Essais, liv. ], chap. iv; t. I, p
en parlant de Montaigne, car je suis convaincu qu'il est peu d'écrivains en qui le bien et le mal soient pins profondément mêlés, et plus également couverts d "un style presque sans rival. Il a par-dessus tout le don Ac la vie. A propos de tout il parle de lui-même, et en le lisant nous n'avons jamais alTaire à la raison abstraite et indistincte d'un penseur qui s'efTorce à n'être pas quelqu'un. Avcz-vous vu parfois dans une maison bien antique, l)ien austère, bien triste, entrer tout à coup un de ces êtres privilégiés à qui tout est pcM'mis, qui semblent avoir plus d'une Ame à dépenser el qui en prêtent à tout ce qui les entoure, le fds de vingt ans ([ui revient de voyage ou l'écolier dont les vacances vont commencer? Comme la vieille maison s'émeut et s'illumine en un instant! Comme une personne vraiment et fortement vivante change l'aspect des lieux où elle apparaît et peut pour ainsi dire faire foule à elle seule, là oi^i l'on ne voyait avant elle (ju'une solitude habitée par des fantômes silencieux! Ainsi Montaigne se jette à corps ]ierdu dans les problèmes (pii appartenaient avant lui ù l'école ou à la science pure; il les anime, il les peuple, il est partout, c'est comme l'effet d'un enchantement.
Montaigne ne corrigeait pas seulement; il ajoutait, el, quand il ajoutait, ce n'était pas en une fois et d'un jet. A comparer les diverses éditions de ses Essais, on est déjà amené à diviser ses chapitres en beaucoup de morceaux; mais, en regardant les notes manuscrites de l'exemplaire de Bordeaux, on recon-
naît que celte mosaïque brillante se compose de fragments encore plus menus qu'on n'aurait cru; on voit qu'en deux tiers de page la plume et l'encre changent jusqu'à dix fois, et au lieu de se représenter tout cet esprit comme le flot courant d'une conversation abondante, il faut changer dimage : c'est un chef-d'œuvre de marqueterie. Si La Bruyère, au lieu de mépriser et de rejeter l'art des transitions, si difficile selon Boilcau, avait rapproché et soudé les sentences, les remarques qui se succédaient dans son esprit, rien ne ressemblerait autant à un chapitre des Caractères qu'un chapitre des Essais.
Montaigne écrit d'abord ' : « Extrêmement oisif, extrêmement libre, et par nature et par art, je ne Ircuve rien si cJivrcmeut acheté que ce qui me coustc du soing... », mais il se ravise, il l'aye la dernière phi'ase et met en place : « je preslerois aussi volontiers vion sang que mon soing... ». Voyez-vous l'écrivain? Il aime l'hyperbole pourvu (lu'elle s'aiguise en pointe d'acier; un peu d'alliléralion même ne lui déplaît pas; il ne craint pas de se compromettre à ce petit jeu des sons qui frappent l'esprit. C'est toujours son axiome :
lla'c vcre sapiat diclio quœ ferict.
Il a beau se vanter de sa nonchalance, je crois qu'il prête à son style beaucoup de soin, et très volontiers. Il est primesautier, oui; mais ce qui lui revient en se relisant, il n'en ignore pas le prix, et il en tient note.
1. Essais, liv. Il, chap. xvii. — Ed. Courbet et Rover, t. III, p. 34. Le passage entier ne figure que dans l'édition de 1593.
Si rare qu'elle soit, la puissance de rendre les faits, les idées, les sentiments saisissables et comme visibles par le choix d'un mot ou par un assemblage de mots, le don de nommer ce qui se passe en nous ou ce que nous apercevons au dehors n'épuise pas, tant s'en faut, l'office de la pensée. Entre ces faits vivement observés, entre ces sentiments finement analysés, entre ces pensées puissamment taillées et colorées, n'y a-t-il point de rapport et de lien? Ou n'y aurait-il enlre eux d'autre rapport ni d'autre lien que ceux de leur succession fortuite dans l'esprit de l'écrivain? N"ai-je rien de mieux à faire que d'énumércr à mesure, dans l'ordre ou le désordre de leur défilé, mes observations, mes aperçus, mes théories, si je vais jusqu'à avoir des théories, et ne dois-je me soucier d'aucun autre élément de la vérité ni d'aucune autre condition de l'art? Il y a ici, et dans Montaigne, et dans la tradition française, et dans les tendances d'aujourd'hui, plus d'un point à discuter et à définir. Montaigne n'a pas cru à la nécessité, au devoir de mettre de l'ordre dans ses idées. Il y a, dans la tradition française, tout un courant d'idées qui va droit à nier cette nécessité et à se jouer de ce devoir. Il y a aujourd'hui toute une école d'écrivains, d'artistes, de critiques, de philosophes même qui se laissent aller et qui nous entraînent dans le môme sens. Ont-ils raison? Ontils tort? Voilà tout.
