‹ MontaigneChapitre 24 sur 32 · Préface de la Défense de l'Essai · texte numérisé non relu

Préface de la Défense de l'Essai

Encore si le scepticisme restait fidèle à lui-même ol borné à ses propres dangers ! Quoiqu'ils suffisent pour inquiéter et pour attrister ceux qui désirent que l'esprit humain demeure armé de toutes ses forces saines et animé de toutes ses légitimes ambitions, le scepticisme n'est pas le mal extrême tant qu'il n'est que le scepticisme. Mais par ce parti pris de ne se décider jamais, par cette habitude de vivre en suspens, par cet interdit et ce défi jetés au témoignage des sens comme à l'autorité de la raison, par cette ruine finale de toute science et de toute foi, bientôt se répand, grandit et triomphe l'une ou l'autre des deux doctrines avec qui nous ne pouvons plus vivre en paix : celle qui maudit comme une insolence tout elTort de l'esprit, ou celle qui consacre comme un (h'oit tout appétit des corps. Heureux encore si ces deux doctrines funestes ne grandissent pas à la fois pour étouffer entre elles les âmes qui naissent sous un astre si malheureux!

Le scepticisme aurait ])cu de prise sur l'intelligence iiumaine s'il se présentait à elle en propre personne et à visage découvert. Il lui répugne si essentiellement qu'elle est obligée de se nier elle-même pour le reconnaître et de se suicider pour le faire vivre. Encore s'il suffisailà notre intelligence de se suicider une fois, et si, après cet acte de désespoir, le scepticisme pouvait subsister et se soutenir! Mais non; il

est à peine né qu'il s'est déjà détruit ; à peine sa volontaire victime s'est-elle sacrifiée et frappée qu'elle se sent revivre et qu'il faut recommencer. Qu'elle recommence, j'y consens; qu'elle essaie encore un coup d'en finir avec elle-même, encore un coup, encore cent coups, qu'importe? Mais irons-nous ainsi à l'infini? Et ne viendra-t-il pas un moment où l'esprit humain, las de se tuer sans réussir à mourir, pour l'honneur d'une idole dérisoire dont il ne retrouve plus rien dès que, malgré lui, il rouvre les yeux, consentira à se laisser vivre puisqu'il ne peut s'en empêcher?

Mais autant le scepticisme révolte l'intelligence humaine quand il se montre à nu, autant il la séduit quand il se déguise, et nulle manière de penser n'est plus féconde en déguisements ni plus habile aux succès dérobés que le scepticisme.

... Que la raison humaine se suicide, je le veux bien, mais une fois pour toutes, et de manière à ne plus parler. Quant à la regarder du soir au matin et du matin au soir s'anéantir dans ses triomphes et s'infatuer de ses désastres, et toujours s'affirmant se nier par métaphore, c'est un cercle vicieux dont le spectacle est malsain quand on s'y arrête et ridicule dès qu'on s'en détourne. Il n'y a pas assez de mépris ici-bas pour un tel emploi des heures et de l'esprit.

Le scepticisme est un instinct paresseux, élaboré par une pensée active et viciée.

Le scepticisme, c'est le mouvement perpétuel dans

C'est la ruse du scepticisme, c'est sa perfidie, de donner satisfaction en même temps à l'indépendance et à la paresse de l'esprit, de se présenter tour à tour comme un acte de fierté et comme un acte d'humilité, comme une hardiesse et comme une prudence, et, en fiât tant ainsi tous nos instincts, toutes nos prétentions contradictoires, il nous fait perdre ce qui nous fait vivre, la force de choisir et de vouloir. Nulle part cela n'est plus sensible que dans Montaigne, et son incroyable génie d'écrivain n'aurait pas suffi à Fillus- Irrr comme il l'a fait, à propager son influence et à ninlliplier ses disciples, s'il n'avait pas trouvé dans ses doctrines mêmes de quoi servir d'appât à nos plus intimes désirs, à nos vices secrets et favoris.

Montaigne croit sincèrement et répète sans cesse Que l'affirmation est un acte d'orgueil. Qu'il le prouve. Je me fais fort de lui démontrer jusqu'à une égale évidence que le doute est un acte de vanité^ C'est la ruse du scepticisme de favoriser et de caresser en nous, tout ensemble ou tour à tour, nos instincts les plus contradictoires. Le scepticisme nous donne le change à chaque instant. Vous qui doutez de toute science et de toute sagesse, rentrez en vous-mêmes, faites sérieusement votre examen de conscience, et dites-nous si votre scepticisme ne procède pas du plaisir de donner un démenti à Arislote, plaisir

d'abord secret que vous rendrez bientôt public et qui aboutira à un triomphe ironique où vous allez faire défiler devant la ibule les plus grands génies, en vous réservant auprès d'eux le rôle de l'esclave et la revanche de leur crier : « Souvenez-vous que vous n'êtes que poudre et poussière ».

L'orgueil de l'ignorance est plus insolent que l'orgueil du savoir.

Ce qui me frappe dans les arguments de Montaigne, c'est qu'il commet les unes après les autres toutes les fautes qu'il reproche à ses adversaires; ses preuves ne tiendraient pas contre sa propre critique, et la raison peut être défendue par les armes qu'il a aiguisées contre elle. De là vient l'impression qu'il laisse et son renom de scepticisme absolu. Il affirme à tout propos, il tranche à la légère, il dogmatise, il régente son lecteur aussi hardiment (pic qui que ce soit....

Ce parti pris que Montaigne affiche de laisser son esprit toujours ouvert de toute part, c'est dans la vie oisive et spéculative un grave inconvénient, un mauvais système, c'est le scepticisme. Mais dans la vie active, qui d'heure en heure provoque, oblige l'homme à se concentrer et à se décider, le danger n'est plus le même, et ce penchant qui menait Montaigne au scepticisme ne l'aurait mené qu'à la liberté d'esprit, si les devoirs d'une action suivie l'avaient encadré et soutenu.

Dans le sceplicisme du xyi^ siècle et de Montaigne, il faut faire entrer pour une part ce que George Sand [Césarine Dietrich] appelle « l'incertitude où flotte une vive intelligence en voie d'éclosion trop rapide ».

Henri Heine écrivait un jour, à propos d'un de ses contemporains : « Il est trop spirituellement doué et trop universellement instruit pour n'être pas au fond un sceptique ' ». Réduite à des termes si brefs et si nets, cette sentence arrêtera peut-être ceux qui la liront. Mais qu'ils veuillent bien regarder autour deux et rentrer en eux-mêmes : n'est-ce pas une opinion partout répandue, n'est-ce pas une banalité plutôt qu'un paradoxe, que plus un homme a d'esprit et de savoir, plus il doute, inévitablement et à bon droit?

Si le scepticisme se présentait à l'esprit des hommes tout seul et tout nu, il aurait sur eux bien peu de prise, il serait presque sans chances et sans danger. Pourquoi donc est-il au contraire partout répandu et menaçant pour tout? Pourquoi le trouve-t-on mêlé et noué intimement aux spéculations les plus raffinées, aux maximes les plus populaires, aux croyances les plus ferventes, aux dogmatismes les plus fanatiques?...

11 prend toutes les formes, il s'arrange de tous les

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