Lulèce, 2 février
110 ÉTUDES ET FRAGxMENTS.
masques, il usurpe tous les noms. Lui qui est le paradoxe extrême et le sophisme le plus compliqué, prenez garde : il va s'insinuer sous le couvert du bon sens; il va se donner pour le résultat le plus net de l'expérience, tandis qu'il n'est que la plus extravagante aberration de l'hypothèse.
Parmi les idées aujourd'hui courantes, il en est une que Montaigne adopterait tout d'abord, car il y reconnaîtrait la substance de toutes ses pensées et la justification de toutes ses faiblesses. Rien n'est absolu, nous dit-on, tout est relatif; Montaigne n'a jamais dit autre chose. Il sourirait sans doute de ce langage pédantesque et scolastique ; mais il se rappellerait bien vile les images délicates ou saisissantes dont il savait revêtir ce que cette formule sèche exprime en quelques mots, et voyant quelle peine les savants ont prise pour lui fournir une trame aussi favorable à ses broderies, il recommencerait à broder. Mais la trame est-elle solide? On ne l'a pas mieux démontré aujourd'hui que Montaigne ne le démontrait il y a trois cents ans. Après Kant et Stuart Mill, il y a encore des esprits qui résistent, et qui ne voient dans cet axiome solennel que l'inévitable absurdité de tout scepticisme conséquent.
Sommes-nous restés ou revenus au point où Montaigne s'est arrêté, c'est-à-dire à l'impuissance de s'arrêter jamais et à la résignation de vivre ainsi? J 'es-
LA l'JlILOSOlMIII': DE MONTAIGNK. 111
père ({ue non. Mais, quoi qu'il en soit de mes espérances, voici ce dont je suis pleinement convaincu : si Montaigne doutait, si nous doutons à notre tour, c'était sa faute, et c'est la nôtre; il n'y a pas de quoi s'en vanter. Le doute n'est pas la fin légitime de la pensée, l'état parfait d'un esprit exercé et sincère; Montaigne a cru et a fait croire à trop de gens qu'il en était ainsi, pour qu'il ne soit pas nécessaire de bien poser la question et d'y regarder de près. Est-il vrai que l'expérience et le raisonnement s'accordent à certifier que rien n'est certain?
Mais tout de suite je suis arrêté, et dès le premier pas je me refuse à suivre le sceptique. Certifier que rien n'est certain, c'est se contredire, c'est invoquer et démentir tout ensemble la raison. C'est poser le paradoxe en axiome et prendre l'impossible pour point de départ. Le sceptique pourtant ne peut pas en prendre d'autre. Il est engagé d'honneur à maintenir une thèse désespérée; il se condamne de gaieté de cœur à faire continuellement disparaître et reparaître son intelligence, à l'escamoter et à en jongler.
Je sais bien qu'il y a longtemps que le scepticisme est ainsi réfuté. Mais on l'oublie sans cesse ou l'on n'en tient compte. Pourquoi donc, si ce n'est parce que le scepticisme a un autre attrait que celui de satisfaire l'esprit? Parce qu'au lieu de le satisfaire il le dissipe et le détourne de lui-même? Parce qu'il enseigne le mépris de la vérité après en avoir enseigné le désespoir? Parce qu'il est la plus commode des philosophies en même temps que la jdus insoutenable? Si le scepticisme n'avait pour lui que la
logique, il ne serait pas redoutable. Mais toutes nos lâchetés recrutent pour son armée; il gagne de la force à chaque fibre qui se détend dans notre cœur.