Cela vaut d'autant plus la peine d'être examiné qu'il y a là, on peut le dire, lutte incessante entre nos
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plus grands esprits. L'histoire de la litléralure française est l'histoire d'une guerre civile séculaire entre les dons divers que notre race a reçus en partage, qui ne lui sont certainement pas particuliers, mais qui sont en elle dosés et mélangés autrement que chez les autres peuples. Si l'on continue, nous finirons par regarder l'esprit de chaque nation comme un élément irréductiJjle, comme une substance première et unique, n'ayant rien de commun avec l'esprit des nations voisines, et destiné à se développer, à s'accomplir, à s'afl'aisscr et à se détruire enfin par le seul mouvement spontanément fatal de son principe propre, lui polili(jue, cela mène à croire (pu^ la liberté est anglaise, et que la France n'a rien de mieux à faire que d'y renoncer. En religion, cela mène à croire que nous sommes, par grâce spéciale et définitive, catholiques ou sceptiques, et capables seulement, comme dernier achèvement de notre destinée, d'être catholiques et sceptiques à la fois. En littérature, cela mène à croire ([ue nous sommes voués, ou condamnés, à être des orateurs ou des causeurs, voués à l'être en [lerfection ou condamnés à l'êlre sans rémission, car avec ce fatalisme on ne sait jamais s'il s'agit d'une grâce inaliénable ou d'une sentence sans appel, ni si l'on est aux pieds d'un bienfaiteur ou aux mains d'un geôlier....
Si l'on me demandait à quel titre Montaigne me semble impérissable, je dirais sans hésiter : comme poète. Nous n'en avons pas deux tels (jue lui. C'est
iino des raisons qui ont le plus puissamment contribué à maintenir son nom hors de pair et à lui rendre de nos jours une nouvelle popularité. A mesure que noire littérature de plus en plus filtrée et appauvrie devenait ultra-prosaïque jusque dans son fond, on prenait plaisir, sans savoir bien nettement pourquoi, à retrouver sous un tout autre langage, sous la pourpre brodée de cette antique draperie, les banalités, les humilités, les médiocrités de pensée que les écrivains plus récents habillaient de serge et de guingan. Le dirai-je en réunissant deux noms qui hurlent d'être accouplés? Il y a, dans Montaigne, du Shakespeare et du Déranger. Il y a une langue constamment figurée et colorée, pleine de mouvement, de vie, luttant à force d'invention contre tous les aspects de la réalité, une langue oi^i l'image ne vient pas se juxtaposer froidement à l'idée, mais se mêle à elle et fait corps avec elle si étroitement qu'on ne saurait les disjoindre. Et c'est ce qui me fait dire qu'il y a du Shakespeare dans Montaigne. Mais cette langue ample, riche, novatrice, hardie, recouvre une sagesse qui ne lui ressemble pas, — une sagesse sans grandeur, sans fécondité, toute oisive et négative, toute faite de sens commun subtilisé, d'indépendance stérilisée et d'égoïsme à peine déguisé. C'est pourquoi je dis qu'il y a en lui du Béranger,
Quand Montaigne parle de Virgile, de Lucrèce, de Lucain, du Tasse ou de l'Arioste, quand il parle de la poésie même, de ses caractères et de ses effets, tout
le monde l'admire et le cite comme un oracle; il fait autorité et c'est justice, car il était lui-même trop véritablement poète (Montesquieu ne s'y est pas trompé) pour n'être pas bon juge. Mais il est une des admirations de Montaigne en fait de poésie qui a fait l'étonnement de nos pères et qui demeure encore contestée : il s'agit de Ronsard....
A quel point Montaigne est poète, il n'est pas de termes trop forts pour le dire, et lui-même il l'avouerait sans embarras. Tous les symptômes concourent pour établir à son sujet un diagnostic irrécusable; il ne lui manque que la rime pour être incurablcment poète, et encore c'est à peine qu'elle lui manque; tout ce qui peut imiter ou approcher ce jeu décevant de deux syllabes qui se font écho se trouve dans son style ; il n'a pas la rime, mais il a un rythme très marqué; il balance et agence les mots en artiste consommé, et l'allitération qui est une moitié de rime est un des secrets habituels, une des grâces les plus recherchées de son langage harmonieux.
