‹ MontaigneChapitre 12 sur 43 · TRADUCTION DE RAYMOND DE SEBONDE · texte numérisé non relu

TRADUCTION DE RAYMOND DE SEBONDE

volonté s'exerce encore et agisse par moi. Jà Dieu ne permette que je laisse faillir entre mes mains aucune image de vie que je puisse rendre à un si bon père ! Ce que je me suis mêlé d'achever quelque vieux pan de mur et de ranger quelque pièce de bâtiment mal dolé (poli), c'a été certes regardant plus à son intention qu'à mon contentement, et accuse ma fainéance de n'avoir passé outre à parfaire les beaux commencements qu'il a laissés en sa maison. »

Pour faire plaisir à son « bon » père, Montaigne s'était mis à traduire la Théologie naturelle de Raymond de Sebonde. Ce Raymond de Sebonde qui, sans Montaigne, serait aujourd'hui profondément ignoré, était un docte Espagnol, professeur de médecine et de théologie à Toulouse, où il mourut en 1432. Il avait composé en latin un ouvrage apologétique, Theologia naturaliSy dont un exemplaire fut donné au père de Montaigne par Pierre Brunel, « homme de grande réputation et de savoir en [son temps. »

c( Et parce que la langue italienne et espagnole étaient familières à mon père, et que ce livre est bâti d'un espagnol baragouiné en terminaisons latines, Brunel espérait qu'avec bien peu d'aide il en pourrait faire son profit, et le lui recommanda comme livre très utile, et propre en la saison en laquelle il le lui donna ; ce fut lorsque les nouvelletés de Luther commençaient d'entrer en crédit, et ébranler en beaucoup de lieux notre ancienne créance. Or, quelques jours avant sa mort,

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mon père ayant, de fortune, rencontré ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnes me commanda de le lui mettre en français. »

Montaigne avait des loisirs ; de plus, il avait cette heureuse chance que Raymond deSebonde se trouvait être un piètre écrivain ; son œuvre ne brillait d'aucune qualité littéraire, grave tort aux yeux du lecteur, mais pour un traducteur avantage précieux, et Montaigne s'en félicite.

Cependant, à traduire un ouvrage, que déparaient mille incorrections, le traducteur n'allaitil pas bien vite se dégoûter ? Il n'en fut rien ; solécismes et barbarismes blessaient sans doute le délicat et consommé latiniste qu'était Montaigne; mais quel régal pour le penseur! Voici un théologien qui abandonne le champ de la théologie, et« entreprend par raisons humaines et naturelles d'établir et vérifier contre les athéistes tous les articles de la religion chrétienne » ; et qui y réussit, du moins Montaigne l'afTirme. Il ne peut croire que l'auteur d'un ouvrage si beau soit un Espagnol si peu connu ; il s'informe auprès de Turnèbe ; et Turnèbe. « qui savait toutes choses », lui répond qu'à son avis, c'est « quelque quintessence tirée de saint Thomas d'Aquin. » Toujours est-il que Mon-

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taigne admire fort cette érudition et cette subtilité, et qu'il prend grand plaisir à le traduire et à le méditer ; quitte un peu plus tard, dans sa fameuse Apologie, à ruiner tout le système et à renverser toutes ces « imaginations. »

La traduction, quoique menée bon train, ne parut qu'en 1569; Pierre Eyquem ne put lire ces premières pages de son fils, écrites pour lui, et qui lui furent pieusement dédiées.

Montaigne était devenu, par la mort de son père, possesseur d'une fortune considérable ; désormais la surveillance de ses intérêts matériels devait l'appeler souvent au château de Montaigne ; nous savons d'autre part qu'il n'aimait guère ses fonctions de conseiller ; La Boétie n'était plus ; rien ne pouvait le retenir à Bordeaux. 11 résolut donc de quitter le Parlement, et céda sa charge (juillet 1570) à Plorimond de Raymond, appelé lui aussi à occuper un rang des plus honorables parmi les écrivains du xvi^ siècle»

Mais, avant de se fixer à Montaigne, il voulut accomplir un devoir cher à son cœur. Héritier des papiers de La Boétie, Montaigne estima que la publication de ces écrits pouvait servir à la gloire de son ami ; il publia, vers la fin de cette même année 1570^ un volume où il avait réunie outre quelques pièces de vers latins, trois tra^

cluctions de La Boétie : la Mesnagerie de Xénophon (c'est-à-dire V Economique), les Règles de viariage de Plutarque, la Lettre de consolation de Plutarque à sa femme ; il y inséra un Discours sur la mort dudit seigneur, qui n'est autre que cette touchante lettre à son père, dont nous avons cité quelques passages. Il ne donnait au public, comme on le voit, (et c'était sage précaution de sa part), ni le fameux Discours delà Ser^ vitude volontaire, ni les Mémoires de nos troubles sur redit de janvier 1562. Les vers français laissés par son ami ne parurent que l'année suivante (1571) et en partie seulement; ce ne fut que plus tard que Montaigne publia, dans les Ussais, vingt-neuf sonnets inédits (I, 28), et non les moins beaux, si nous l'en croyons. Nous n'avons pas à juger ici du mérite littéraire des écrits de La Boétie. Si ces écrits n'ont pas toute la valeur que Montaigne se plaisait à leur reconnaître, il n'en est pas moins vrai qu'en les publiant, Montaigne a honoré à la fois les lettres françaises et la mémoire de son ami.

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