CHAPITRE III
S'il fallait, pour être appelé philosophe, avoir institué de subtiles et laborieuses discussions métaphysiques, certes Montaigne ne mériterait pas ce beau nom ; mais, se former et exprimer dans ses ouvrages une conception générale du monde, de la vie, de l'homme et de ses devoirs, cela s^appelle aussi être philosophe : voilà pourquoi il y a une philosophie de Molière et une philosophie de Bossuet, et pourquoi nous pouvons à notre tour étudier la philosophie de Montaigne. Philosophie morale, bien entendu, la seule sérieuse aux yeux de notre auteur, qui sait tant de gré à Socrate d'avoir ramené ici-bas la sagesse humaine, loin « du ciel où elle perdait son temps. »
Cette philosophie, Montaigne ne l'a nulle part exposée systématiquement ; mais il est facile de la dégager des Essais, et déjà, en le racontant
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lui-môme^ nous en avons fait pressentir les principes et indiqué les parties maîtresses. Eclectique avant la lettre, il ne s'astreint à aucune secte ; il les traverse toutes, pillotant çà et là les maximes qui lui agréent le plus, et prenant, lui aussi, son bien où il le trouve. Nous avons vu qu'il n'est pas sceptique, quoiqu'il ait si amplement et si éloquemment développé la doctrine de Pyrrhon. Il n'est pas non plus stoïcien, malgré sa foi en la vertu et son culte des héros, et quoique on trouve dans les Essais les plus belles lignes peut-être qui aient été écrites sur la volonté. Outre qu'il raille volontiers leurs « subtilités aiguës, insubstantielles », il n'a pas des stoïciens l'orgueil et la fermeté indomptable dans les souffrances ; il ne s'appuie pas, comme eux, sur la grandeur morale intérieure, ni n'oriente . enfin sa pensée habituelle vers ces hauts sommets où se plaît leur raide et dédaigneuse impassibilité.
Montaigne est surtout un épicurien. Pour lui, comme pour Epicure, le plaisir est le souverain bien. « En la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté. » Il n'en coûte pas à Montaigne d'admettre que la philosophie a pour but la vertu, pourvu qu'on ajoute que cette vertu « n'est pas, comme dit l'école, plantée à la tête d'un mont coupé, raboteux et inaccessible ;
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la santé, « le plus beau et plus riche présent que nature nous sache faire. » Nulle expression n'est trop forte, qui magnifie la santé « bouillante, vigoureuse, pleine, oisive », telle que la <( fournissent la verdeur des ans et la sécurité, y)
« J'en suis là que, sauf la santé et la vie, il n'est chose pour quoi je veuille ronger mes ongles... C'est une précieuse chose que la santé, et la seule qui mérite à la vérité qu'on y emploie, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite. »
Il y a certes d'autres biens ; tous sont subordonnés à celui-ci. Ne parlez ni de la gloire, ni de la science, si, pour les acheter, il faut sacrifier la vigueur de notre corps.
<( Certes, je n'ai point le cœur si enflé ni si vertueux, que, un plaisir solide^ charnu et "moelleux^ comme la santé, je l'alasse échanger pour un plaisir imaginaire, spirituel et aéré. »
Nous éviterons donc, à tout prix, la douleur physique, ce En quelque manière qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fût-ce sous la peau d'un veau, je ne suis pas homme qui y reculât. » Mais si, en dépit de nos soins, la maladie nous fait sentir ses « violentes harpades (coups de griffes) ?» Si la colique nous tord et nous se-
coue? — Nous avons VU comment Montaigne se consolait de sa gravelle ; et dans ces considérations, par quoi il essaie de soulager son mal, on retrouve la doctrine des Epicuriens, plus encore que celle des stoïciens. L'épicurisme de Montaigne est, comme le dit très bien M.Lanson, un épicurisme pratique, qui applique où il faut certaines parties de fermeté et d'assurance.