Est-il donc vrai que rien n'est vrai? Ce n'est pas à Montaigne qu'il eût fallu poser ainsi la question, car il ne voulait pas aller à ces extrémités. Mais je la pose à ses lecteurs, parce qu'il les mène là où lui-même il ne voulait pas aller. Il y a quelqu'un, dit-on, qui a plus desprit que Voltaire, c'est tout le monde. Ce n'est point assez dire : ce quelqu'un-là a aussi plus de logique qu'Aristote. Subtilisez, parez, tempérez une erreur autant qu'il vous plaira : cette laborieuse et consciencieuse humanité qui vous écoule va, aussitôt que vous l'aurez convaincue, travailler contre vous. Elle va lui rendre sa figure d'erreur; les subtilités reprendront corps et redeviendront grossières; la parure tombera et laissera voir le mensonge nu ; les tempéraments s'évanouiront, et la violence, la tyrannie du principe mauvais se déchaînera sans réserve. Grâce à Dieu, le mal et le faux ne se laissent pas longtemps méconnaître; on dirait qu'après s'être déguisés pour réussir ils ont hâte de jeter le masque pour jouir de leur succès; il ne leur suffit pas d'être puissants sous un nom d'emprunt; ils veulent régner de leur propre titre, et c'est l'effort constant des générations successives de tirer peu à peu les conséquences légitimes et nécessaires des erreurs comme des vérités qui leur ont été enseignées pêle-mêle.
LA PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE. 1 1 :i
On (lit souvent que le scepticisme seul permet d établir la liberté de conscience, et que, là où la foi est vivace, elle ne laissera jamais germer ou croître à côlé d'elle une foi contraire à laquelle elle pourrait couper court. Xi le scepticisme ne mérite cet excès d'honneur, ni la foi cette indignité. Le seul fondement qui soit capable et digne de porter la liberté de conscience, c'est la conscience elle-même, et le prix que j'attache à ma propre foi est la seule mesure du respeèt que je rends à la foi d'autrui.
C'est une 0])inion très vulgairement acceptée que Montaigne a été un des premiers défenseurs de la liberté de conscience, un des plus puissants propagateurs des sentiments propres à la favoriser, et que son scepticisme a du moins cette belle excuse. Je n'en crois rien. Ce n'est pas à Montaigne ni à ceux qui pensaient et agissaient comme lui, c'est à des hommes très dilïérenls de lui et à des idées très éloignées des siennes que nous devons ce grand progrès des temps modernes, encore incomplet, mais désormais assuré.
,^ On dit souvent, et au premier abord il semble vrai que Montaigne a continué, avec d'autres procédés que commandait un autre temps, le travail d'Erasme et (le Rabelais. C'est grâce à lui, si l'on en croit l'estime i)ubli(iue, que la liherlé de penser du xvi° siècle
s'est prudemment insinuée et continuée dans le siècle suivant jusqu'à ce que le jour fût venu pour elle d'éclater de nouveau et de tout reconquérir. D'Erasme et de Rabelais à Voltaire et à l'Encyclopédie, ce serait donc Montaigne qui aurait l'ait la chaîne et secrètement entretenu l'indépendance de l'esprit. Singulière vestale pour un feu si sacré! Non, ce n'est pas à Montaigne, ni à ses disciples, ni à ses pareils, que nous devons notre reconnaissance pour cet héritage heureusement sauvé.
La liberté d'esprit est encore si rare et d'un tel prix que beaucoup de gens (jui ne la pratiquent guère la louent avec effusion et estiment à cause d'elle d'autres personnes en qui elle ne brille que d'un médiocre éclat. L'habitude, la routine, la lâcheté intellectuelle sont trop générales pour qu'il en soit autrement; il suffit de quelques velléités d'indépendance pour se distinguer et de quelques apparences de libéralisme pour y applaudir. Mais que nous aurions tort de nous contenter à si bon marché! Montaigne, entre autres, doit-il être considéré comme un modèle en ce genre, et voudrions-nous les uns ou les autres être un libre esprit à sa façon? Mais d'abord est-il vrai que, pour son siècle, il ait été un prodig-e unique, seul maître de lui parmi des troupeaux d'esclaves, seul éclairé et sensé entre des fanatiques et des dupes, entre des pédants et des ignorants? Je n'en crois rien, et je ne comprendrais même pas qu'on l'ait jamais cru, si Montaigne n'avait pas déposé lui-même contre son
LA PIIILOSOl'HIE DE MONTAIONK. 115
siècle un Irmoigiiage qui a été acceplé sans conteste et dont il a profité sans débat.
