nous apprenions de plus en plus à faire leurs parts bien distinctes au plaisir de lire et au devoir de juger. Je tiendrais beaucoup à y réussir