CHAPITRE III
Deux ans après la mort de La Boétie, un autre événement, mais qui, on peut l'affirmer, eut un moindre retentissement dans le cœur de Montaigne, vint modifier sa vie: Montaigne se maria, ou plutôt se laissa marier.
Le mariage l'effrayait ; jaloux de son indépendance, il ne pouvait songer sans appréhension à des liens qui nécessairement entraveraient ses actions et peut-être jusqu'aux libres démarches de son esprit. Mais, d'un autre côté, son père déjà vieux désirait lui voir contracter quelque union honorable; lui-même ne pouvait se dissimuler qu'il était temps de prendre une décision: il touchait à sa trente-troisième année; depuis la mort de La Boétie, l'existence lui paraissait bien vide et décolorée. Il avait bien essayé, pour se distraire de sa douleur, de devenir amoureux « par art et par étude » ; « l'amour me soulagea,
SON MARIAGE 4t
dit-il, et me retira du mal qui m'était causé par l'amitié. » Mais ce ne furent que « erreurs de jeunesse », plus tard rappelées peut-être avec trop de complaisance, lorsqu'à propos du « doux commerce des belles et honnêtes femmes », il nous fait ses confidences : « nos quoque oculos eruditos habemus, nous aussi, nous avons des yeux qui s^ connaissent. » En réalité, son âme n'avait été conquise par aucun amour vraiment profond et dominateur ; et il pouvait se demander si de nouveaux devoirs, plus doux que ceux qui le rattachaient au Parlement, ne chasseraient pas de son cœur tout ennui et toute inquiétude? Enfin — et cette raison sans doute dut être décisive— Montaigne pensait qu'il faut toujours se conformer à la coutume, et la coutume lui commandait de se marier. « De mon dessein, j'eusse fui d'épouser la Sagesse même, si elle m'eût voulu ; mais nous avons beau dire^, la coutume et l'usage de la vie commune nous emporte ; la plupartdemes actions se conduisent par exemple, non par choix ; toutefois je ne m'y conviai pas proprement, on m'y mena ; et y fus porté, certes, plus mal préparé lors, et plus rebours, que je ne suis à présent après l'avoir essayé. » Il se décida donc, sans enthousiasme, et le 23 septembre 1565, il épousait Françoise de la Chassaigne, fille d'un conseiller au Parlement.
I) est peu question de Françoise de la Chassaigne dans les Essais ; et là-dessus, quelques historiens de Montaigne le félicitent de sa réserve. Il m'est difficile de croire à la réserve, à la discrétion, au tact de Fauteur des Essais ; ce sont là ses moindres qualités ; pour peu que le sujet Ty convie, il nous ouvre toutes grandes les portes de sa garde-robe et de son alcôve. N'y a-t'il pas dans son livre, au moins un passage, où il nous parle de sa femme, et que pour son bon renom d'homme réservé et discret, il faudrait effacer? S'il parle peu de sa femme, c'est qu'apparemment il n'a rien d'intéressant à nous en apprendre. Il en dit d'ailleurs assez pour nous permettre d'affirmer qu'il la respecta et l'aima sincèrement. « Ma femme, lui écrit-il, vous entendez bien que ce n'est pas le tour d'un galant homme, aux règles de ce temps-ci, de vous courtiser et caresser encore ; car ils disent qu'un habile homme peut bien prendre femme, mais que de l'épouser, c'est à faire à un sot. » Pour lui, sa maxime est toute opposée : « C'est trahison de se marier sans s'épouser. y>
Je ne sais si je me trompe, mais dans les lignes suivantes, je crois trouver un accent ému de profonde tendresse. « Je vous dédie, lui dit-il, la lettre consolatrice de Plutarque à sa femme, bien marri de quoi la fortune vous a
rendu ce présent si propre, et que, n'ayant qu'une fille longuement attendue, au bout de quatre ans de mariage, il a fallu que vous Tayez perdue dans le deuxième an de sa vie. »
Montaigne eut cinq filles ; quatre périrent en bas âge. Il ne semble pas avoir ressenti bien vivement (et cet aveu nous coûte) la perte de ses enfants : il avoue qu'il en a perdu « deux ou trois », en nourrice, « sinon sans regrets, au moins sans fâcherie. » II déclare aussi qu'il ne trouve aucun charme à voir et à caresser les tout petits enfants.
