CHAPITRE PREMIER
On se figure volontiers que Montaigne, en composant les Essais^ s'est proposé de faire son portrait. Il n'en est rien, et tel ne fut point, à Torigine, son dessein. Montaigne ne s'est pas dit: « Je vais tracer, pour mes amis et pour la postérité, le portrait de ma personne physique et morale : voilà quelle sera l'occupation de ma vie. » C'eût été véritablement un « sot projet. » / Sans doute, il lui arrive d'écrire : « Je veux V^ représenter le progrès de mes humeurs », et cette pensée, il l'exprime sous mille formes ; kiais lui-même nous avertit ailleurs que, tout d^bord, une autre cause le détermina à écrire sorl livre.
Le titre de Touvrage nous renseigne très suffisamment sur cette cause initiale: Montaigne a fait des Essais ; ce sont des Essais de son jugement qu'il a notés et qu'il nous présente.
Toutes ses pensées, tous ses sentiments, il les éprouve, et sa pierre de touche, c'est son bon sens, sa raison, son jugement.
<r Le jugement est un outil à tous sujets et se mêle partout : à cette cause, aux Essais que f en fais ici, j'y emploie toute sorte d'occasions. Si c'est un sujet que je n'entende point, à cela même je ï essaie, sondant le gué de bien loin, et puis, le trouvant trop profond pour ma taille, je me tiens à la rive ; et cette reconnaissance de ne pouvoir passer outre, c'est un trait de son effet, oui, un de ceux dont il se vante le plus. Tantôt, à un sujet vain et de néant, j^essaie voir s'il trouvera de quoi lui donner corps et de quoi l'appuyer et estançonner ; tantôt je le promène à un sujet noble et tracassé, auquel il n'a rien à trouver de soi, le chemin en étant si frayé, qu'il ne peut marcher que sur la piste d'autrui ; là, il fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure, et de mille sentiers il dit que celui-ci ou celui-là a été le mieux choisi. »
Montaigne a donc voulu essayer son jugement; mais il se trouve que « coucher » en soi les paroles et les actions des autres pour en faire la critique, cela revient, en définitive, à découvrir sa pensée propre et ses goûts particuliers ;
et parce que Montaigne s'est essayé en tous sens et dans tous les domaines, il s'est décrit, détaillé, ou comme il dit, il s'est « étalé » ; et ainsi, il a fait son portrait. Chacune de ses pa^es contient ou un léger trait, ou un coup de pinceau plus fortement accusé, parfois même une esquisse poussée assez loin et qui laisse apparaître déjà les lignes principales ; tous ces éléments rapprochés, réunis, commio^ avec art, nous représentent ^^physi^ipoiïue et sa personne/tout entière v^^^A^ ^ '
A vrai dire, ce caractère imprévu que les Essais prirent peu à peu ne put longtemps échapper à Montaigne ; mais loin d'en être fâché, il s'en applaudit ; et alors, alors seulement, il forme le projet « de se peindre. » Par là s'explique, et non pas seulement par le progrès des ans, la part de plus en plus considérable que les détails personnels occupent, ou, si l'on veut, usurpent dans son oeuvre.
Cependant, à s'étudier consciencieusement, sa pensée n'est qu'à moitié satisfaite. S'il veut se connaître, c'est pour mieux connaître l'homme, dont il est un exemplaire moyen. Connaître l'homme et le faire connaître, telle est, en dernière analyse, l'ambition de Montaigne. On ne peut s'y tromper. <( De l'étude que je fais, dit-il, le sujet, c'est l'homme » ; l'homme de son temps
d'abord, — et voilà pourquoi il promène autour de lui son regard attentif, étudie les mœurs de son temps et lit avec empressement toutes les relations de voyages, toutes les histoires des nations étrangères ; — mais aussi l'homme tel quMl fut autrefois, et voilà pourquoi il feuillette sans se lasser les historiens et les moralistes de l'antiquité.
Ainsi donc, essayer son jugement ; par suite, se représenter au naturel ; comme conclusion dernière, retrouver en soi tous les caractères de rhomme universel, voilà les trois aspects, je dirais volontiers les trois étapes logiques de la pensée de Montaigne. En réalité, c'est toujours Michel de Montaigne que Montaigne place sous notre regard.
