Essais, liv. I, chap. xxv: t. 1, ji. l'Jl
LA l'HILOSOl'Illi: I)i; MONTAIGNK. 129
(le toutes les anecdotes, île toutes les comparnisons, (le tous les arguments que lui suggèrent contre eux SCS lectures ou sa propre malice....
Oue telle ou telle proposition des philosophies jusqu'à présent connues, tel ou tel dogme des théologies jusqu'à présent enseignées, ait été pour l'esprit humain un fardeau insupportable ou un exercice inutile; que le plus grand nombre de ces propositions ou de ces dogmes, et môme, si vous le voulez, que toutes ces propositions et tous ces dogmes aient mérité un pareil reproche; que ce rigoureux arrêt soit mis hors de doute sans que rien puisse le contrebalancer; ce n'est qu'une hypothèse, mais une hypo- Ihèse à laquelle pour un moment je veux donner les mains. S'ensuit-il que nulle philosophie, nulle théologie ne soit possible dans des conditions décidément meilleures? D'un arrêt rigoureux il ne faut tirer que de rigoureuses conséquences ; il ne faut pas être sévère envers les autres esprits et facile envers le sien; il ne faut pas conclure à la hàtc après avoir criti(pié à loisir. C'est-à-dire quil ne faut i>as faire comme Montaigne. C'est un des traits de son esprit, c'est, de toutes ses inconséquences, celle (|ui lui a le plus nui dans la recherche de la vérité, mais (|ui lui a le plus servi pour prendre influence, (jue la merveilleuse promptitude avec laquelle il passe de rexlrème exigeance en faitde preuves, (|uand il s'agit des idées d'autrui, justpi'à l'extrême complaisance, quand il s'agit des siennes. Tour à tour défiant et
crédule sans mesure, rebelle à l'évidence et satisfait de l'apparence, accordant aux sens, au témoignage, à l'instinct, à la tradition, à l'autorité pure, ce qu'il refuse à la raison réfléchie et maîtresse d'elle même, Montaigne nous a tous encouragés et poussés sur cette pente qui ne nous est que trop naturelle. Mais quittons-la, et remettons Montaigne sur le terrain même où il croit avoir vaincu ses adversaires, sur le terrain des analyses sans miséricorde, des déductions sans ambages et des conclusions sans ombre. Ne permettons point les « à-peu-près » aux esprits criti([ues, puistjue leur puissance consiste à ne permettre point les (( à-peu-prcs » aux esprits affirmatifs.
Montaigne est très curieux, minutieusement et obstinément curieux de psychologie personnelle, des phénomènes et des accidents ((ui se succèdent en lui ; chez les autres comme en lui-même, il est curieux I au même degré et dans la même limite; mais il neË| veut jamais la dépasser; il s'amuse, il s'applique, ilWn se voue à tourner sans trêve et sans fin dans ce cercle étroit, et autant est visible chez d'autres le parti pris de tout réduire en système, autant est mani-i leste en lui le parti pris de tout résoudre en poussièrej et en tourbillons. C'est son système de n'en avoir pa^ et d'affirmer qu'il n'est pas légitime d'en avoir un.
La philosophie de Montaigne tourbillonne autouif de l'esprit et l'aiguillonne sans trêve jusi^u'à ralïblei
C'est un essaim de guêpes. Chaque piqûre est de peu d'elVet, mais toutes ces piqûres vont à faire mourir....
Montaigne tendait, sans y arriver, sans le savoir, r sans le vouloir, à toutes les extrémités où se complaît la philosophie de nos jours. On le voit à chaque page favoriser par ses instincts et autoriser par ses maximes l'une ou l'autre des écoles qui se disputent maintenant les esprits.
Il y a une école qui affirme avant tout autre axiome lignorance radicale où nous sommes de notre origine et de notre fin. Au nom de cette sentence qui aurait jusqu'à présent passé pour un dernier aveu d'humilité et de tristesse, mais que nous devons désormais, paraît-il, répéter avec des cris d'allégresse et de triomphe, l'école positiviste se promet la défaite et l'héritage de toutes les philosophies, de toutes les religions : elle va organiser toutes les sciences et réformer toutes les sociétés. Montaigne ne s'en faisait pas tant accroire, mais son sentiment était d'accord avec celui de nos nouveaux philosophes. C'était un positiviste rêveur; ils ne sont que des sceptiques enlr('j)renanls....
Montaigne somnambule vulunlaire, (jui s'endort paj- système pour marcher les yeux ouverts, mais sans voir, au bord d'un précipice qu'il connaît et où il espère tomber sans y penser.
132 CTUDES ET FRAGMENTS.
Faul-il donc croire que Montaigne, non chrétien, non religieux, ait tendu par mille détours, mais de propos délibéré, à insinuer dans les esprits une autre doctrme, à propager secrètement une sorte de spinozisme à l'état gazeux? Sainte-Beuve en a jugé ainsi, et les pages qu'il a écrites à ce sujet sont peut-être le plus singulier monument de cette sagacité patiente et déliée qui a l'ait de lui pour ainsi dire le grand confesseur des écrivains '. Pour Sainte-Beuve, Montaigne est un rusé, un perfide; il a une méthode de grand tour par où il vous mène tout juste aux résultats dont il feint de vous éloigner; il ne vous crie pas d'écraser l'infAme, mais il vous engage à éluder l'impossible. Ainsi, quand il doute et rit de Pylhagore, qui croit l'homme cai)able de se corriger, c'est à la conversion et à la régénération d'après saint Paul (juil en veut....
A cela j'ai deux objections préalables, l'une toute personnelle à Montaigne, l'autre plus générale, et qui porte sur la manière légitime d'inter[)réter les pensées d'autrui. Si Sainte-Beuve a raison, que devient ce premier mot du livre de Montaigne : (i'est ici un livre de bonne foi? 11 fauilrait donc en faire son deuil une fois pour toutes et sans réserve? Ici point de milieu. Montaigne a affirmé sa franchise. A-t-il menti tout . de suite, menti dans toute la force du terme, menti I d'autant plus vilainement qu'il promettait de dire