Ce qui est admirable et immortel dans Montaigne, c'est le don d'imaginer, de Aoir, de peindre, de faire vivre ses pensées fortement. Mais ce n'est pas tout. Le talent, le don poétique et pittoresque que Montaigne avait à un si rare degré n'est pas le seul secret de son influence et de sa gloire. Son scepticisme dont nous pouvons et devons répudier l'héritage a été pendant longtemps, et à travers bien des crises diverses de notre histoire intellectuelle, un rare exemple de liberté d'esprit, et comme une dernière ressource contre l'insolence de ceux qui veulent contraindre la raison d'autrui. Le grand tort de Montaigne, c'est d'avoir été insolent lui-même contre la raison et de ne lui avoir appris à être libre que pour lui conseiller de s'endormir dans une chambrette de douteur éi)icurien et d'égoïste modéré. Malgré ce tort, Monlaigne a rendu à plus d'hommes que je n'en saurais compter le service immense de maintenir à l'état de questions ouvertes une foule de problèmes que mille autres s'efforçaient de transformer en aulanl (\c prisons ou de lombeaux.
Que le scepticisme de Montaigne ait rendu des services, c'est possible, mais c'est houleux. C'est possible, mais c'est douteux. Pensez-vous que la liberté de croire aurait perdu (juclque chose à n'être point,
confondue avec Timpuissancc de croire et le parti pris de ne tenir à rien? Pensez-vous qu'aujourd'hui il ne soit pas temps de faire cesser cette confusion? Si je voyais un des chefs-d'œuvre delà sculpture antique sur un socle de pierres mal jointes et qui menacent ruine, je m'inquiéterais à juste titre, je m'indignerais tout haut contre limprudence et l'incurie de ceux qui laisseraient les choses en cet état. Eh bien! il s'agit ici de bien plus que la Vénus de Médicis ou l'Apollon du Belvédère : il s'agit de la plus haute faculté de l'homme, de son droit le plus sacré, de son plus universel intérêt, et il faudrait se taire ou ne parler qu'à demi? El pourquoi? Parce que ^lontaigne est un grand écrivain, parce qu'il y a danger d'être confondu avec le père Garasse, parce que sur la base où Montaigne la posée, la liberté de penser s'est tenue debout jusqu'ici et a répandu autour d'elle un divin sourire qui a ravi les cœurs? Qu'est-ce que cela prouve? Encore un coup, regardez au piédestal, et sauvez la statue; elle penche avec lui, avec lui elle va tomber.
Raymond Sebon n'a pas seulement fourni à Montaigne le thème d'un chapitre qui est tout un livre, et qui, sous forme d'apologie, ne va à rien moins qu'à ruiner de fond en comble le système du théologien espagnol. On retrouve Sebon ailleurs encore dans les Essais, toujours déforme et détourné de son sens, défiguré par le miroir où il se brise en se reflétant. Ceci vaut la peine d'y regarder de près, car c'est bien le travail de Montaigne d'avoir ravi à la tradition cl à
LA l'IllLOSOl'UIK DE MONTAIGNE. Il7
la doumatique chrétiennes une masse considérable d'idées quil a rendues à la sagesse païenne et mondaine, et notre eflort est de distinguer tout ce qu'il dérobe ainsi et ce qu'il fait gagner ou perdre à ces vérités anciennes en les transplantant dans un sol nouveau.
C'est le piège du scepticisme que, sans avoir l'air de se démentir, il donne également satisfaction aux instincts les plus opposés de res[)rit humain cl réalise pour ainsi dire le programme de Pascal, nous élevant et nous abaissant tour à tour. La seule différence, la voici : quand Pascal nous abaisse, c'est. qu'il veut vaincre notre orgueil; quand il nous élève, c'est qu'il veut vaincre notre mollesse, et il ne va de l'un à l'autre extrême que pour être toujours en passe de contrarier notre pente et notre tort du moment. Le scepticisme, au contraire, trouve son compte à flatter tour à tour chacun des vices humains que Pascal contrarie. Sommes-nous orgueilleux? Il nous enseigne à mettre sous nos pieds les sages, les savants, les héros, et à prendre sur eux, en masse et d'emblée, ce triste avantage qui s'appelle le mépris. Sommes-nous mous? 11 nous enseigne à l'être sans remords et sans espoir, à ne conq)tcr sur rien, car tout passe, à ne rien commencer, car tout casse, à ne rien aimer, car tout lasse, et à donner une fois pour toutes notre démission d'hommes et de vivants.
