IDÉES RELIGIEUSES, POLITIQUES ET SOCIALES
Toute révolution est dangereuse : c'est là une des idées générales auxquelles Montaigne tient le plus. « Quelque apparence qu'il y ait en la nouvelleté, je ne change pas aisément de peur que j'ai de perdre au change.» Un tel principe se comprend aisément chez un philosophe qui fait profession de défiance à l'égard de la raison; on devine, par ailleurs, combien le spectacle des guerres civiles qui désolèrent son siècle dut l'ancrer profondément dans l'esprit de Montaigne. « Je suis dégoûté de la nouvelleté, ditil encore, quelque visage qu'elle porte, car j'en ai vu des effets très dommageables. » Il est donc l'ennemi de toute révolution politique ou religieuse.
Les protestants n'ont pas ses sympathies ; il condamne les usages nouveaux que la religion prétendue réformée essaie de mettre en hon-
neur; il les condamne à la fois comme contraires à la tradition et comme peu raisonnables. Il n'aime ni leurs froides cérémonies, ni leurs temples nus, d'où sont exilées les pompes religieuses, car « il n'est âme si revêche qui ne se sente touchée de quelque révérence à considérer cette vastité sombre de nos églises, la diversité d'ornements et ordre de nos cérémonies, et ouïr le son dévotieux de nos orgues et l'harmonie si posée et religieuse de nos voix ; ceux mêmes qui y entrent avec mépris sentent quelque frisson dans le cœur et quelque horreur qui les met en défiance de leur opinion. »
La lecture assidue de la Bible traduite en français, et le chant des cantiques mêlés aux travaux ne lui déplaît pas moins; il le déclare en termes fort nets:
(( Ce n^est pas sans grande raison, ce me semble, que TEglise défend l'usage promiscue, téméraire et indiscret des saintes et divines chansons que le Saint-Esprit a dictées en David. Il ne fawt mêler Dieu en nos actions qu'avec révérence et attention pleine d'honneur et de respect : cette voix est trop divine pour n'avoir autre usage que d'exercer les poumons et plaire à nos oreilles : c'est de la conscience qu'elle doit être produite et non de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garçon de boutique, parmi ses vains et frivoles pensements, s'en entretienne et s'en joue ; ni n'est certes raison de voir tracasser, par une salle et une cuisine, le
saint livre des sacrés mystères de notre créance : c'était autrefois mystères, ce sont à présent dé(iaits ou ébats. Plaisantes gens, qui pensent l'avoir rendue palpable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire I Ne tient-il qu'aux mots, qu'ils n'entendent tout ce qu'ils trouvent par écrit ? Dirai-je plus ? pour l'en approcher de oe peu, ils l'en reculent : l'ignorance pure et remise toute en autrui était bien plus salutaire et plus savante que n^est cette science verbale et vaine , nourrice de })résomption et de témérité. Je crois aussi que la liberté de chacun de dissiper une parole si religieuse et si importante, à tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'utilité. »
Il semble bien d'ailleurs, autant qu'on peut juger de ces choses, que Montaigne ne fut pas catholique seulement par tradition, ni catholique au même titre que Périgourdin, mais qu'il le fut encore, en dépit de sa philosophie peu chrétienne, sincèrement et par conviction. Il y a, dans les Essais, de très nombreux passages où il se déclare dévoué à l'Eglise Romaine. Quelques-uns ont affecté de n'y voir qu'une sage et habile mesure de précaution; Montaigne a toujours protesté de sa bonne foi, et raillé les protestants qui se refusaient à admettre, chez les catholiques, une conviction loyale et sans arrière-pensée. Oublie-t-on, d'autre part, qu'en 1562 il se présenta spontanément au Parlement de Paris, pour y faire une solennelle profession
de foi catholique ; que pas une seule fois, si je ne me trompe (la remarque vaut la peine d*être faite chez un écrivain du xvi* siècle), il n'a raillé les moines ; et qu'enfin, catholique de nom, il ne le fut pas moins dans la pratique ? Nous le voyons, dans son Journal de voyage^ accomplir ses devoirs religieux et s'indigner de la tenue peu édifiante des Italiens qui, « à la grand'messe, devisaient au chœur même de l'église, couverts, debout, le dos tourné vers l'autel, et ne faisant contenance de penser au service que lors de l'Élévation. » Il va à Notre-Dame-de-Lorette faire ses dévotions, et suspend, comme un exvoto, « un tableau dans lequel il y a quatre figures d'argent attachées, celle de Notre-Dame, la sienne, celle de sa femme, celle de sa fille. » Sa mort ne démentit point sa vie : il est donc diiïîcile de ne pas croire Montaigne sur parole, quand il se déclare soumis « aux prescriptions d de cette Eglise en laquelle il veut mourir et en laquelle il est né.
