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pour se rendre dans l'Agenais, laissa à Montaigne la charge de veiller seul à la tranquillité de la ville. L'insouciant auteur des Essais se révèle soudain homme d'action, prudent, énergique, admirable de fermeté et de vigilance. Son plus grand désir était de prévenir .le mal, non de le réprimer: ne faudrait-il pas, disait-il gaiement, fouetter le médecin qui désirerait la peste pour mettre son art en pratique ? Aussi s'emploie-t-il de toutes ses forces à contenir ces émotions qu'il sent frémir et gronder sourdement autour de lui. Les lettres qu'il écrit très régulièrement au maréchal, quelquefois deux par jour (et Dieu sait s'il était peu épistolierl), attestent son activité et son dévouement. « Il n'a été jour que je n'aie été au Château-Trompette. Vous trouverez la plate-forme faite. Je vois l'archevêché tous les jours... Il n'est jour qu'on ne me donne cinquante alarm.es bien pressantes... J'ai passé toutes les nuits ou par ia ville en armes, ou hors la ville sur le port ; et avant votre avertissement, y avais déjà veillé une nuit sur la nouvelle d'un bateau chargé d'hommes armés qui devait passer. Nous n'avons rien vu^ et avant-hier soir, y fûmes jusques après minuit, où M. de Gourgues se trouva, mais rien ne vint... S'il survient aucune nouvelle occasion et importante, je vous dépê-
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cherai soudain homme exprès, vous suppliant aussi de considérer que telles sortes de mouvements ont accoutumé d'être si imprévus, que s'ils devaient advenir, on me tiendra à la gorge sans me dire gare. » Il termine l'une de ses lettres par ces paroles très simples d'accent, mais pleines d'un héroïsme modeste et sûr de lui : c( vous suppliant très humblement vous en revenir incontinent que les affaires le permettront^ et vous assurer que nous n'épargnerons cependant ni notre soin, ni, s'il est besoin, notre vie pour conserver toutes choses en V obéissance du loi.,. De Bordeaux, ce mercredi, la nuit, 22 de mai. y> Comme le remarque Sainte-Beuve, Montaigne n'était pas prodigue de protestations et de phrases, et ce qui chez d'autres serait formule, est ici engagement réel et vérité.
Heureusement Tabsence du maréchal de Matignon ne fut pas longue ; à son retour, Montaigne quitta Bordeaux^ soit qu'il fût réellement las de ces rondes fréquentes à travers la ville et de ces nuits sans sommeil, soit que (comme cela semble résulter de certains documents) le maréchal de Matignon l'eût chargé de quelque mission secrète auprès d'Henri de Navarre.
En son absence^ la peste éclata à Bordeaux, une peste si meurtrière qu'au dire d'un chroniqueur bordelais, de Lurbe, il périt en sept mois
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plus de 14.000 personnes. Le devoir de Montaigne était de revenir au plus tôt parmi ses concitoyens, afin de prendre les mesures que comportait une si triste situation. Montaigne ne le comprit pas. Vers la fin de juillet, les jurats lui écrivirent pour le prier de venir, selon l'usage, présider à l'élection de son successeur. Sa réponse est connue. Il est prêt, leur dit-il, à sacrifier pour eux sa vie; mais, en vérité, quelle utilité peut avoir « sa présence à la prochaine élection? » Est-il nécessaire, — il les en fait juges, — qu'il se hasarde d'aller en la ville, vu le mauvais état « en quoi elle est », danger d'autant plus grand pour lui, qu'il est actuellement « en si bon air? » Cependant il s^approchera d'eux le plus possible, et il leur donne rendezvous à un petit village situé à mi-chemin de Bordeaux et de Libourne (d'où il écrit), si toutefois, ajoute-t-il, « le mal n'y est arrivé. »
Sans vouloir justifier la conduite de Montaigne, nous croyons qu'il est permis de plaider les circonstances atténuantes. Moins coupable en somme que ces magistrats bordelais qui en 1544 et en 1595 quittaient Bordeaux pour se réfugier à Libourne, Montaigne n'est pas un déserteur; il n'a pas fui son poste au moment du danger ; absent, il n^y est point retourné, et la nuance ne laisse pas que d'être sensible. Et s'il
a refusé de s'exposer à la contagion, ce n'est point que personnellement il eût peur du fléau. v< L'appréhension ne me presse guère, laquelle on craint particulièrement en ce mal : c'est une mort qui ne me semble des pires. » Mais son château vient d'être pillé par les ennemis, et par les picoreurs, « pires ennemis » ; pour comble de malheur, la peste qui ravagea également le Périgord, l'oblige à chercher ailleurs un refuge pour sa femme et sa fille. « Moi, qui suis si hospitalier, fus en très pénible quête de retraite pour ma famille : une famille égarée, faisant peur à ses amis et à soi-même, et horreur, où qu'elle cherchât à se placer : ayant à changer de demeure, soudain qu'un de la troupe commençait à se douloir du bout du doigt ; toutes maladies sont alors prises pour peste. » Montaigne se considéra-t-il comme plus tenu envers sa famille qu'envers ses concitoyens ? C'est très possible. Au surplus, si. sévèrement que nous jugions aujourd'hui sa conduite, il est bon de rappeler que ni ses contemporains, ni au xvii^ siècle Pascal qui le poursuit de sa véhémente ironie, ni Balzac qui le persifle à mi-voix, ni Malebranche, personne ne songea àlui reprocher cette défaillance. Montaigne, lui, ne crut certainement pas que ses fonctions de maire lui fissent un devoir strict de
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retourner à Bordeaux ; s'il eût cru avoir manqué à son devoir, il l'aurait déclaré avec cette sincérité qu'il apporte à confesser tous ses défauts. Tout au contraire, parlant de sa mairie, voici ce que Montaigne déclare en propres termes : « Je ne laissai, que je sache, aucun mouvement que le devoir requit en bon escient de moi. » Mais citons le passage en entier ; on ne saurait trouver de meilleure conclusion à un chapitre sur Montaigne homme politique. Rappelonsnous seulement, en lisant ces lignes, que Montaigne a tenu (ses lettres l'attestent) plus qu'il n'avait promis, et qu'il a fait beaucoup plus qu'il ne le dit ici.