Nous en sommes tous là : nous croyons avoir fait le tour du monde, quand nous avons pris l'omnibus
à noire porte et poussé nos aventures jusqu'aux bureaux de Foctroi.
Que ne donnerait-on pas pour avoir les deux exemplaires des Essais sur lesquels a travaillé l'auteur des Penséesl Tenir d'une main le Montaigne de Pascal, et de l'autre main le Montaigne de Shakespeare, et arriver à comprendre, à saisir par quel prodigieux chaos de génie ce môme écrivain a pu réussir auprès du plus humain des hommes et auprès de celui qu'on est tenté d'appeler, pour sa dureté et sa pureté, le plus inhumain des anges!
Montaigne parle de lui-même, et redit à tout propos qu'il vise uniquement à se faire connaître, jusqu'au fond le pins caché de son être et dans ses détails les plus particuliers, tout entier et tout nu. Sur ces entrefaites arrive Pascal; il veut peindre au naturel non pas un homme, mais l'homme, et Montaigne lui suffira. Il s'empare des confidences complaisantes de Montaigne, il les prend au pied de la lettre et ne leur fait sid>ir (pi'unc; légère transformation, oh! bien légère : d'un cas particulier il fait une thèse générale.
Combien toutes les ressemblances sont peu de chose, quand la différence est an point de départ, au fond du cœur! Pascal a beaucoup emprunté à Montaigne, et il a eu tort de lui faire tant d'emprunts. Le mépris, le dégoût de la raison était aussi absolu chez
liin que chez rautre. Ils ont Iriomphé d'elle l'un et l'autre avec une fausse et insolente humilité. Mais qu'importe? Pascal veut sauver celui qu'il humihe, et se sauver lui-même tout d'abord, pour servir d'exemple à sa foi. IMontaigne laissera volontiers les autres humiliés et perdus, pour qu'on ne lui demande pas d'essayer de les sauver....
Quelle leçon ne devrait -on pas tirer de celte alliance inouïe, et comment se peut-il que, de part et d'autre, il reste encore quelque illusion? Les Montaigne travaillent pour les Pascal, les Pascal travaillent pour les Montaigne ; ne finiront-ils pas par se lasser de jouer ce jeu terrible et sans issue? L'âme humaine est depuis trop longtemps ballottée et mourante entre le scepticisme et l'autorité; ne trouvera-t-elle pas un jour, ne cherchera-t-elle pas dès à présent, hors de cette inexorable alternative, sa voie et son salut? Mais comment expliquer, s'il ne tient pas à la nature des choses, un conflit qui s'est toujours reproduit jusqu'ici? D'où vient ce malentendu séculaire, s'il n'est pas éternel?
Redoutables et difficiles questions qui ne veulent être ni traitées en passant, ni laissées de côté quand on les a entrevues, et qui ne sont point ici hors de leur place, puisque c'est le tort de Montaigne d'avoir cru les résoudre à la volée quand il ne faisait que les écarter nonchalamment. Non, ni Montaigne ni les empiristes plus savants et plus logiques de nos jours, ni Pascal, ni les plus vénérés et les plus prudents de
ceux qui recommencent à réta]>lir sur les mêmes bases que lui Tapologie de la religion, ni celui-ci ni celui-là ni personne ne réussira à nous décourager, à nous dégoûter, à nous détourner de chercher l'accord entre la raison et la foi, et malgré soi, en écrivant ces mots, et en pensant combien ils ont peu de chances d'être lus sans sourire, on ne peut se défendre d'une grande tristesse et de quelque colère..,.