« Je ne puis recevoir cette passion de quoi on embrasse les enfants à peine encore nés, n'ayant ni mouvement en Tâme, ni forme reconnaissable au corps, par où ils se puissent rendre aimables, et ne les ai pas soufferts volontiers nourrir près de moi. »
Il ira même jusqu'à prétendre que mieux vaut être
a père de l'Enéide que du plus beau garçon de Rome... Ce serait à l'aventure impiété en saint Augustin, si d'un côté on lui proposait d'enterrer ses écrits, de quoi notre religion reçoit un si grand fruit, ou d'enterrer ses enfants, au cas qu'il en eût, s'il n'aimait mieux enterrer ses enfants... Je fais grand doute que Phidias ou autre excellent statuaire aimât autant la conservation et la durée de ses enfants naturels, comme il ferait d'une
ima^e excellente, qu'avec long travail et étude, il aurait parfaite selon l'art. »
Cette page... disons étonnante, a indigné les critiques qui l'ont prise au sérieux ; seul, croyons-nous, un homme de beaucoup d'esprit, M. Stapfer, l'approuve, et même l'admire, et ne se peut tenir de dire leur fait a à ces critiques qui ont vertueusement reproché à Montaigne, en se signant d'horreur, ce franc et bel aveu (1). » Si j'étais persuadé que Montaigne a parlé sérieusement, je ne sais si je me signerais d'horreur, mais, à coup sûr, [mon admiration n'irait pas jusqu'à souscrire à de telles paroles. Heureusement, nous sommes beaucoup à ne voir là qu'une simple boutade, c On aurait tort, dit avec un grand bon sens J. Victor Le Clerc, de prendre au sérieux cette décision singulière qui révolte la nature, et qui n'est pas dans le caractère de Montaigne : son égoïsme ne va pas jusque-là. Mais trop souvent il a été jugé par des critiques superficiels qui l'ont pris à la lettre. »
C'est être injuste que de juger Fauteur des Essais sans appel, sur un passage isolé ; il convient d'en appeler de Montaigne à Montaigne
(!) Stapfer. Montaigne, p. 127, 1894 (Hachette).
lui-même ; à telle page qui nous choque, opposons telle autre page qui dit tout juste le contraire ; et ces deux pages, si nous voulons enfin connaître la signification véritable de sa pensée multiple et diverse, contrôlons-les par son attitude dans la vie. N'aima-t-il pas les enfants, celui qui flétrit avec tant d'éloquence la barbarie des traitements qu'on leur infligeait ? celui qui réclama pour eux ce droit à l'indulgence, dont nous, hommes faits, abusons volontiers ? qui demandait aux pères de se laisser aimer, non de se faire craindre, et de goûter le plaisir d'entendre sur les lèvres de Tenfant le doux nom de « père >>? La vérité, c'est que Montaigne connut et pratiqua les devoirs de père de famille ; si son âme est fermée à de certaines émotions, s'il ne se sent point remuer par les grâces mignardes et les gestes adorablement gauches d'un petit enfant, dont Tintelligence et la sensibilité dorment encore, en revanche il se sent tout disposé à cultiver cette intelligence et cette sensibilité dès leur premier éveil. S'il avait eu un fils, nul doute qu'il n'eût consacré tous ses soins à son éducation. Des cinq filles qui naquirent, une seule, avons-nous dit, lui fut conservée, Eléonore, et elle fut élevée par sa mère. Montaigne nous en donne la raison : il estime que les mères sont plus aptes à l'édu-
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cation des filles : « la police féminine a un train mystérieux, il faut le leur quitter. » Mais pour ne point s'occuper directement de l'éducation de sa fille, il était loin de s'en désintéresser ; les Ussais nous en fournissent plus d'une preuve, comme aussi ils nous montreraient au besoin, non peut-être sans surprise pour quelques-uns, un Montaigne vrai papa, qui joue aux cartes avec sa femme et sa fille.
Qu'on ne s'y trompe pas, nous ne prétendons nullement que Montaigne fût très sensible aux intimes joies du foyer ;mais du moins, qu'on ne le représente pas comme un père dénaturé, qui eût mieux aimé « enterrer » sa fille Eléonore que les Essais. Lui qui chérit son père d'une affection si ardente, il n'aurait pas aimé ses enfants? Fils pieux, il se serait montré à ce point père dénaturé ? Nous nous refusons à l'admettre ; et les vrais sentiments de son cœur^ il nous semble qu'on les retrouve plus justement dans ces lignes toutes pénétrées d'amour paternel:
(( J'essaierais, par une douce conversation, de nourrir en mes enfants une vive amitié et bienveillance, non feinte, en mon endroit ; ce qu'on gagne aisément envers des natures biens nées. Je veux mal à cette coutume, d'interdire aux enfants l'appellation paternelle, et leur en adjoindre une étrangère, comme plus révérentialo. Kous appelons Dieu tout-puissant, Père ; et dédai-
gnons que nos enfants nous en appellent ' fai réformé cette erreur en ma faniille... Quand je pourrais me faire craindre , j'aimerais encore mieux me faire aimer, d