« Toutes actions publiques sont sujettes à incertaines et diverses interprétations : car trop de têtes en jugent. Aucuns disent de cette mienne occupation de ville (et je suis content d'en parler un mot , non qu'elle le vaille, mais pour servir de montre de mes mœurs en telles choses) que je m'y suis porté en homme qui s'émeut trop lâchement et d'une affection languissante : et ils ne sont pas du tout éloignés d'apparence. ) J'essaie à tenir mon âme et mes pensées en repos : et si elles se débauchent parfois à quelque impression rude et pénétrante, c'est à la vérité sans mon conseil j De cette langueur naturelle, on ne doit pourtant tirer aucune preuve d'impuissance (car faute de soin et faute de sens, ce sont deux choses), et moins de méconnaissance et d'ingratitude envers ce peuple, qui employa
tous les plus extrêmes moyens qu'il eut en ses mains à me gratifier, et avant d'avoir connu, et après ; et fit bien plus pour moi, en me redonnant ma charge, qu'en me la donnant premièrement. Je lui veux tout le bien qui se peut ; et certes^ si V occasion y eût été, il nest rien que je n eusse épargné pour son service. Je me suis ébranlé pour lui, comme je fiiis pour moi. C'est un bon peuple, guerrier et généreux, capable pourtant d'obéissance et de discipline, et de servir à quelque bon usage, s'il y est bien guidé. Ils disent aussi cette mienne vacation s'être passée sans marque et sans trace. Il est bon î on accuse ma cessation en un temps où quasi tout le monde était convaincu de trop faire. J'ai un agir trépignant, où la volonté me charrie ; mais cette pointe est ennemie de persévérance... Toutes charges importantes ne sont pas difficiles ; fêtais préparé à 7)1 emhesogner plus rudement un peu, s'il en eût été grand besoin; car il est en mon pouvoir de ftiire quelque chose plus que je ne fais, et que je n'aime à faire. Je ne laissai, que je sache, aucun mouvement que le devoir requît en bon escient de moi. J'ai facilement oublié ceux que l'ambition mêle au devoir et couvre de son titre ; ce sont ceux qui le plus souvent remplissent les yeux et les oreilles et contentent les hommes ; non pas la chose, mais V apparence les page ; s^ils noyent du bruit y il leur semble qiion dorme... L'abstinence du faire est aussi généreuse que le faire; mais elle est moins au jour, et ce peu que je vaux est quasi tout de cette espèce. En somme, les occasions en cette charge ont suivi ma complexion ; de quoi je leur sais très bon gré... Je n'ai point eu cette humeur inique et assez commune de désirer que le trouble et la maladie des affaires de cette cité rehaussât et honorât mon gou-
vernement ; j'ai prêté de bon cœur l'épaule à leur aisance et facilité. Qui ne me voudra savoir gré de Tordre, de la douce et muette tranquillité qui a accompagné ma conduite, au moins ne peut-il me priver de la part qui m'appartient, par le titre de ma bonne fortune. Et je suis ainsi fait que j'aime autant être heureux que sage, et devoir mes succès purement à la grâce de Dieu, qu'à l'entremise de mon opération... Je ne me suis, en cette entreprise, non plus satisfait à moi-même ; mais à peu près j'en suis arrivé à ce que je m'en étais promis à ceux à qui j'avais à faire : car je promets volontiers un peu moins de ce que je puis et de ce que j'espère tenir. Je m'assure n'y avoir laissé ni offense, ni haine ; d'y laisser regret et désir de moi, je sais à tout le moins bien cela, que je ne l'ai pas fort affecté. »