CHAPITRE II
Lorsque, en 1514. une cour des aides lot instituée à Périgueux, Pierre Eyquan en fit partie ; mais nommé bientôt après maire de Bordeaux, il est probable qu'il résina ses fonctions en faveur de son fils. Un £ût est certain : c'est que dans les Lettres royales qui incorporent au Parlement de B<»deaax les monbres de la cour de Pér^ueux, d^nitirement supprimée après une courte et précaire existence. le nom de Micbel Eyquem de Montaigne se parmi les nooreaux oons^llers du Pa: ielais-
Le r ^ne, au Paiiement, tut peu
actif et peu Inrtllant ; non qu'il eût été incapable de tenir un ^ng distingué dans une cour où pourtant les hommes éminents ne faisaient pmnt dé£auit ; -^ quoi qu'il en dise^ son inteU^enœ
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supérieure, en dépit de toutes ses nonchalances, n'avait pu traverser le fort enseignement de Bordeaux et de Toulouse, sans se développer et s'enrichir grandement ; mais quoi ? il eût fallu accepter avec joie un travail régulièrement ordonné et poursuivi ; et toute obligation lui pesait, celle-ci plus que toute autre ; il eût fallu aimer son métier, et, pour plusieurs raisons, les fonctions de conseiller ne lui souriaient que médiocrement. On sait avec quelle sévérité il juge et les lois, inextricable écheveau de règlements qui se mêlent, se confondent, s'opposent, et se contredisent, et les magistrats eux-mêmes chargés de les appliquer. Il détestait les procès: <f J'ai tant fait, dira-t-il à la fin de sa vie, que me voici encore vierge de procès, qui n'ont pas laissé de se convier plusieurs fois à mon service, par bien juste titre, s'il m'eût plu d'y entendre, et vierge de querelles.» Jamais il n'entra dans une prison ; la vue même lui en était désagréable. Son rêve, un rêve irréalisable, il le savait bien, eût été de voir disparaître et lois et magistrats. « Je n'accuse pas un magistrat qui dorme, pourvu que ceux qui sont sous sa main dorment quand et lui (avec lui); les lois dorment de même. »
Il eut, à cette époque de sa vie, l'ambition de jouer un rôle politique. La cour l'attire ; il semble rechercher toutes les occasions d'y
paraître ; il y pousse plusieurs pointes, et essaie d'y prendre pied. Nous savons parles Essais, et par les mentions qui en sont faites dans les registres du Parlement de Bordeaux, qu'à plusieurs reprises il séjourna à la cour, parfois même assez longtemps. Mais il ne paraît pas que cette ambition ait été de longue durée. Méconnut-on ce petit gentilhomme de Gascogne, simpleconseillerdans un Parle mentde province, et dont nul ne soupçonnait encore la finesse et le rare bon sens ? Nous croirions plutôt qu'il fut effrayé des sacrifices dont est faite la vie d'un courtisan ; pris de dégoût, il comprit que son amour de la liberté et de la franchise s'accommoderait mal des conditions d'une telle existence, à peine entrevue.
Plus tard, songeant à ces poussées d'ambition ressenties au temps de sa jeunesse, il écrira :
« De ce peu que je me suis essayé en cette vacation (la politique) je m'en suis d'autant dégoûté;... la liberté et Toisiveté, qui sont mes maîtresses qualités, sont qualités diamétralement contraires à ce métier-là... Il eût fallu, pour m'avancer, que la fortune me fût venir quérir par le poing ; car, de me mettre en peine pour une espérance incertaine, et me soumettre à toutes les difficultés qui accompagnent ceux qui cherchent à se pousser en crédit sur le commencement de leurs progrès, je ne l'eusse su faire. »
Montaignequittadonc de bonne heurel'espoir, un instant caressé, d'une existence politique qu'auraient remplie de glorieux services rendus aux côtés des princes. Ce ne fut pas sans quelque regret ; il lui arrivera plus d'une fois encore de « sentir fumer en Tâme aucunes tentations vers l'ambition )>, et de songer alors à tout ce qu'il eût pu être, si des temps plus heureux ou son âme moins fière l'eût permis.
« J'ai souvent depuis évité de m'en mêler (des occupations publiques), rarement accepté, jamais requis ; tenant le dos tourné à l'ambition, mais sinon comme les tireurs d'aviron qui s'avancent ainsi à reculons, tellement toutefois que, de ne m'y être point embarqué, j'en suis moins obligé à ma résolution qu'à ma bonne fortune ; car il y a des voies moins ennemies de 7non goût et plus conformes à ma portée, par lesquelles si elle m'eût appelé autrefois au service public et à mon avancement vers le crédit du monde^ je sais que j eusse passé par-dessus la raison de mes discours pour la suivre. ))
L'aveu est formel, et ces regrets nous font mieux comprendre, nous ne disons pas le dégoût, mais du moins l'indifférence profonde de Montaigne pour ses fonctions de conseiller. Et cependant n'est-ce pas à ces fonctions mêmes, acceptées sans enthousiasme et comme pisaller, qu'il devra le plus grand bonheur de sa vie, s*il leur doit d'avoir connu Etienne de
La Boétie, son collègue au Parlement de Bordeaux? « En rapprochant les personnes, en confondant les travaux, la confraternité du Parlement donnait naissance à des liaisons solides, fondées sur l'estime mutuelle et sur la fréquentation quotidienne (1). » Cette douce et forte amitié qui, pendant quatre ans, unit La Boétie et Montaigne, a inspiré les pages les plus touchantes des Essais ; plus sûrement encore que le Contrun, ces pages feront vivre à jamais parmi nous le nom de La Boétie, devenu immortel, comme nôtre admiration pour Montaigne ou notre culte de l'amitié.
