‹ MontaigneChapitre 27 sur 43 · SA MORT · texte numérisé non relu

SA MORT

que j'ai fait pour ses prédécesseurs, je le ferai encore plus volontiers pour Votre Majesté. Je suis, Sire, aussi riche que je me souhaite ; quand j'aurai épuisé ma bourse auprès de Votre Majesté, à Paris, je prendrai la hardiesse de le lui dire, et lors, si elle m'estime digne de me tenir plus longtemps à sa suite, elle en aura meilleur marché que du moindre de ses officiers. ))

Au moment où Montaigne écrivait ces fières lignes le 2 septembre 1590, il était déjà malade, « engagé en une fièvre tierce très violente. » Sa santé déclina de plus en plus ; et le 13 septembre 1590, il mourait d'une esquinancie, sans avoir pu^ comme il l'avait rêvé, saluer au Louvre Henri IV^ roi de France et de Navarre.

Il avait, sa vie entière, songé à la mort ; cette pensée lui était familière et douce ; il l'accueillait volontiers et lui faisait fête. Aux heures des méditations sérieuses, comme parmi les amusements et les jeux, à chaque instant il représentait à son esprit l'image de la mort « et en tous visages : au broncher d'un cheval, à la chute d'une tuile, à la moindre piqûre d'épingle », il se disait : « Eh bien, quand ce serait la mort même ? » Il lui arrivait, quand les danses joyeuses riaient autour de lui, de montrer soudain un front grave et rêveur. Etait-ce «jalousie ou incertitude de quelque espérance ? » Non : « Je m'entretenais, nous dit-il, de je ne sais qui,

lli> MONTAIGNE

surpris les jours précédents d'une fièvre chaude? au partir d'une fête pareille, la tête pleine d'oisiveté, d'amour et de bon temps, comme moi ; et qu'autant m'en pendait à l'oreille... Je ne ridais non plus le front de ce pensement-là que d'un autre. »

Lors donc qu'il vit la mort s'approcher et lui faire signe, il la reconnut sans émoi, et son âme ne se troubla point. Il prit ses dernières dispositions et voulut lui-même distribuer à ses amis et à ses domestiques les souvenirs qu'il leur avait réservés. Ces détails nous sont fournis par Bernard Anthone, dans son commentaire sur la Coutume de Bordeaux : « Feu Montaigne, auteur des Essais, sentant approcher la fin de ses jours, se leva du lit en chemise, prenant sa robe de chambre, ouvrit son cabinet^, fît appeler tous ses valets et autres légataires et leur paya les légats (legs) qu'il leur avait laissés dans son testament. »

(c II demeura trois jours entiers, dit Etienne Pasquier, plein d'entendement, sans pouvoir parler ; au moyen de quoi, il était contraint d'avoir recours à sa plume pour faire entendre ses volontés. Et comme il sentit sa fin approcher, il pria par un petit bulletin sa femme de semondre quelques gentilshommes, siens voisins, afin de prendre congé d'eux. Arrivés qu'ils

Page 1