Le centre et le cœur des Essais, c'est le scepticisme, et sous sa forme la plus insinuante, avec tous ses moyens de séduction. Est-ce donc là décidément que nous devons nous arrêter? Est-ce au scepticisme que nous devons notre gratitude pour les progrès accomplis, notre hommage pour la sécurité et les progrès de l'avenir? La liberté religieuse et philosophique, la réforme des abus, les conquêtes ou les ambitions des sciences naturelles, la vigueur et la splendeur des arts, la paix des sociétés et des âmes sont-elles allachées à celle Irisle condilion de ne croire à rien fermement, ou, si Ion croit à quelque chose, de ne laflirmer qu'avec réserve et en feignant de douter? On le dit, mais je le nie, et Montaigne lui-même me servira d'exemple pour prouver que j'ai raison contre lui.
Admettez pour un instant que Montaigne, tel que
nous le connaissons, soit devenu le type de l'humaine ^nature depuis trois siècles, et calculez les conséquences. Un monde fait à l'image de Montaigne, qu'en dites-vous? Il ne l'est que trop, vous dis-je, et c'est le mal dont nous soutirons. Supposez, je vous prie, non pas un Montaigne, ni mille Montaignes, ni môme un peuple de Montaignes, mais l'humanité tout entière convertie aux doctrines de Montaigne, rangée à ses habitudes, acoquinée à ses sentiments, et si vous pouvez par la pensée réaliser cette hypothèse et en suivre pendant une heure les conséquences, dites-moi, de grûce, quels résultats vous en pouvez attendre, quel état de la société et des âmes, quelle civilisation, quelle politique, quelle vertu, (juelle
honnêteté....
Il y a des philosophes (pii sont plus scepticjues que Montaigne; il n'y a pas d'homme qui le soit davantage, et s'il n'a pas, comme Pyrrhon, comme .T]nésidème, poussé jusqu'à l'art parlait de ne croire à rien, il est dans le doute comme dans son élément; il va de l'affirmation à la négation sans que rien, dans sa nature morale, s'éveille en faveur de l'une plutôt que
de l'autre....
Que Montaigne ne soit pas persévérant et conség^u^nt jians son scepticisme, je le reconnais; Montaigne n'est pas Kant ni Pyrrhon; il n'est même ni Charron ni Bayle, et ses disciples ont poussé bien plus loin que lui dans les voies qu'il leur a ouvertes; ils ne se sont pas réservé comme lui la liberté de
LA PHILOSOPHIK I>F. MONTAIGNK. 101
ronirer à chaque inslanl dans les opinions médiocrenienl étal)lios et confusément dogmatiques qui servent de demeure au commun des hommes. Mais par cela même, et en fait, Montaigne n'est que plus sceptique el phis propre à propager l'esprit de doute. Le scepticisme qui est une doctrine n'a pas de grandes chances de convertir rinleHigence humaine; il lui demande à la fois trop de sacrifices et trop d'efforts, trop de sacrifices, parce qu'elle porte en elle des instincts indomptables qui répugnent au scepticisme, et trop d'eiïorts, parce qu'il n'est que le dernier mot dune dialectique à chaque instant oublieuse de la réalité. Mais si le scepticisme qui est une doctrine a contre lui de si efficaces résistances, il en va autrement du scepticisme qui est un préjugé. Il ne s'agit plus de mettre au pied du mur, une fois pour toutes, la raison humaine, et de lui faire avouer, par une série de tortures savantes, qu'elle est menteuse et condamnée à toujours se décevoir; il s'agit seulement de la tourmenter et pour ainsi dire de la taquiner d'une main plus délicate, jusqu'à ce qu'elle se soit lial)ituée et résignée à se défier toujours (rdle-mème, sans savoir et sans chercher jus(iu'où sa défiance est légitime, où peuvent reprendre pied ses affirmalions, comment elle réussira à sauver quchpics épaves de son naufrage. C'est à quoi Montaigne excelle et se complaît. C'est son jeu et son triomphe.