Montaigne nous raconte comment se noua cette intimité si étroite. Etienne de La Boétie, plus âgé que Montaigne de deux ans, était une sorte de personnage à Bordeaux ; il était entouré à la ville et au Parlement d'une considération particulière, due en partie à la droiture de son âme, <ï une âme pleine et qui montrait un beau visageàtout sens, une âme à la vieille marque d, en partie aussi à la jeune gloire d'un talent plein de promesses. Ce Discours de la Servitude volontaire qu'il avait composé à dix-huit ans, — encore qu'il ne l'eût pas livré au public et
(1) Paul Bonnefon. Œuvre» complètes d'Et. de La Boétie, Paris et Bordeaux, 1892.
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qu'il le considérât comme un simple exercice d'écolier, (je crois, dit Montaigne, qu'il ne le vit oncques depuis qu'il lui échappa), — était connu et vivement admiré à Bordeaux. Montaigne le lut et en garda une vive impression. Dès ce moment, il éprouva pour son collègue une affection mêlée d'un grand respect; car Montaigne n'honorait pas moins le caractère que le talent de La Boétie. Il était tout disposé à aimer celui qui, au Parlement, représentait comme lui les grandes idées de tolérance et de modération, et, comme lui encore, se faisait de l'amitié une idée si haute et si généreuse. Qu'une occasion leur permît de se reconnaître, de se découvrir l'un à l'autre, et ces secrètes sympathies, déjà nourries au fond de leurs cœurs, allaient se révéler soudain, et s'épanouir en une noble et profonde amitié. Ce fut dans une fête qu'ils se rencontrèrent par hasard.
« Je suis obligé particulièrement à cette pièce (la Servitude volontaire), d'autant qu'elle a servi de moyen à notre première accointance ; car elle me fut montrée longue espace avant que je l'eusse vu, et me donna la première connaissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie, tant que Dieu a voulu, si entière et si parfaite... Il y a au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice
de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports ; je crois, par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms, et à notre première rencontre, qui fat par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre . )>
L'intimité fut entière, dès la première heure ; leurs âmes se pénétrèrent et s'unirent « d'une couture d'amitié, dit Montaigne, si étroite et si jointe, qu'il n*y a eu biais, mouvement, ni ressort en son âme que je n'aie pu considérer ni juger, au moins, si ma vue n'a quelquefois tiré court. » Et ailleurs : « Nos âmes ont charrié si uniment ensemble, elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusques au fin fond des entrailles Tune de l'autre, que non seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi, qu'à moi. » Nous avons dit quels sentiments communs devaient rapprocher Montaigne et La Boétie ; mais l'harmonie de deux intelligences ne saurait rendre compte de cette amitié si soudaine et si complète. La Boétie essaie de l'expliquer. N'avaient-ils pas déjà tous deux atteint le
sommetde la vie, d'où Ton découvre les horizons glacés? Pressentait-il sa lin prochaine, et combien brèves seraient les jouissances de cette affection ? « Il écrivit une satire latine excellente, qui est publiée, par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence si promptement parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous étions tous deux hommes faits, et lui plus de quelques années), elle n'avait point à perdre de temps ; et n'avait à se régler au patron des amitiés molles et régulières, auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation.» Montaigneraisonne moins, et trouve dans son coeur le mot le plus juste, un mot exquis, et qui révèle des trésors de vraie sensibilité dans cette nature qu'on s'est trop plu à représenter comme froidement égoïste :
(( Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant : « Parce que c'était lui ; parce que c'était moi. »
On n'a peut-être pas assez remarqué que dans son commerce avec La Boétie, Montaigne ne trouva pas seulement les jouissances d'une rare amitié. Plus âgé que lui, plus connu, et, s'il faut tout dire, plus sérieux dans sa concep tion de la vie et des devoirs qu'elle impose, La
Boétie a pu être pour Montaigne comme un frère aine qui, à certaines heures, conseille et moralise et joue le rôle d'un affectueux Mentor (1).