Elle est bien ancienne, cette guerre contre la raison humaine, et s'il fallait en croire l'expérience seule, il faudrait croire qu'elle durera toujours. Mais quoi? Ne sortirons-nous jamais de la prison des vieux dilemmes? Ne pourrons-nous pas nous désaccoutumer des mots qui nous divisent, et nous mettre en face des idées (pii devraient nous unir? Au lieu d'entre-choquer sans cesse la raison et la foi, parce que, depuis que le monde pense, elles se sont entrechoquées, ne faudrait-il pas nous demander s'il est vrai que leur querelle soit éternelle et leurs droits inconciliables? Le point de fait n'est pas douteux : ces deux puissances ont toujours lutté. Mais le point de droit n'est pas vidé : doivent-elles lutlcM* toujours? Oue sont-elles donc, en réalité et au fond? Si la question est insoluble, c'est Montaigne qui dit vrai. Si elle se résout contre la l'aison, c'est Pascal qu'il faut suivre. Mais si nous ne pouvons suivre ni Montaigne ni Pascal, à qui irons-nous et que ferons-nous de ce fardeau qui est notre gloire et de cette intelligence (jui veut tout à la fois l'activité et la paix?
î^ouitaiit, de Montaigne el de Pascal, lequel est à vrai dire le plus injurieux contempteur de la nature humaine et de la raison? Pascal, je le sais, semble la plupart du temps ne voir en nous que faiblesse et péché; son ironie poignante nous poursuit, son ascétisme extrême va jusqu'à condamner comme un larcin dont Dieu pourrait se plaindre l'amitié d'une sœur pour son frère, d'une sœur même telle que la sienne pour un frère tel que lui. Mais comme Pascal a vengé l'homme de ses propres dédains! Cette même raison qu'il foule aux pieds, dans ses étranges accès de pieuse fureur, il l'a exaltée au-dessus de toutes les splendeurs et de toutes les forces de l'univers....
Montaigne n'accepte pas l'homme tel que Dieu l'a fait ou, pour parler son langage à lui, tel que l'a fait la nature^ et s'il ne pousse point contre l'humanité ce cri de guerre à outrance par lequel Pascal nous confond et nous révolte» s'il ne nous somme point de nous abêtir, décidément il nous conseille de nous amoindrir, et ce qu'il y a de moins violent, de moins outrageux dans son procédé, est compensé et au delà par le ton plus méprisant et le résultat plus indifférent de son dessein. Pascal au moins, quand il fait main basse sur toutes nos ambitions, ne les saccage (pie pour nous sauver de nous-mêmes et pour nous assurer, c'est sa foi, le bonheur éternel. Où voyezvous que Montaigne se justifie de ses duretés pour
122 ÉTUDES Eï FRAGMENTS.
la nature humaine, et que nous oiïVe-t-il en échange de ce qu'il nous dénie? Un peu plus de calme peut-être, pendant ({uelques jours incertains, un peu plus de flegme, et que sais-je? un certain droit de nous compter tout bas parmi ceux qui n'ont point été dupes de la vie et de ses mirages. C'est trop peu de chose en vérité....
Non, ni Pascal ni Montaigne n'ont raison, et la nature humaine n'est point représentée au complet et au vrai par la peinture de l'un ni de l'autre. L'un et l'autre, quoique par des motifs tout contraires, ils ont été trop préoccupés d'eux-mêmes dans l'image qu'ils se sont faite de nous tous et qu'ils nous ont imposée à force de génie : leur portrait est trop visible et trop dominant dans le portrait de l'homme tel qu'ils le tracent, et à chaque instant leurs maximes les plus générales trahissent les faiblesses ou les passions personnelles du peintre plutôt qu'elles ne reproduisent la physionomie du modèle» Ce kaléidoscope avec lequel se joue la fantaisie indifférente de l\Iontaigne, cette antithèse violente de bassesse et de grandeur où triomphe l'austère satire de Pascal, ce n'est point l'homme tel que Dieu l'a fait, tel que l'histoire le montre, tel que nous le voyons autour de nous ou en nous-mêmes.
Si j'avais à dresser une enquête sur quelque âme compliquée et obscure, les deux observateurs que je voudrais ressusciter, ce serait Montaigne et Shakespeare sans contredit.
LA PHILOSOIMIIK DE MONTAIGNK. 123
On n'en dira jamais trop du talent d'analyse et de description que Montaigne applique aux mouvements les plus compliqués, aux phénomènes les plus passagers de la vie intérieure. En cela il est tout à lait moderne, et nous mettrions toute Tantiquilé à contribution sans trouver son égal. Pourquoi Virgile nous semble-t-il plus moderne qu'Homère, Tacite plus que Tite-Live, Racine plus que Corneille, Shakespeare plus que tout autre?
