‹ MontaigneChapitre 13 sur 43 · ANNÉES DE RETRAITE. — LES DEUX PREMIERS LIVRES DES ESSAIS · texte numérisé non relu

ANNÉES DE RETRAITE. — LES DEUX PREMIERS LIVRES DES ESSAIS

Montaigne a voulu conserver, comme une date à jamais mémorable, le souvenir du jour où, libre enfin, il quitta Bordeaux pour s'établir aux champs. Une très longue et très pompeuse inscription latine de sa librairie nous apprend que ce fut « la veille des calendes de mars, jour anniversaire de sa naissance, l'an du Christ 1571. 3> Elle nous apprend encore — ce dont nous nous doutions, — que, las depuis longtemps de ses fonctions de conseiller, il se réfugie avec bonheur au sein des « doctes vierges » ; c'est au château de Montaigne qu'il veut achever sa course, plus qu'à moitié faite ; en attendant, il consacre cette douce retraite «à sa liberté, à sa tranquillité, à ses loisirs. » Liberté, tranquillité, loisirs î ce sont bien là, en effet, les mots qui durent sortir de ses lèvres et de son cœur. Il aspirait à vivre la vie simple,

silencieuse, indépendante, d'un gentilhomme campagnard, une vie dont la lecture et la réflexion abrégeront les heures trop lentes et relèveront la monotone vulgarité ; une vie telle, enfin, que la vivra, près de deux siècles plus tard, son illustre compatriote^ Montesquieu. Rien n'indique que Montaigne songeât en ce moment à se prendre lui-même pour sujet d'étude. Exploiter ses domaines, mener une existence à la fois active et nonchalante, libre surtout de toute obligation, se promener à cheval le long de ses prés et de ses vignes, cependant qu'il rêvera à mille objets divers et surveillera ses ouvriers répandus dans les champs ; grâce à cette surveillance, grossir ses revenus, faire de larges économies, et, s'il faut tout dire, thésauriser : voilà ce qu'il semble avoir recherché en se retirant à la campagne.

Montaigne thésauriseur et avare ! cela peut surprendre ; et l'on aurait tort, en effet, de regarder comme l'un des traits de sa nature morale, ce qui ne fut qu'une crise passagère, une impression assez vite effacée ; mais la crise exista. Il connut les inquiétudes de l'avarice, c'est lui qui nous le dit :

c( J'ai vécu en trois sortes de conditions, depuis êfre sorti de l'enfance. Le premier temps, qui a duré près

de vingt années, je le passai n'ayant autres moyens que fortuits et dépendant de l'ordonnance et secours d'autrui,, sans état certain et sans prescription. Ma dépense se faisait d'autant plus allègrement et avec moins de soin qu'elle était toute en la témérité de la fortune. Je ne fus jamais mieux. »

C'était l'heureux temps : il engageait « ses hardes » ou vendait un cheval, ou bien encore il puisait à la bourse de ses amis, et jamais il ne lui advint de trouver leur bourse close, tant il apportait de « loyauté ménagère » à s'acquitter de sa dette, au jour fixé. Cette exactitude scru^ puleuse était pour lui un besoin et un plaisir. « Je sens naturellement quelque volupté à payer : comme si je déchargeais mes épaules d'un ennuyeux poids et de cette image de servitude. j>

Plus tard il eut de l'argent, et il se prit à l'aimer. En prévision des nombreux accidents qui pouvaient détruire sa fortune, il voulut économiser : calcul insensé, si « le sort a de quoi ouvrir cent brèches à la pauvreté au travers de nos richesses... et envoyer cul sur pointe toutes nos défenses » ; misérable calcul, puisque, pour parer à un malheur éventuel, on se plonge dans une infinité de maux présents. Le difficile, en effet, est « d'arrêter un point à l'épargne », et quand on est « pécunieux y>, de ne pas deve-

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nir <c avaricieiix ». Montaigne a connu et décrit les tourments de l'avarice.