En plus d'un endroit des Essais, il est facile de retrouver le souvenir des longues conversations qu'échangèrent les deux amis. Si Montaigne, par exemple, recommande si instamment et se préoccupe tant pour son compte de mettre toujours d'accord la vie et les croyances, les actions journalières et les maximes qu'on professe, n'est-cepas là une leçon de La Boétie ? L'accord des idées et des mœurs, n'était-ce pas le thème favori de leurs entretiens ? Montaigne raconte à son père les derniers moments de La Boétie : € Il m'interrompit pour me prier d'en user ainsi, et de montrer, par effet, que les discours que nous avions tenus ensemble pendant notre santé, nous ne les portions pas seulement en la bouche, mais engravés bien avant au cœur et en l'âme, pour les mettre en exécution aux premières occasions qui s'offraient: ajoutant que c'était la vraie pratique de nos études et de a philosophie. » J'en dirai autant de cette obéis-
(1) Voyez it Le chapitre de VAmitié ib ds^ns le livre si intéressant et si substantiel que M. Hémon a consacré à Montaigne {Cours de littérature, III. Montaigne. Paris, Delagrave).
sance que Montaigne réclame pour les lois, fussent-elles injustes, et pour les princes, fussent-ils pervers ; ou encore de cette crainte des « nouvelletés », Tun des traits les plus précis de sa philosophie : « Il (La Boétie) avait une autre maxime souverainement empreinte en son âmC;, d'obéir et de se soumettre très religieusement aux lois sous lesquelles il était né. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ni plus affectionné au repos, ni plus ennemi des remuements et nouvelletés de son temps. »
Cette amitié fut brusquement brisée par la mort : La Boétie mourut après une courte maladie, le 18 août 1553. Dans une magnifique lettre, trop longue pour être citée en entier, Montaigne nous a raconté, avec quelle éloquence et quelle émotion ! les derniers moments de son ami. Aussitôt qu^il se sentit frappé du mal qui devait l'emporter, La Boétie fît appeler Montaigne.
« A mon arrivée, il sembla qu'il fût tout esjoui de me voir ; et comme je voulais prendre congé de lui pour m'en revenir, et lui promettais de le revoir le lendemain, il me pria, avec plus d'affection et d'instance qu'il n'avait jamais fait d'autre chose, que je fusse le plus que je pourrais avec lui. Cela me toacha ; ce néanmoins je m'en allais, quand M^^° de La Boétie, qui pressentait déjà je ne sais quel malheur, me pria, les larmes à l'œil,
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que je ne bougeasse pour ce soir. Ainsi elle m'arrêta : de quoi il se réjouit avec moi. »
Deux jours plus tard, comme le mal empirait toujours, un scrupule tourmente l'amitié de La Boétie : « Il médit lors que sa maladie était un peu contagieuse^ et, outre cela, qu'elle était mal plaisante et mélancolique ; qu'il connaissait très bien mon naturel, et me priait de n'être avec lui que par boutées, mais le plus souvent que je pourrais. > Et Montaigne ajoute ces simples mots : « Je ne l'abandonnai plus. » Il ne quitte plus en effet celui qui échangeait avec lui le doux nom de frère ; et il nous dit, en un récit qu'on ne peut lire sans larmes, les encouragements si tendres que le mourant adresse à ceux qui l'entourent, ses propos nobles et fiers, dignes d'un Socrate ou d'un Caton, son testament dicté d'une voix ferme, « la mort entre les dents », sa profession de foi chrétienne et catholique ; il nous dit tout, jusqu'à ce dernier cri que La Boétie, dont l'intelligence sombrait déjà dans un délire précurseur de la mort, lui adresse par deux fois : « Mon frère ! mon frère ! me refusez-vous donc une place ? » Cette place que réclamait La Boélie, il la lui a marquée glorieuse et impérissable dans la mémoire des hommes ; mais surtout il la garda et conserva
intacte, dans son cœur à lui. Toute la vie, selon sa belle expression, « il fera les obsèques « de son ami. Ses plus beaux jours^ une ombre de tristesse les voilera désormais ; les plaisirs que désormais il goûtera ne seront plus des plaisirs sans mélange: l'ami disparu n'est pas là pour en prendre sa part.
« L'ancien Menander disait celui-là bien heureux qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami : il avait certes raison de le dire, même (surtout) s'il en avait tâté. Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoique, avec la grâce de Dieu, je l'aie passée douce, aisée, et, sauf la perte d'un tel ami, exempte d'afflictions pesantes, pleine de tranquillité d'esprit, ayant pris en payement mes commodités naturelles et originelles, sans en rechercher d'autres ; si je la compare, dis-je, toute, aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que famée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant, et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi^ au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte; nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part... J'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi. »
Son souvenir le suivra partout, toujours présent, ravivé parfois avec une telle intensité que rien ne peut plus distraire l'esprit de Montaigne:
comme ce jour où, écrivant d'Italie à son quasicompatriote Arnaud d'Ossat, il revoit tout d'un coup la chère image d'Etienne de La Boétie, et laisse tomber sa plume, et longuement songe à celui qui n'est plus.