Il ne suffît pas que le corps soit bien portant ; il est nécessaire que l'âme soit indépendante, libre de toutes passions. Pas d'ambition ; le pouvoir rend les empereurs « plus misérables que les moindres de leurs sujets », et Montaigne estime qu'il vaut mieux être e deuxième ou troisième à Périgueux que premier à Rome, au moins sans mentir troisième à Paris que premier en charge. » La gloire, si brillante soit-elle, n'est autre chose, selon le mot du Tasse , qu'un écho, un songe, ou plutôt l'ombre d'un songe.
E un^eco, un sogno, anzi del sogno un'ombra.
Pas d'avarice ; c'est une folie, « la plus ridicule de toutes les folies. » Echappons à la servitude de la coutume, comme à la tyrannie de toute affection, même légitime. Kichesses, santé, patrie, femme, enfants, aimons ces biens, mais
sans nous y attacher à ce point, que leur perte nous enlève à la possession de nous-mêmes. Surtout, ne soyons pas les tristes esclaves de l'opinion. « Les hommes sont tourmentés, non par les choses, mais par les opinions qu'ils ont des choses. »
Si nous jugeons bien, nous jugerons que ni la pauvreté n'est un mal, ni la mort ne doit être redoutée. Mépriser la mort ! Montaigne insiste sur ce point, et on comprend pourquoi. A qui craint la mort, toutes les avenues de la volupté sont fermées. Mépriser la mort ! tel est le « moyen qui fournit notre vie d'une molle tranquillité et nous en donne le goût pur et aimable, sans qui toute autre volupté est éteinte. » Comment arriver à ce mépris? En ayant continuellement la mort sous notre regard. « Il faut être toujours botté et prêt à partir. »
Mais le plaisir a un grand ennemi, Tintempérance. « L'intempérance est peste de la volupté, et la tempérance n'est pas son fléau, c'est son assaisonnement. Il importe donc de rechercher le plaisir avec modération, de pratiquer telle ou telle vertu particulière qui peut augmenter ou conserver le plaisir en nous ; et ainsi Montaigne définira les vertus, par rapport au plaisir; les vertus ne seront, comme un ancien l'a dit, que des esclaves empressées à servir la volupté; là
encore, ne reconnaît-on pas l'un des caractères de la morale épicurienne?
« La vertu est la mère nourrice des plaisirs humains : en les rendant justes, elle les rend sûrs et purs; les modérant, elle les tient en haleine et en appétit ; retranchant ceux qu'elle refuse, elle nous aiguise envers ceux qu'elle nous laisse ; et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature, et jusqu'à la satiété, sinon jusqu'à la lasseté, maternellement. »
Mais peu à peu Montaigne s'avise que pour établir cette morale, telle qu'il la dresse et nous l'offre, il n'est nul besoin de consulter les philosophes et de connaître Epicurus : il ne faut que suivre la nature.
La nature lui avait paru toujours un guide assuré ; toujours il avait prêté l'oreille à ses avertissements; et si la philosophie épicurienne lui avait souri plus que toute autre, n'était-ce point parce que, plus que toute autre^ elle prêche l'obéissance aux lois de la nature? Il lui parait maintenant que la nature sufïità nous conduire.
