LE TROISIÈME LIVRE DES ESSAIS
Montaigne était à Paris depuis quelques jours à peine, quand il lui advint une aventure qui aurait pu devenir tragique: il fut arrêté et conduit à la Bastille. Heureusement sa captivité ne dura que six heures; le duc de Guise, averti, le fît mettre sur-le-champ en liberté.
Cependant M'^' de Gournay et sa mère, ayant appris son arrivée à Paris, vinrent le voir et le décidèrent à passer quelque temps en leur manoir de Gournay-sur-Aronde. Il y séjourna, d'après Pasquier, trois mois « en deux ou trois voyages, avec tous les honnêtes accueils que l'on pourrait souhaiter. » C'est là que se nouèrent les relations pieuses et tendres de cette « filiation d'alliance » que Montaigne « prit plaisir à publier en plusieurs lieux. »
Cette même année, il lui fut donné d'assister aux Etats de Blois, qu'un drame sanglant devait rendre si tristement fameux. Il s'y rendit, non à titre officiel, mais en observateur jaloux d'étudier sur le vif, dans le conflit de passions ardentes, les multiples visages de la sottise humaine. Deux de ses bons amis s'y trouvaient,
nay pour la célèbre édition de 1595; l'^xutre, conservé à la bibliothèque de Bordeaux, qui fournit à Naigeon les éléments de son édition de 1802. En somme, une édition vraiment critique des Essais est encore à faire ; M. Dezeimeris s'est borné à en donner un spécimen de deux ou trois pages.
Etienne Pa.squier et de Thou, qui l'un et l'autre nous ont conservé le souvenir de cette heureuse rencontre.
De Thou songeait depuis longtemps à écrire l'histoire de son temps ; aussi prit-il plaisir à questionner Montaigne sur les événements politiques des dernières années ; et Montaigne, plein d'estime pour le talent et le caractère du futur historien, laissa volontiers parler ses souvenirs. Ne les avait-il pas vus et pratiqués de près, ces protagonistes des guerres civiles ? Ne les avait-il pas connus, Henri de Navarre disposé à rentrer dans l'Eglise catholique, — si ses amis ne devaient point l'abandonner? Henri de Guise, de son côté, tout prêt à accepter la confession d'Augsbourg, — n'était la crainte de certains dangers ? Catholiques et protestants, ligueurs et royalistes, il savait leurs mobiles secrets ; chez tous, ou presque tous, « l'ambition, l'avarice, la cruauté, la vengeance » se dissimulaient « sous le manteau de la vertu. »
Avec Etienne Pasquier, la conversation est littéraire : dans la cour du château qu'ils arpentent lentement, ils causent des Essais, a. Pourquoi, dans votre beau livre, dit Pasquier, tant de tournures et d'expressions qui rappellent par trop « le ramage gascon ? « Et comme Montaigne semble surpris de cette critique, Pas-