En politique., il tient de même que chaque citoyen doit respecter le gouvernement établi. La France vit sous le gouvernement d'un roi; il servira donc le roi et sera royaliste. Peu importe qu'il juge a la domination populaire... la plus naturelle et équitable » ; il n'estime pas « ses opinions jusque-là que pour les établir il
faille renverser une paix publique et introduire tant de maux inévitables, d
Toute sa philosophie se retrouve dans ses conceptions politiques : la défiance de soi, l'amour de la paix et de la modération et surtout le culte « de notre grande et puissante mère nature. » Avant Rousseau, il a pensé et dit que les plus heureuses nations sont celles qui obéissent le plus simplement aux lois naturelles ; avant Rousseau, il a humilié la civilisation aux pieds de la barbarie des sauvages, et nié qu'un peuple soit d'autant meilleur ou plus fort qu*il est plus versé dans la connaissance des lettres ou des arts.
« Les exemples nous apprennent que l'étude des sciences amollit et efféminé les courages plus qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort état qui paraisse pour le présent au monde est celui des Turcs, peuples également duits à l'estimation des armes et mépris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu'elle fût savante. Les plus belliqueuses nations, en nos jours, sont les plus grossières et ignorantes. »
Connaissez-vous, au pied des Pyrénées, une rianteplainequi s'étend autour de Saint-Sever et qu'on appelle la Chalosse? Montaigne avait là, en commun avec un baron du pays, « un bénéfice de grande étendue », nommé Lahontan. Et
IGG MONTAIGNE
voici l'histoire des habitants de ce petit coin, telle que Montaigne nous la raconte :
« Ils avaient une vie à part, les façons, les vêtements et les mœurs à part : régis et gouvernés par certaines polices et coutumes particulières reçues de père en fils, auxquelles ils s'obligeaient, sans autre contrainte que de la révérence de leur usage. Ce petit état s'était continué de toute ancienneté en une condition si heureuse, qu'aucun juge voisin n'avait été en peine de s'informer de leur affaire ; aucun avocat employé à leur donner avis, ni étranger appelé pour éteindre leurs querelles, et n'avait-on jamais vu aucun de ce détroit (district) à l'aumône ; ils fuyaient les alliances et le commerce de l'autre monde, pour n'altérer la pureté de leur police : jusques à ce, comme ils récitent, que l'un d'entre eux, de la mémoire de leurs pères, ayant Tâme époinçonnée d'une noble ambition, alla s'aviser, pour mettre son nom en crédit et en réputation, de faire l'un de ses enfants maître Jean ou maître Pierre; et l'ayant fait instruire à écrire en quelque ville voisine, le rendit enfin un beau notaire de village. Celui-ci, devenu grand, commença à dédaigner leurs anciennes coutumes, et à leur mettre en tète la pompe des régions de deçà : le premier de ses compères à qui on écorna une chèvre, il lui conseilla d'en demander raison aux juges royaux d'autour de là; et de celui-ci à un autre, jusqu'à ce qu'il eût tout abâtardi. A la suite de cette corruption, ils disent qu'il y en survint incontinent une autre de pire conséquence, par le moyen d'un médecin à qui il prit envie d'épouser une de leurs filles, et de s'habituer parmi eux. Celui ci commença à leur apprendre premièrement le nom des
fièvres, des rhumes et des apostumes, la situation du cœur, du foie et des intestins, qui était une science jusqu'alors très éloignée de leur connaissance ; et, au lieu de l'ail, de quoi ils avaient appris à chasser toutes sortes de maux, pour âpres et extrêmes qu'ils fussent, il les accoutuma, pour une toux ou pour un morfondement, à prendre les mixtions étrangères, et commença à faire trafic non de leur santé seulement, mais aussi de leur mort. Ils jurent que, depuis lors seulement, ils ont aperçu que le serein leur appesantissait la tête, que le boire, ayant chaud, apportait nuisance, et que les vents de l'automne étaient plus griefs que ceux du printemps ; que, depuis l'usage de cette médecine, ils se trouvent accablés d'une légion de maladies inaccoutumées, et qu'ils aperçoivent un général déchet de leur ancienne vigueur, et leurs vies de moitié raccourcies. »
L'histoire est jolie et spirituellement tournée . il se pourrait pourtant que cette histoire ne fût qu'un conte, et c'est ainsi que Montaigne luimême l'appelle. Mais voici qu'à juger des « sauvages », par les récits que nous en font des témoins dignes de foi, ils nous apparaissent également supérieurs aux peuples civilisés, en hardiesse et courage, en bonne foi, en en généreuse obstination î>, « Fort voisines de leur naïveté originelle »;, ces nations n'obéissent qu'aux lois naturelles, et elles vivent heureuses. Ecoutez ces narrations^ où leurs mœurs sont fidèlement représentées; moins riante est la