« Regardons à terre : les pauvres gens que nous y voyons épandus. la tôte penchante après leur besogne, qui ne savent ni Aristote^ ni Caton, de ceux-là tire nature tous les jours des effets de constance et de patience plus purs et plus raides que ne sont ceux que nous étudions si curieusement en l'école. Combien en
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vois-je tous les jours qui méconnaissent la pauvreté, qui désirent la mort, ou qui la passent sans alarmes et sans affliction. Celui-là qui fouit mon jardin, il a ce matin enterré son père ou son fils. Les noms mêmes de quoi ils appellent les maladies en adoucissent et amollissent Tâpreté ; la phtisie, c'est la toux pour eux ; une pleurésie, un morfondement, et, selon qu'ils les nomment doucement , ils les supportent aussi; elles sont bien grièves quand elles rompent leur travail ordinaire ; ils ne s'alitent que pour mourir. »
Lors de la peste qui ravagea le Périgord, Montaigne put juger [qui, de la philosophie ou de la nature, était la meilleure maîtresse de constance et d'héroïsme. Il vit, autour de lui, des paysans « qui craignaient de demeurer derrière, comme en une horrible solitude... Tel, sain, faisait déjà sa fosse; d'autres s'y couchaient, encore vivants ; et un manœuvre, avec ses main^ et ses pieds, attira sur soi la terre en mourant. Etait-ce pas s'abrier pour s'endormir plus à son aise ? »
Qu'avons-nous donc besoin de philosophie ? Nature est un doux guide et voici ce qu'elle nous dit : Jouissez de la vie, car la vie est un bien ; mais observez la tempérance ; voyez comme j'arrête « le buveur avant l'ivresse, le mangeur avant la crudité, le paillard avant la pelade. » Restez indépendants : ne vous ai-je
pas mis au monde cr libres et déliés ï> ? Sur un point, la nature est en contradiction avec les enseignements de la philosophie. Les philosophes nous recommandent de prévoir les maux longtemps à l'avance ; ainsi leur visage nous devient familier ; et le jour où ils nous attaquent, nous ne sommes ni surpris ni effrayés. Cela paraissait raisonnable à Montaigne ; sur la fin, il s'aperçoit que les leçons de la nature sont différentes, et que la nature a raison de nous railler de prendre notre robe fourrée dès la Saint-Jean, sous prétexte que nous en aurons besoin à Noël.
La vieillesse nous fait peur ? Attendons d'être vieux, et ce jour-là, nous dirons comme Montaigne: « C'est une des principales obligations que j'aie à ma fortune, que le cours de mon état corporel ait été conduit chaque chose en sa saison : j'en ai vu l'herbe, et les fleurs, et le fruit, et en vois la sécheresse, heureusement, puisque c'est naturellement... » La mort nous effraie ? Chassons toute inquiétude : lorsqu'il le faudra, la nature nous donnera, sans étude, sans préparation, cette science de la mort que les philosophes nous ordonnent d'acquérir si laborieusement.
« Si vous ne savez mourir, ne vous chaille ; nature
VOUS en informera sur-le-cbamp..; Je ne vis jamais paysan de mes voisins entrer en cogitation de quelle contenance et assurance il passerait cette heure dernière ; nature lui apprend à ne songer à la mort que quand il se meurt : et lors il y a meilleure grâce qu' Aristote, lequel la mort presse doublement, et par elle, et par une si longue préméditation. »
En somme, pour être heureux, il n'est que « de se commettre à la nature le plus sagement », c'^est-à-dire le plus simplement. <r Oh ! que c'est un doux et mol chevet et sain que l'ignorance et l'incuriosité, à reposer une tête bien faite! »
Telle est, largement esquissée, la philosophie de Montaigne; on la pourrait résumer en ces quelques phrases: il faut rechercher la volupté, c'est-à-dire la vertu, car la vertu est chose gaie et voluptueuse ; il faut, autant que possible, se bien porter et affranchir son âme de toutes les tyrannies ; le plus sûr moyen d'être heureux, c'est de suivre la nature. Cette morale, on le voit, est dans son ensemble l'antithèse de lamorale, ou du moins, de la perfection chrétienne, qui traite le corps en ennemi et se défie de la chair, — car la chair est faible, — et de la nature, — car la nature est corrompue.
« Mauvaise et fausse » au jugement de quelques-uns (1 ), cette philosophie parait à quelques
(1) Lanson. Histoire delà Littérature /"rançaisejHachette.
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taigne sera probe, respectueux observateur des lois, fidèle à sa parole, ennemi de toute menterie, de toute sotte ambition et de toute avarice, tolérant, indulgent aux hommes et aux choses, d'un jugement sain et d'un commerce agréable et sûr ; somme toute, il aura mené, selon un mot très heureux de Saint-Marc Girardin, une vie excusable.