-J^Iontaigne conçoit l'humanité et la peint grande, sage et belle un instant chez les anciens , mais depuis lors et surtout autour de lui mesquine, folle et laide, criminelle, ignare, sotte, pédante, vide de sens et enflée d'orgueil© Mais à cette pauvre espèce humaine dont il trace un si triste portrait, quels conseils va-t-il donner? quelle objurgation salutaire sortira de tant de mépris? Ouel remède héroïque appliquerons-nous à de telles plaies et à une si pénétrante corruption? C'est ici que l'insuffisance et le néant de la morale de Montaigne se signalent ouvertement. Il n'a rien de ce que les écrivains protestants appellent à bon droit le sentiment tragique du péché.
* * * Montaigne a de la moralité, mais point de morale.
Montaigne, un pessimiste et un dégoûté en belle humeur.
Dans le système moral de Montaigne, on finit par s'obéir à soi-même — ou plutôt non, on ne s'obéit môme plus, car on finit par ne se plus commander rien.
Montaigne n'est ni un guide sûr pour la pensée ni un conseiller utile pour la vie.
En fait de questions morales et humaines, il faut bien distinguer de quel style on vous parle et avec quelles visées. J'ai toujours envie d'interromiu'c et de demander : pardon, monsieur, est-ce une définilion ou une peinture? Maître Jacques, à laquelle de vos casaques ai-je Tlionneur de parler? C'est ([ue la différence est grande. Je ne sais presque ])as un de ces mots vifs, acérés, flèches destinées à rester dans la plaie, et que les grands artistes en psychologie vivante décochent sans cesse de droite et de gauche, je n'en sais pres(|ue pas qui ne soit faux, faux à crier, si vous prétendez en faire de la science. Et là-(h'ssus Ions lant cjue nous sommes nous sommes trompés à chaque instant par l'admiration. On en arrive en trois glissades à citer du Shakespeare comme de l'Arislote, comme de la géométrie, comme un axiome à termes précis et évidents d'où l'on part avec absolue confiance pour rayonner et raisonner à l'infini. Il y a là une illusion foncière qui profite à tous les grands écrivains moralistes jusqu'au jour
oïl elle se dissipe et vous met en tentation de vous retourner contre eux plus que de droit. On oublie à chaque instant ce que la littérature ajoute à la réalité, ce quelle a nécessairement de trop large et de trop coloré, de vêtements qui flottent, drapent et chatoient autour du corps. Montaigne pris pour exemple le prouverait aisément.
.Montaigne se savait assez bon gré d'avoir su discerner la vertu et de l'avoir contemplée pour se pardonner de ne l'avoir pas suivie et pour se sourire en la voyant s'éloigner. Au rebours du vers sublime de Perse :
VirUilem videant inlabescantque relicta.
Il y a des gens qui, n'ayant que des opinions, les posent et tachent de les imposer sous forme de théories et de systèmes. Il en est d'autres, tout contraires, qui ont bien un système, une théorie à eux, mais qui s'en défendent et s'en cachent, qui trouvent plus de chance et moins de péril à disséminer, à insinuer leur pensée dernière sous les formes les plus flottantes; c'est un système à l'état gazeux; on y entre, on en sort sans s'en douter presque, et la lumière s'y joue plus à l'aise en mille reflets, en beaux arcs-enciel multicolores. Plus d'un se laisse prendre à cette apparence et se sent singulièrement touché, charmé de la discrétion avec laquelle de tels esprits le traitent et se gardent de vous dicter leur pensée. Ils ne vous la dictent pas, non, mais ils vous la soufflent,
126 KTLDKS ET FRAGMENTS.
ils VOUS la glissent, ils vous apprivoisent à elle en prenant leur temps, et à la fin vous vous trouvez disciple, je dis disciple, non moins tenu et non moins marqué que si vous aviez eu affaire à quelque franc et avoué dominateur des esprits.
