CHAPITRE X
Nous venons de retracer l'existence de Montaigne et de raconter l'homme tout entier ; maintenant le portrait en pied de Montaigne se dresse aisément devant les yeux. « D'une taille un peu au-dessous delà moyenne, au demeurant forte et ramassée », il était bien fâché de cette « petitesse », et ne s'en cache pas.
« Ce défaut n'a pas seulement de la laideur, mais encore de l'incommodité, à ceux mesmement qui ont des, commandements et des charges ; car l'autorité que donne une belle présence et majesté corporelle en est à dire... C'est un grand dépit qu'on s'adresse à vous parmi vos gens pour vous demander « où est monsieur » ? et que vous n'ayez que le reste de la bonnetade qu'on fait à votre barbier ou à votre secrétaire... Les autres beautés sont pour les femmes : la beauté de la taille est la seule beauté des hommes. Où est la petitesse, ni la largeur et rondeur du front, ni la blancheur et douceur des yeux, ni la médiocre forme du nez, ni la petitesse de
l'oreille et de la bouche, ni l'ordre et la blancheur des dents, ni l'épaisseur bien unie d'une barbe brune à écorce de châtaigne, ni le poil relevé^ ni la juste rondeur de tête, ni la fraîcheur du teint, ni l'air du visage agréable, ni un corps sans senteur, ni la proportion légitime des membres, peuvent faire un bel homme. »
« Le visage non pas gras, mais plein », la moustache épaisse ; le nez fin et sensible aux odeurs ; Fœil vif, mais bientôt affaibli par les longues lectures; « la complexion moyennement sanguine et chaude » ; la santé forte et allègre » jusqu'à ce que survinrent les accidents pierreux ; « les mains gourdes » et inhabiles à tous exercices physiques ; bon écuyer pourtant, dur à la fatigue et « ne se démontant pas volontiers », ce qui était très heureux, puisqu'il ne pouvait souffrir c( ni coche, ni litière, ni bateau > et haïssait toute autre voiture que de cheval » ; grand mangeur, nous avons dit qu'il recherchait certains mets d'un goût particulier ; modéré dans le boire, n'aimant pas la bière, indifférent à tout le reste ; correct et soigné dans sa tenue, toujours ganté et habillé de noir ou de blanc, sauf en sa jeunesse où il prenait plaisir à se parer, d'une parure qui relevât la fraîcheur de son teint, car il n'était pas de ceux « sur qui les belles robes pleurent », tel Montaigne nous apparaît au physique.
Sa physionomie morale est trop complexe et d'une trop riche diversité, pour qu'il soit aisé de la représenter en raccourci, résumée et comme enfermée en quelques traits. Comment recueillir et fixer tous les sourires et toutes les rides^ les ombres et les joyeux reflets de cet océan « ondoyant et divers » qu'est l'homme en général, et que fut Montaigne en particulier?
Montaigne cependant a reconnu en lui-même deux « qualités plus favories, l'oisiveté et la franchise. » Oisif? Entendons-nous bien; Montaigne ne le fut pas au sens ordinaire du mot ; mais, ennemi de toute occupation régulière et de toute besogne imposée, il eut le rare bonheur de pouvoir écrire à ses heures, quand la pensée longuement méditée et « couvée » était prête à naître et déjà réclamait la lumière. Cette prétendue oisiveté, je veux dire, le recueillement d'un esprit toujours actif et traversé de visions intérieures, était la condition même de son génie, et les Essais sont là pour en montrer le fécond labeur, comme aussi pour témoigner à quel point fut vive et sagace son « appréhension (intelligence) » qu'il jugeait « molle et lâche, lente et embrouillée. »
D'autre part, la franchise, c'est-à-dire lamour de l'indépendance absolue, est un des traits dominants du caractère de Montaig-ne. c< Si une
action n'a quelque splendeur de liberté, elle n'a point de grâce ni d'honneur. » Il hait toute « obligation » ; il regarde « l'engageure d'une obligation » comme un « cruel garrottage. » Or tout conspire à nous lier, à nous « obliger » au sens premier du mot^ la coutume, nos passions, les promesses que nous faisons ; car il faut tenir religieusement 8a parole et cette « loi d'honnêteté » nous tient d'un « nœud plus pressant et plus pesant que n'est celui de la contrainte civile. » Obligations, et non des moins lourdes, ces bienfaits dont les puissants nous honorent ; aussi Montaigne compte-t-il « à profit les ingratitudes, offenses et indignités reçues de ceux » envers qui il a quelque « obligation » de reconnaissance. Ces ingratitudes et ces offenses le déchargent d'autant de sa terrible dette.