Les critiques qu'on n'a pas manqué de lui adresser, pour s'être choisi comme centre et sujet de son livre, il les avait prévues; et, les ayant prévues, il a essayé de les réfuter à l'avance. Son plaidoyer est intéressant à étudier. Avant Pascal, il s'est moqué « du dessein farouche et extravagant de son livre » ; il a blâmé celte « sotte entreprise », dont il ne sortira jamais à son honneur, s'il n'est sauvé par « l'étrangeté et la nouvelleté qui ont accoutumé de donner prix aux choses. » Mais ceci n'est qu'une boutade dite en passant ; la vérité
est qu'il s'emporte et s'irrite contre tous ceux à qui il pourrait prendre fantaisie de critiquer le dessein des Essais. — La coutume, dites-vous, « a fait le parler de soi vicieux. » — Sotte coutume ! répond Montaigne. Pourquoi ne pourraisje pas me peindre avec la plume, comme d'autres avec le pinceau ? J'entends : « La vantance semble toujours être attachée aux propres témoignages. » Erreur î Un homme n'est pas orgueilleux parce qu'il se raconte à ses amis ; et lui, Montaigne, en écrivant les Essais, ne dresse point « une statue à planter au carrefour d'une ville, ou dans une église et place publique ; c'est pour le coin d'une librairie. L'orgueil gît en la volonté, non dans les paroles. » Cette considération a-t-elle d'ailleurs arrêté les philosophes, les historiens ou les saints eux-mêmes? Voyez Socrate, Xénophon, César et saint Augustin. — Mais « ce sont des hommes rares et fameux » ; ceux-là seuls ont le droit de se faire connaître « dont la vie et les opinions peuvent servir de patrons. » — Aussi Montaigne ne compare-t-il pas aux livres decesgrands hommes ses modestes Essais ; ceux-ci proposent « une vie basse et sans lustre», mais ils n'en sont pour cela ni moins consciencieux ni moins utiles.
Et ici, il entre dans le vif de la question. Quelle est l'utilité des Essais? Ils ont d'abord été
utiles à Montaigne, et c'est bien quelque chose. Que de fois cette besogne l'a diverti de « cogitations » ennuyeusesl sans compter que la pensée des Essais était « un aiguillon » pour ses lectures.
« Je prête un peu plus attentivement l'oreille aux livres, depuis que je guette si j'en pourrai friponner... de quoi émailler ou étayer le mien. »
Surtout, quel profit moral n'en a-t-il pas retiré? Pour se décrire, il se doit observer, et, s'observant, il apprend à se connaître. Or, il n'est que de se connaître pour devenir tolérant et modeste, pour « baisser les cornes. »
Qui sait enfin s'il ne devra pas auxE'ssais quelque précieux ami î Montaigne a toujours sur les lèvres, si je puis dire, le goût de cette parfaite et suave amitié, dont il lui fut donné de savourer l'exquise douceur.
« Outre ce profit que je tire d'écrire de moi, j'en ai espéré cet autre, que s'il advenait que mes humeurs plussent et accordassent à quelque honnête homme, avant mon trépas^ il rechercherait de nous joindre. Je lui ai donné beaucoup de pays gagné ; car, tout ce qu'une longue connaissance et familiarité lui pourrait avoir acquis en plusieurs années, il l'a vu en trois jours en ce registre, et plus sûrement et exactement. »
Qui donc veut m'aimer? semble dire Montaigne d'un ton moitié plaisant^ moitié sérieux, a S'il y a quelque personne, quelque bonne compagnie aux champs, en la ville, en France, ou ailleurs, resséante ou voyagère, à qui mes humeurs soient bonnes, de qui les humeurs me soient bonnes, il n'est que de siffler en paume ; je leur irai fournir des Essais en chair et en os. » Et, d'un accent plus ému : « Si^ à bonnes enseignes, je savais quelqu'un qui me fût propre, certes, je Tirais trouver bien loin : car la douceur d'une sortableet agréable compagnie ne se peut assez acheter à mon gré. Oh I un ami ! » Cet éloquent appel aux amis inconnus, qui oserait dire qu'il n'apas été entendu ? et sans parler des admirations dévouées que Montaigne vit venir à lui, même avant la publication du 3° livre, sans parler de ce disciple qu'il chérit assez pour lui laisser, en héritage, le droit de porter ses armes. Charron, — ou de cette jeune fille de vingt ans qu'il appelait avec tendresse sa fille d'alliance, Marie le Jars de Gournay ; — ne peut-on pas affirmer que Montaigne a compté presque autant d'amis que de lecteurs ?
Utiles et très utiles à son auteur, s'ils ont charmé ses ennuis, purifié sa nature morale^, consolé par de douces espérances et de fidèles enthousiasmes l'automne de sa vie, les Essais,
ajoute Montaigne, peuvent être à ceux qui les lisent tout aussi profitables.