Montaigne a un système, qu'il le sache ou non, qu'il le veuille ou non. 11 l'ait école. On n'est pas impunément un es])rit étendu, ouvert, curieux : quand on est cela, il faut s'y résigner et en accepter la responsabilité; cela vous mène de toute nécessité à avoir un avis et à le répandre. Pouripioi s'en défendre et s'en cacher?
Il y a dans Montaigne beaucoup de choses qui font grand honneur à son fonds premier, au Montaigne avant la chute, et qui ne vont point avec son système.
Sainte-Beuve a défini Cdiateaubriand par ces mots : un Épicurien qui avait limagination catholique. Je dirais volontiers de Montaigne : c'était un Épicurien qui avait l'imagination capable de stoïcisme et qui avait besoin de se donner le spectacle de la vertu, mais sans vouloir s'en donner la peine. Là est le vice de Montaigne et le danger de son influence. Il connaît les instincts nobles du cœur humain, il leur parle, mais il les trompe plutôt qu'il ne les satisfait, il émousse tout ce qui devrait être un aiguillon, il ne s'en sert que pour se chatouiller. Ceci semblera sévère peut-être, et je sais bien moi-même en com
bien de places Montaigne semble échapper à un toi jugement. Il faut cependant le serrer de près, le mettre au pied du mur, enchaîner ce Protée et lui faire avouer le fond de son cœur. Or je le demande hardiment à qui a lu Montaigne tout entier : en dernière analyse, ne permet-il pas tout? N'excuse-t-il pas tout? Laisse-t-il à ceux quil pénètre de son esprit une seule raison de dire ikdi à qui que ce soit, à quoi que ce soit?
Montaigne a-t-il du moins dit vrai sur son compte, puisqu'il ne voulait parler que de lui-même et prétendait tout sacrifier à la vérité? C'est toujours une question délicate que celle de la sincérité d'un écrivain, surtout dans ces temps de troubles féconds et de nouveautés encore confuses où il est tout naturel que plusieurs hommes coexistent dans le même homme et paraissent se démentir parce qu'ils ne se connaissent pas et travaillent aveuglément à se dégager. 11 serait donc injuste de reprocher à Montaigne ses contradictions mêmes, de soutenir qu'il n'est pas sincère à telle page parce qu'il dit des choses inconciliables avec ce qu'il a écrit ailleurs, et de vou loir que le vrai Montaigne soit celui-ci ou celui-là seulement. Mais il est juste de lui reprocher le plaisir qu'il prenait à se trouver ainsi inconciliable avec luimême et à maintenir au fond de son àme le chaos qui lui paraissait une preuve de richesse. Jamais homme n'a eu, en fait d'idées et de principes, une telle horreur du choix, et n'a été si content et si fier de ne jamais dire non. Dire non, pourtant, est néces-
saire, il le savait bien. Cotait un des mots de Plularque qui l'avaient le plus frappé et qu'il voulait mettre en place marchande (* que les habitants d'Asie servent à un seul, pour ne savoir prononcer une seule syllabe qui est non », et ce mot pour Montaigne avait plus de prix encore qu'un simple précepte de Plutarque, puisque selon lui « il donna peut-être la matière et l'occasion à La Boëtie de sa Servitude volontaire ' ». Pourquoi Montaigne ne voyait-il pas que, si les peuples incapables de dire non s'asservissent à un seul, les esprits incapables de dire non s'asservissent aux autres esprits, au premier venu, au dernier venu, et que c'est là une autre servitude pire que la première? La libeité d'esprit est un si grand bien et une si vive jouissance que tout ce qui lui ressemble commence par plaire. Mais Montaigne nous a rendu un bien mauvais service en croyant et en donnant à croire qu'elle consislc à demeurer toujours prêt et porté à quelque entraînement nouveau.
Il n'est pas de mot qui revienne plus souvent sous la plume de Montaigne que ceux de philosophie et de philosophes, et sur aucun sujet il ne se contredit plus hardiment ou même plus étourdiment. Tantôt il cite et accepte l'opinion, suspecte encore, de cet ancien qui voulait voiries rois convertis à la philosoj)hie ou les philosophes appelés au trône ; tantôt il ravale les philosophes aussi bas qu'il peut et s'empare avec joie