« Moi, qui ose tant dire de moi, ne parlais de mon argent qu'en mensonge, comme font les autres qui s'appauvrissent riches, s'enrichissent pauvres et dispensent leur conscience de jamais témoigner sincèrement de ce qu'ils ont : ridicule et honteuse prudence ! Allais-Je en voyage? il ne me semblait être jamais suffisamment pourvu; et, plus je m'étais chargé de monnaie, plus aussi je m'étais chargé de crainte, tantôt de la sûreté des chemins, tantôt de la fidélité de ceux qui conduisaient mon bagage, duquel je ne m'assurais jamais V/ [ assez, si je ne l'avais devant mes yeux. Laissais-je ma ) boîte chez moi? combien de soupçons et de pensements épineux, et qui pis est, incommunicables! J'avais tou- / iours l'esprit de côté. »

i| Cette crise dura quelques années ; mais on toit, par les Essais, que la période aiguë ne hiit pas longue : un avaricieux ne se serait jamais, comme le fit Montaigne, désintéressé de la conduite du « ménage y* ; ses propres réflexions le guérirent bientôt, et ce qui acheva la cure, je croirais volontiers que ce fût la vanité. Pour paraître en bel équipage dans les villes de Suisse , d'Allemagne ou d'Italie, il écorna fortement ses a notables réserves », et cette dépense lui fut douce. Dès lors il eut pour maxime de vivre au jour le jour, dépensant ses

revenus, balançant ses recettes et ses dépenses.

Il faut bien avouer d'ailleurs que Montaigne, absolument étranger à toute occupation rurale, était incapable de surveiller ses biens ou de prendre goût à la culture de son domaine. Si nous Ten croyons, il ne savait compter a: ni à jet (avec des jetons), ni à plume » ; il ne connaissait pas la plupart des monnaies ; à peine distinguait-il, dans son jardin, les choux et les laitues ; blé, avoine, froment, c'était tout un pour lui ; il ignorait les noms des principaux outils, les c( grossiers principes de l'agriculture )),nese doutant même pas que le levain servît à faire du pain, et n'avait jamais vu greffer un arbre. Sans doute cette science du a: ménage » n'est guère difficile à apprendre; Montaigne le reconnaît, et pourtant, jamais il ne l'acquit. Etaitce donc dédain de ces détails domestiques ? les jugeait-il peu dignes d'attirer son attention? Nullement; la cause de cette inaptitude radicale à gérer sa maison, « c'est paresse et négligence inexcusable et puérile. » Croirait-on qu'il n'a jamais pu prendre sur lui de lire un contrat ou de parcourir ses titres de propriété ? La pensée seule de secouer ces paperasses poudreuses le faisait frémir. Et puis, une surveillance active ne va pas sans fâcheux

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tracas. A peine les eut-il entrevus, il décida que mieux valait, pour son repos, fermer les yeux et c( prêter la main à l'ignorance. » Ses gens le voleront, soit ; mais du moins il n'aura pas à constater, chaque soir, un larcin de deux ou trois écus ; d'autant plus, ajoute-t-il avec bonhomie, qu'«il faut laisser un peu de place à la déloyauté ou impudence de notre valet ; s'il nous en reste en gros de quoi faire notre effet, cet excès de la libéralité de la fortune, laissonsle un peu plus courre à sa merci : la portion du glaneur ! » Il en est quitte pour ajouter à son budget un article imprévu, l'article de « Paresse )) ; chaque année, en son livre des dépenses, il écrit : « Item, pour mon humeur paresseuse, mille livres. » Voilà ce qu'il appelle pompeusement « gouverner ses biens. »

Ce gouvernement ne fut pas, malgré tout, aussi désastreux qu'on le pourrait croire ; à la fin de sa vie, Montaigne se rendra ce témoignage que, « sans office et sans bénéfice », il laisse sa maison aussi florissante, « sinon un peu mieux » que le jour où il y entra. Il est probable, comme le suppose M. Bonnefon, qu'il faut faire honneur à sa femme de ces résultats. « Avec une bonne grâce qu'il est permis de deviner, elle garda, pour elle-même, ce qui, dans la direction des affaires, rebutait si fort son

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mari. Cette femme généreuse sut trouver dans son affection le sens des besoins du grand homme dont elle portait le nom ; prenant pour elle les soucis matériels, elle lui ménagea la retraite et le repos qui convenaient à sa nature d'observateur. »

Montaigne s'était réservé, dans sa solitude, un coin plus solitaire encore et plus retiré, d'où toutefois il apercevait, — cette vue calmait ses scrupules sans déranger sa nonchalance, — le va-et-vient des valets de ferme, et au loin, dans la campagne, les paysans qui cultivaient ses terres. Il avait fait aménager à son usage la tour qui se trouvait au-dessus de la porte du château ; c'est là qu'était sa « librairie » ; c^est là que les Essais furent composés. Pénétrons-y à la suite de Montaigne, qui nous en a laissé une description très exacte :