La peinture même des défauts de Montaigne renferme une leçon, une leçon négative, si vous voulez, une leçon pourtant et qui a son prix. A considérer les Ilotes ivres, les Spartiates prenaient l'ivresse en dégoût ; le spectacle des fautes ou des ridicules de notre voisin est très propre à nous corriger. Pour lui, Montaigne, il n'y a pas de meilleure leçon d equitation que de voir à cheval « un procureur ou un Vénitien. » Cet argument est peut-être plus ingénieux que solide ; aussi Montaigne n'y insistet-il pas trop; la véritable portée morale des Essais est ailleurs.
En s'étudiant, Montaigne a étudié les autres ; il ne se révèle pas seulement à nous; il nous révèle à nous-mêmes ; il porte la lumière dans « ces profondeurs opaques » qui se dérobent à notre vue ; il fait que nous nous connaissons et nous achemine ainsi à devenir meilleurs. Il s'est bien rendu compte que l'intérêt général et le charme éternel de son livre, c'estprécisément l'étude de l'homme, contenue dans l'étude de Michel de Montaigne ; « chaque homme porte^^^ la forme entière de l'humaine condition. » Mon-xJ taigne a raison : nous nous reconnaissons en lui, comme dans un miroir fidèle: « Pascal, dans
un jour d'impartialité, Ta dit avec cette force et cette profondeur qui lui sont propres : ce n'est pas dans Montaigne, mais dans moi que je trouve ce que j'y vois. Ainsi il se reconnaissait dans Montaigne, en même temps qu'il le lisait, doutant qui de Montaigne ou de lui apercevait le premier son fonds. Qu'ajouter à ces belles paroles ? Moi aussi, continue Nisard, je me vois dans Montaigne chaque fois que je l'ouvre ; je ^ // m'y suis vu ce matin même, en le feuilletant pour vérifier l'exactitude d'une citation ; si je m'étais oublié, je m'en irais chercher là. »
Il faut pourtant reconnaître que Pascal et les solitaires de Port-Royal n'ont pas tout à fait tort de rappeler, à propos des Essais, que le « moi esthaïssable. » « Ceci estun livre debonne foi, nous ditMontaigne^ c'est moi queje peins ... Je m'étale entier : c'est un skélétos où les veines, les tendons paraissent... Je me présente debout et couché, le devant et le derrière, à droite et à gauche, et en tous mes naturels plis. » Nous n'en demandions vraiment pas tant, et nous supprimerions sans regret certaines pages, licencieuses même pour le xvi® siècle. a La grande fadaise de Montaigne, s'écrie J. Scaliger, qui a écrit qu'il aimait mieux le vin blanc!... Que diable a-t-on affaire de savoir ce qu'il aime ? » Il a écrit bien autre chose, et non
seulement qu'il préfère le vin blanc, mais qu'il le boit dans de petits verres, et qu'il lui « plait de les vider. » Il est vrai qu'il ne boit guère avant le repas, et qu'il « trempe son vin plus souvent à moitié, parfois au tiers d'eau ; d on a même soin de faire ce mélange « dès la somellerie, deux ou trois heures avant qu'on serve. » Au reste, si nous voulons suivre Montaigne à table, nous serons bien vite au courant de ses goûts. Il aime les viandes peu cuites, aubesoin « fort mortifiées et presque à l'altération de la senteur » ; plus encore que de viandes saignantes, il est friand de poisson. « Je fais mes jours gras des maigres. » Il faut voir, dans le Journal de Voyage, avec quel soin il note les divers poissons qu'on lui sert et la façon de les accommoder. Les sauces ? il les aime toutes. En revanche, il n'est excessivement désireux ni de salade, ni de fruits « sauf les melons », ni de sucre, ni de confitures ni de <r pièces de four. >) Quant au pain, il préfère le pain sans sel ; « mon boulanger n'en sert pas d'autre pour ma table, contre l'usage du pays. »
Même luxe de détails, en ce qui concerne le coucher, l'habillement, la promenade, que saisje encore ? Et malgré tout, si inutiles que soient ces détails, avouons qu'ils nous intéressent, tant Montaigne met de bonhomie à nous les conter.
Ils flattent, en outre, ce désir aujourd'hui peutêtre plus vif que jamais, qui nous incite à connaître tout ce qui a trait aux hommes illustres QâT simpleiâ(é«f"fametflc^ leurs goûts familiers, leur attitude dan^ /e mjg^eet^^ habitudes de leur vieintimeravec la même curiosité que leurs sentiments et l'histoire de leur esprit.