Montaigne a réussi, il a cherché du moins à se soustraire à toute obligation et à « affranchir en tous sens les coudées de sa liberté, d Pas de dettes, s'écrie-t-ilj sinon celles qui sont « communes et naturelles. » Dieu, seul créancier I Dieu, seul maître !
« Oh ! combien je suis tenu à Dieu de ce qu'il lui a plu que j'aie reçu immédiatement de sa grâce tout ce que j'ai ! qu'il a retenu particulièrement à soi toute ma
dette ! Combien je supplie instamment sa sainte miséricorde, que jamais je ne doive un essentiel granmerci à personne! Bienheureuse franchise, qui m'a conduit si loin ! Qu'elle achève ! J'essaie à n'avoir exprès besoin de nul... II fait bien piteux et hasardeux dépendre d'un autre. »
Il nous semble pourtant que Toisiveté et la franchise ne sont pas ses « maîtresses qualités », comme il aime à le répéter : elles sont toutes deux les servantes d'une passion qui le tient tout entier, la curiosité. La voilà, visiblement, la pièce centrale du rouage, à laquelle les autres sont subordonnés ; qu'on y regarde de près, c'est pour contenter son insatiable curiosité qu'il entend rester oisif et franc de toute servitude.
L'objet de sa curiosité, nous le verrons, c'est la nature humaine. Or, dans cette vaste enquête qu'il poursuit sur la nature humaine, il a pour guide l'amour de la vérité. En quelque lieu qu'il la trouve, il « festoie et caresse » la vérité ; du plus loin qu'il la voit approcher, il « lui tend ses armes vaincues. » Dans la vie privée, il hait le mensonge. « Le mentir est un maudit vice. » Ce n'est pas qu'il faille toujours dire tout, « ce serait sottise; mais ce qu'on dit, il faut qu'il soit tel qu'on le pense ; autrement, c'est méchanceté. » De même, si les occupations publiques ne sont
joas « de son gibier », la cause en est à cette « complexion qui refuit la menterie, et hait même à la penser. » Comment accommoder sa foi « à la volonté d'autrui et aux occasions », quand on est « religieux en l'observance de sa parole », quand on n'est « ni double ni souple? » A quoi pouvez-vous être bon? lui demandait-on un jour. A rien, répondit-il d'abord ; puis, se ravisant: « J'eusse dit ses vérités à mon maître, ajouta-t-il, et eusse contrôlé ses mœurs, s'il eût voulu. y>
On n'en finirait pas de décrire les humeurs que Montaigne découvre en soi, quand il descend dans les « profondeurs opaques y* de son être ; il faudrait donc rappeler sa modération et sa tolérance ; et son affabilité « prodigue de bonnetades, notamment en été » (c'est lui qui en fait la malicieuse remarque) ; et sa vanité, trop âprement relevée au xvii® siècle , et ses colères, promptes à naître, vite calmées ; et sa belle humeur, ennemie de toute mélancolie : « mélancolie est ma mort », et que les plus fâcheuses coliques ne parviennent pas à altérer.
Montaigne n'est pas un héros ; il se contente de saluer et d'honorer « de loin d les âmes héroïques; mais, dans cet « étage moyen » où le sort l'a logé et où il se maintient par goût et
i'IO MONTAIGNE
par sagesse, s'il se compare à ses concitoyens, il remercie Dieu qui l'a préservé « de la contagion d'un siècle si gâté. » Ce fut un parfait honnête homme : en peut-on dire beaticoup plus des meilleurs d'entre nous?