Il y a deux sortes de scepticisme, ou, pour mieux dire et pour éviter un de ces mots mal famés [)ar (pii
les idées justes sont souvent compromises, il y a deux raisons différentes de s'arrêter dans la reclierciie du vrai et de se dire : « Où en sommes-nous? Où allons-nous? » L'un s'arrêtera ainsi par défiance envers la vérité, l'autre par respect pour elle, l'un parce que les faits les mieux assis et les raisonnements les mieux suivis ne le décideront pas suffisamment à s'engager de sa personne tout entière au service des idées qu'il a conçues, l'autre au contraire parce qu'il est résolu à servir de toutes ses forces chaque vérité par lui reconnue,...
Que si l'on veutappelor sceptique quiconque pense avant de parler, observe avant de conclure, examine le témoin avant d'accepter le témoignage, et ne se tient pour engagé qu'après avoir en conscience épuisé les moyens qui lui sont propres de s'engager dans la bonne voie, alors vivent les sceptiques! Ils sont le sel de la terre et les véritables croyants, car ils se sentent responsables de leur croyance, de leurs efiorts vers la vérité, et c'est ce sentiment qui règle la conduite de leur esprit.
Il ne faut pas confondre le scepticisme et le doute. ' Le~doute est une des facultés de l'âme, une de ses forces vives et naturelles, capable comme toutes ses forces d'égarement et d'excès, mais non moins salutaire que les autres à la condition, qui leur est commune, de se surveiller et de se contenir. Le scepti-
cisme est prôfisrmcnt le résultat du doute qui ne se contient pas. C'est le système du doute ne doutant pas de lui-môme et s'attribuant la solidité qu'il conteste à tout. A le bien prendre et dans son vrai rôle, le doule n'est que l'instinct du danger dans les choses de l'esprit. Un cheval généreux et rapide, mais qui ne s'emporte point, continue, tout en galopant, à voir les obstacles et à les éviter, ou à juger s'il peut les franchir d'un bond; tant que le sol sur lequel frappent ses pieds ferrés est assez élasti(iue pour leur donner prise et assez résistant pour leur donner appui, il a confiance, il va, il emploie toute sa vigueur à conquérir sans cesse et sans trêve l'étendue où ses regards ont déjà couru bien loin devant lui; mais qu'il entende le terrain sonner creux, qu'il le sente s'amollir et s'épaissir, qu'il y sente au contraire une surface inflexible où il ne trouve plus d'instant en instant cet équilibre soudain dont chacun de ses pas a besoin, alors quelque chose l'avertit confusément : il y a là une voûte, une caverne, secrète et mal assise, qui peut s'eflbndrer; un marécage est voisin; le cheval qui voudrait courir sur ces roches polies s'abattrait : il se rassemble de lui-même et se ralentit; ses oreilles, dressées, couchées tour à tour, transmettent au cavalier les sages soupçons de sa monture, et, si le cavalier n'en tient pas compte, s'il ne cherche pas à comprendre, pour l'éluder ou la vaincre, cette difficulté de son chemin qui lui est ainsi révélée, il n'a qu'un nom imaginable : dans toutes les langues de la terre, il s'ai)pellc un fou.
Ouand on parle du doute, il i'aut s'^émcTSy?^ et pour s'entendre, il faut dislinc^uer : car on peut, par peur et par haine du doute, altocpier ractivilé même de l'esprit humain et maudire ses démarches les plus légitimes. C'est ainsi que Lamennais, dans son Essai sur r'nidi/frrcnce en matière de religion , ne voyait partout qu'une seule et même manière de douter, également imprudente et condamnable. A ses yeux, le doute est toujours le regard troublé d'une intelligence qui s'éteint ' ; mais c'est l'incurable faiblesse de tout son système d'avoir pour point de départ nécessaire celle sentence étroite et fausse.
Non, il est un autre doute, regard inquiet mais sain d'une intelligence qui s'éveille, courageuse initiative deTliomme qui se sent appelé à vivre par lui-même et à son tour comme d'autres ont vécu avant lui et à se mettre en règle, pour son propre compte, envers l'éternelle vérité. Si Montaigne avait mieux que Lamennais distingué ces deux sortes de doute, si ses disciples après lui en avaient l'ail le départ, si, de son école et de son influence, ce résidtal était sorti que chacun de nous, grûce à elles, se sentit tenu de savoir ce qu'il pense et ce qu'il dil, à ses risques et périls, ' et sous le regard d'un juge à qui rien n'échappe, Montaigne en ce cas serait notre plus grand bienfaiteur, notre libérateur, notre maître. Mais il en va tout autrement. •' *