« Chez moi^ je me détourne un peu plus souvent à ma librairie, d'où, tout d'une main, je commande à mon ménage... Elle est au troisième étage d'une tour; le premier (1), c'est ma chapelle ; le second, une chambre et sa suite, où je me couche souvent pour être seul ; au-dessus, elle a une grande garde-robe ; c'était, au temps passé, le lieu plus inutile de ma maison. Je passe là et la plupart des jours de ma vie et la plupart

(1) En réalité, ce que Montaigne appelle le premier, c'est le rez-de-chaussée

des heures du jour ; je n'y suis jamais la nuit. A sa suite est un cabinet assez poli, capable à recevoir du feu pour l'hiver, très plaisamment percé : et si je ne craignais non plus le soin que la dépense, le soin qui me chasse de toute besogne, j'y pourrais facilement coudre à chaque côté une galerie de cent pas de long et douze de large, ayant trouvé tous les murs montés, pour autre usage, à la hauteur qu'il me faut. Tout lieu retiré requiert un promenoir ; mes pensées dorment, si je les asseois; mon esprit ne va pas seul, comme les jambes l'agitent ; ceux qui étudient sans livre en sont tous là. La figure en est ronde, et n'a de plat que ce qu'il faut à ma table et à mon siège, et vient m'offrant, en se courbant, d'une vue, tous mes livres, rangés sur des pupitres à cinq degrés tout à l'entour. Elle a trois vues de riche et libre prospect, et seize pas de vide en diamètre. En hiver, j'y suis moins continuellement, car ma maison est juchée sur un tertre, comme dit son nom, et n'a point de pièce plus éventée que celle-ci,, qui niH plaît d'être un peu pénible et à l'écart, tant pour le fruit de l'exercice que pour reculer de moi la presse. C'est là mon siège ; j'essaie à m'en rendre la domination pure et à soustraire ce seul coin à la comiiianauté et conjugale et filiale et civile; partout ailleurs, je n'ai qu'une autorité verbale, en essence, confuse. Misérable à mon gré, qui n'a chez soi où être à soi, où se faire particulièrement la cour, où se cacher. »

Il ne manque guère qu'un détail à cette riche description : Montaigne avait couvert d'inscriptions latines et grecques les solives qui soute-

naient le plafond de sa librairie; il avait ainsi fait tracer au pinceau les maximes qui dans ses lectures l'avaient le plus frappé, celles dont il voulait faire la règle de sa vie et qu'il prenait

Intérieur de la bibliothèque de iMontaigne. Reproduction d'après l'ouvrage de M. Paul Bonnefon,

soin, n'osant se fier à sa pauvre mémoire, d'avoir constamment sous les yeux.

N'allons pas cependant nous figurer Montaigne comme un solitaire, penché sur ses livres ou plongé dans d'interminables méditations : rien ne serait plus contraire à la vérité.

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Il entend « resserrer non ses pas, mais ses désirs et son souci », et fuir non pas tant « la foule des hommes que la foule des affaires. «Sa solitude n'est point une Thébaïde ; de nombreux visiteurs on connaissent le chemin; on les accueille cordialement et simplement. Nulle cérémonie ; Montaigne a en horreur toutes les « ordonnances pénibles de notre courtoisie. » Réservé, froid et même « muet », quand les propos ne l'intéressent pas, vient-il à rencontrer des interlocuteurs qui ont su éveiller sa curiosité, alors Montaigne se livre tout entier; alors quels délicieux et piquants entretiens ! Longtemps avant La Fontaine, il a fait le tableau de la vive et libre causerie :

« En nos propos, tous sujets me sont égaux ; il ne me chaut qu'il n'y ait ni poids, ni profondeur; la grâce et la pertinence y sont toujours, tout y est teint d'un jugement mûr et constant, et mêlé de bonté, de franchise, de gaieté et d'amitié. S'il plaît à la doctrine de se mêler à nos devis, elle n'en sera point refusée, non magistrale, impérieuse et importune, comme de coutume, mais sufFragante et docile elle-même ; nous n'y cherchons qu'à passer le temps ; à l'heure d'être instruits et prêches, nous Tirons trouver sur son trône ; qu^elle se démette à nous pour ce coup, s'il lui plaît. »

Mais il est vrai que le commerce qu'il estime

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