‹ MontaigneChapitre 22 sur 43 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le premier mouvement de Montaigne, nous l'avons dit, fut de refuser la charge, — des plus honorables à cette époque et des plus importantes, — à laquelle ses concitoyens venaient spontanément de rappeler. Il l'accepta néanmoins, un peu par reconnaissance, car une telle confiance ne pouvait que le toucher; mais surtout pour obéir au roi qui, dans une lettre des plus flatteuses, lui enjoignait de se résigner à être maire de Bordeaux; il est fort possible aussi que la vanité n'ait pas été absolument étrangère à sa décision. Je sais bien qu'il a raillé ces « dignités de quartier », dont tout le bruit « ne se promène que d'un carrefour de rue à l'autre w. Ces magistrats municipaux qui prennent grand soin de transmettre à la postérité, gravé sur le marbre, le souvenir de leur gouvernement, excitent sa verve et son hu-

meur. « Le marbre élèvera vos titres tant qu'il vous plaira, pour avoir fait rapetisser un pan de mur ou décrotter un ruisseau public; mais non pas les hommes qui ont du sens. » Cela ne Tempêche pas, en ce qui concerne la mairie de Bordeaux, d'estimer que c'est une « charge d'autant plus belle qu'elle n'a ni loyer ni gain autre que l'honneur de son exécution >;, et de rappeler avec quelque fierté que son prédécesseur et son successeur ont été deux illustres maréchaux de France.

Cette charge, qui durait deux ans, pouvait être continuée pendant deux autres années : honneur exceptionnel, et Montaigne l'obtint» Il fut donc maire de Bordeaux de 1581 à 1585.

De caractère très franc et très loyal, Montaigne voulut d'abord se faire connaître tout entier, qualités et défauts, à ceux qui l'avaient nommé.

« A mon arrivée, je me déchiffrai fidèlement et cons-^ ciencieusement tout tel que jemesensêtre ! sans mémoire, sans vigilance, sans expérience et sans vigueur, sans haine aussi, sans ambition, sans avarice et sans violence : à ce qu'ils fussent informés et instruits de ce qu'ils avaient à attendre de mon service ; et parce que la connaissance de feu mon père les avait seule incités à cela et l'honneur de sa mémoire (on voit que Montaigne avait ses heures de modestie), je leur ajoutai bien claire-

ment que je serais très marri que chose quelconque fît autant d'impression en ma volonté, comme avaient fait autrefois en la sienne leurs affaires et leur viile, pendant qu'il l'avait en gouvernement. »

Pour lui, il se refuse à « suivre ce train », qu'il loue chez son père avec une piété attendrie. Ses maximes sont tout autres. Quelles sontelles, et comment un philosophe doit-il se comporter, s'il est appelé à des fonctions publiques?

Sa réponse est très nette, et de nature à surprendre ceux qui ne veulent voir en Montaigne qu'un aimable sceptique ou un égoïste souriant. « Je ne veux pas, déclare-t-il, qu'on refuse aux charges qu'on prend l'attention, les pas, les paroles, et la sueur, et le sang a.u besoin. © Mais pour faire connaître sa pensée complète, il se hâte d'ajouter que ces démarches, ces discours, ces fatigues, le sacrifice même de la vie, ne doivent troubler en rien la sérénité de notre âme, toujours maîtresse d'elle-même.

Ainsi, M. le maire de Bordeaux ne plaindra ni sa peine ni son temps ; il connaîtra les longues veilles et peut-être les dangers ; Michel de Montaigne, cependant, ne sera nullement ému, et ne se départira pas de lui-même « de la largeur d'un ongle », car le maire et Montaigne sont deux personnes absolument distinctes. »

(( Le maire et Montaigne ont toujours été deux 'une séparation bien claire... Jouons consciencieusement notre rôle, mais n'oublions pas que c'est le rôle d'un personnage emprunté; du masque et de l'apparence, il ne faut pas faire une essence réelle, ni de l'étranger, le propre ; nous ne savons pas distinguer la peau de la chemise ; c'est assez de s'enfariner le visage, sans s'enfariner la poitrine. »

D'aucuns se demanderont si ce dédoublement est toujours facile ou possible; et si, logée en des âmes moins fermement trempées que celle de Montaigne, une telle doctrine n'amènerait pas nécessairement la ruine de tout sentiment héroïque et désintéressé. « J'ai pu, déclare Montaigne^ me donner à autrui sans m'ôter à moi. » Beaucoup le pourront-ils, et craignant trop de « s'ôter » à eux-mêmes, souvent n'adviendra-t-il qu'ils ne se « donneront j> pas à autrui ? Quoi qu'il en soit, la théorie de Montaigne est très précise : faire son devoir, tout son devoir, jusqu'à la mort inclusivement, s'il le faut ; prendre garde seulement que notre esprit se tienne toujours en repos « et en santé, non pas sans action, mais sans vexation, sans passion. » Il importe, avant tout, de ne jamais « perdre la modération et l'empire de soi. »

Joignez à cela que Montaigne est ennemi de l'ostentation et de toute agitation vaine. Que les

circonstances l'exigent, et il agira avec vigueur, mais pas « au son de la trompette. » Ce qu'on peut faire « en la chambre du conseil », il ne le fera pas sur la place publique, ni « en plein midi )>^ ce qu'on eût pu exécuter « la nuit précédente y> ; tant ses humeurs sont a contradictoires aux humeurs bruyantes ! » Les qualités qu^il prise le plus, ce sont les ^'^ qualités obscures ï>, et la vie qui a ses préférences, c'est « une vie glissante, sombre et muette 1 »

Et c'est bien ainsi que nous apparaît Montaigne, du moins jusqu'à l'avant-dernier jour de sa magistrature. Pendant les deux premières années, aucun événement grave ne signale son gouvernement; mais, vers la fin, la situation devint difficile; il fallut que Montaigne pay â activement de sa personne ; et ce moment venu, il ne se déroba point à son devoir.

Les ligueurs comptaient dans Bordeaux de nombreux et puissants alliés ; d'un autre côté, bien des sympathies secrètes allaient à Henri de Navarre et aux protestants ; Montaigne unit ses efforts à ceux du maréchal de Matignon, lieutenant général du roi en Guyenne, pour maintenir les esprits sous l'autorité royale et prévenir toute tentative de rébellion.

L'heure la plus critique fut celle où le maréchal de Matignon, obligé de quitter Bordeaux

Page 1