XXIV PRÉFACE
cela, non. Seulement dans le xvi" siècle il y a la Réforme d'un côté, et de l'autre, tout à fait en désaccord avec la Réforme, il y a la Renaissance. Et Montaigne représente et résume la Renaissance dans tout son esprit, jusqu'au fond même de son esprit.
La Renaissance, c'est, pour un certain nombre d'esprits un peu bornés, tout simplement de beaux livres, très bien écrits, qui nous viennent de l'antiquité; et cela, ce n'est pas la Renaissance, c'est tout simplement l'humanisme. Mais pour quelques ^»x.(m:eaux puissants, pour Rabelais, pour E r a s m e , la Renaissance, c'est Fesprit antique, avec sa philosophie, sa morale, sa jDolitique, sa sociologie, sa pédao'ogie, se redressant tout à coup devant le Christianisme, ou ce que le moyen âge en a fait, et créant, voulant créer ou capable de créer un homme nouveau. Et si la Réforme n'aime pas la Renaissance, si Calvin se défie des humanistes, c'est assez clair : c'est pour cela. Or de cet esprit nouveau, ou plutôt de cette âme ancienne qui revient et qui revendique le droit d'animer encore le monde, Montaigne est le représentant le plus complet, le plus puissant, et en même temps le ,plus discret, ce qui fait qu'il en est le plus habile. Montaigne n'est pas chrétien : Guillaume Guizot a parfaitement raison de l'affirmer. Les grands
l'UKl ACIv
chrétiLMis du xvu" siècle ne s'y soiil pas (rompes et ne pouvaient [)as s'y tromper. Montaigne n'est pas chrétien. Il croit l'être, j'en suis sur, et n'a point tort; car si pénétrant qu'il soit, il doit, par cette impossibilité où nous sommes tous de croire les autres très différents de nous, su]>poser au christianisme un esprit aussi hospitalier (|u'est celui de Montaigne et croire que Montaigne peut entrer dans le Christianisme aussi facilement que le Christianisme est reçu dans l'esprit de Montaigne.
Mais la vérité est que le Christianisme de Montaigne n'est presque rien ; ce n'est que coutume, éducation et légère teinture. Ce qui est profond chez lui et dont il est comme imbibé, clestJia sag;ÊS4e ajlliimg^pc même qu'il ne voit rien au-dessus des héros de Plularque, de même il ne voit pas très distinctement quelque chose qui dépasse Soci'ate, Epicure et Zenon « Et il les mêle un peu dans sa pensée, et c'est précisément parce qu'il les mêle (jue, les complétant l'un par l'autre, il s'en fait une philosophie qui peut se suffire et où, à la fois, ijjniise jies forcesJjastantcs çJLil est à l'aise.
Il s'en nourrit, ce qui le rend fart, et il va de l'un à l'autre, à (juoi sa liberté se plaît et sa vive allure s'accommode» Excellemment semblable à Horace, n'était qu'il est plus penseur et n'était
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aussi qu'il est plus poêle, il se fait une morale forte, souple et fine d'un peu du très grave Epicure, d'un peu du très tendu Zenon, et en glissant parfois jusqu'à Aristippe, iunc ad Arhtlppi furtim jirœcepta relapsus. Car, dirait-il, il en faut pour toutes saisons, selon les humeurs et les besoins, et n'est pris que qui n'a qu'un terrier et en ])éril de maie fièvre que qui n'a qu'un habit à se vêtir; et que l'épicurien y aille si le stoïcien n'y va point; et qu'ils y aillent quand et quand, dont nul ne veut se plaindre, abondance de biens n'étant gêne. Et c'est ainsi qu'il est l'humaiiistÊ par excellence,
// ce qui est bien, et l'homme de renaissance émi-
m nomment, ce qui est autre chose et beaucoup plus, I En lui vit l'àme antique non seulement par ses (.beautés d'art; mais par ses sagesses et toutes ses "plus hautes idées* Et c'est bien pour cela que, ramassant en lui toute l'anliquiléj» il s'arrête communément au ^toïcisjpe comme à la plus sublime et à la plus sereine des pensées jusqu'où elle ait pu s'élever.
En cela il est de son siècle profondément, et il est l'expression la plus parfaite de toute une partie, très impDi'tante, et même essentielle, de son siècle. Non ]ioint que, pour être à peu près étranger au Christianisme, il lui soit hostile. Point du tout, et en usant du procédé commode de l'extrait on a fait
PRKFACE. XXVII
un « Montaigne chrétien », comme je ferai <|u;ui(l (Ml vomira un « Montaigne professeur d'énergie ». 11 est trop intelligent pour ne pas comprendre le (lliristianisme; il ferait la démonstration de Pascal |i(iur r;i[iol(igie du Christianisme pour peu qu'il en prit iiuineur, et ki [trcuve c'est qu'il l'a faite au iiHtins à moitié; mais il n'y lient pas. Pourquoi? .] ai dit ailleurs, et, sans en être sûr, du moins ne siiis-je pas certain du contraire, que ceci a dû être IVlat d'esprit de beaucoup d'hommes intelligents vers loGO : « Le Christianisme se meurt. Si longtemps tout-puissant, il se brise et se déchire. 11 ne survivra pas à cet effroyable ébranlement. On le peut regretter; mais, s'il devait disparaître, ne négligeons point cette réserve qui nous reste de la sagesse antique, qui fut un viatique, aussi, assez )uissant; dont l'humanité a vécu dans des contliions supportables ; qui ])0urrait faire tradition aussi ; |ui a, elle aussi, son caractère vénérable, et qui )eut être encore éducatrice de grands courages. » 11 est possible. En tout cas tel fut l'esprit de la Renaissance et Montaigne fut pénétré de cet esprit. Sur ce point il n'y a entre Guillaume Guizot et moi aucun désaccord.
(j Et j'en arrive à ce qui fut scepticisme dans Montaigne; car je ne nie })oint qu'il n'y ait eu en Montaigne du scepticisme; je dis seulement qu'il
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ne lui a (|uo fait sa part, et j'accorderai à qui y tiendra qu'il la lui a faite assez largep
Eh bien, il y a scepticisme et scepticisme, et sans aller jusqu'à dire que celui de Montaig-ne soit un bienfait pour l'humanité, je ferai seulement remar(|uer ([u'il a ses bons côtés et ses parties salutaires. 11 y a des sccpticismes qui sont des abandonnements et des abdications et qui ne ressemblent pas mal à une mort de l'àme.^e scepticisme de Montaigne ^st un scepticisme vivace et un scejticj^me fécond ♦ Chose étrange quelquefois que les destinées des mots : sceptique veut dire celui qui cherche et il a fini par devenir le nom de ceux qui ne cherchent plus, ou môme qui n'ont jamais cherché. Montaigne, lui, sait le sens des mots ; c'est un humanistiV44....&oil-a^cepticisme, ^conformément à l'étymologie, est une recherche V continu
non poinj^ ard-crrle-,~,4Ê le sais, mais ^J;^très attentive, très diligente et très complète. Certaine m enlTraîTntr"Sxntôlîrr7ÊurcTc^ des idées; mais c'est quel(|uc chose précisément d'en vouloir faire le tour, minutieusement, curieusement, j)atiemment, au lieu de les reg^arder de loin comuie l'indifférent, ou d'en embrasser une avec une sorte de passion pour elle et de colère contre toutes les autres, comme le croyant précipih'' ou le dogina- Jicjue i mpétueux.