peinture que les poètes nous font de « l'âge doré. » Ni les poètes, en leurs gaillardes inventions, ni les philosophes, en leurs conceptions les plus hardies, « n'ont pu imaginer une naïveté si pure et si simple, comme nous la voyons par expérience, ni n'ont pu croire que notre société se pût maintenir avec si peu d'artifice et de soudure humaine. C'est une nation, dirai-je à Platon, en laquelle il n'y a aucune espèce de trafic, nulle connaissance des lettres, nulle science de nombres, nul nom de magistrat ni de supériorité politique, nul usage de service, de richesse ou de pauvreté, nuls contrats, nulles successions, nuls partages, nulles occupations qu'oisives, nul respect de parenté que commun, nuls vêtements, nulle agriculture, nul métal, nul usage de vin ou de blé : les paroles mêmes qui signifient le mensonge, la trahison, la dissimulation, Tavarice, l'envie, la détractation, le pardon, inouïes. Combien trouverait-il la république qu'il a imaginée éloignée de cette perfection ! »
Nous avons dit que Montaigne vit à Rouen trois Brésiliens ; il les interrogea curieusement et leur demanda quels étaient, de nos usages, ceux qui leur paraissaient le plus étranges. Et voici deux de leurs grands étonnements: comment des soldats forts et barbus (les
Suisses de la garde royale) obéisseat-ils aux ordres d'un frôle enfant (Charles IX) ? Comment surtout se fait-il que quelques hommes vivent « pleins et gorgés de toutes sortes de commodités », tandis que tant d'autres, leurs frères, leurs « moitiés », comme ils disent, mendient à leurs portes, « décharnés de faim et de pauvreté » ? « Ils trouvaient étrange comme ces moitiés nécessiteuses pouvaient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prissent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. » De telles paroles, il y a trois cents ans ! qu'en pensez-vous, et qu'en a pensé Montaigne'^ Montaigne ne fait pas de longues réflexions sur ce point délicat : a Tout cela ne va pas trop mal », se contente-t-il de remarquer ; et il ajoute : (( Mais quoi ! ils ne portent pas de haut-dechausses. d Ailleurs, avec la même ironie fine et souriante, il dira: « Sans mentir, au prix de nous, voilà des hommes bien sauvages, car ou il faut qu'ils le soient bien à bon escient, ou que nous le soyons : il y a une merveilleuse distance entre leur forme et la nôtre. »
Et pour que nous en puissions mieux juger, Montaigne nous montre aux prises les « civilisés » et les c( barbares. » Pauvres barbares ! ils nous dépassaient en beauté morale, et ce fut leur malheur. Dans leurs luttes contre les envahis*
seurs, « ils se sont perclus par cet avantage et trahis eux-mêmes. » Il îaut lire dans les Essais (1. III, ch. vi) ces pages d'une éloquence enflammée, où Montaigne nous dit ce que fut la conquête du Nouveau-Monde, combien sanglante, déshonorée par la plus insigne mauvaise foi, souillée par les excès les plus odieux. Son indignation éclate, à raconter les supplices et l'affreuse mort des deux plus puissants rois de ces pays, celui du Pérou et celui de Mexico.
d Une autre fois, ils mirent brûler pour un coup, en même feu, quatre cent soixante hommes tout vifs... Qui mit jamais à tel prix le service de la mercadence (commerce) et du trafic ? tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de Fépée et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre? Mécaniques victoires ! Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publiques ne poussèrent les hommes les uns contre les autres à si terribles hostilités et calamités si misérables. Nous tenons d'eux-mêmes ces narrations *. car ils ne les avouent pas seulement, ils s'en vantent et les prêchent. »
Mais, si mince que soit l'enthousiasme de Montaigne pour la civilisation de son temps, il n'entend pas pour cela que nous revenions '< aux lois naturelles » ; il ne prétend pas jeter à bas l^édifice social pour le reconstruire sur un nou-
veau plan. Tout au plus s'il nous confie — et avec quelles précautions — que certaines réformes lui paraissent jqstes et utiles. Ministre et ministre tout-puissant7~Tes aurait-il appliquées ? Peut-être est-il permis d'en douter, car il pensait que '< en toute police il y a des offices nécessaires non seulement abjects, mais encore vicieux ; les vices y trouvent leur rang et s'emploient à la couture de notre liaison, comme les venins à la conservation de notre santé. »
Parmi ces réformes, il en est de toutes modestes, et d'un caractère plus particulièrement pratique, à peine indiquées d'un mot. Se douterait-on qu'on trouve dans les Essais (il est vrai qu'il en 'rapporte l'honneur à son père) l'idée des bureaux de placement^ des Petites Affiches, de la Bourse même ?
c( Feu mon père, homme, pour n'être aidé que de rexpérience et du naturel, d'un jugement bien net, m'a dit autrefois qu'il avait désiré mettre en train qu^il y eût es villes certain lieu désigné, auquel ceux qui auraient besoin de quelque chose se pussent rendre, et faire enregistrer leur affaire à un officier établi pour cet effet : comme « Je cherche à vendre des perles : Je « cherche des perles à vendre ; Tel veut compagnie pour « aller à Paris ; Tel s'enquiert d'un serviteur de telle qua- « lité ; Tel, d'un maître; Tel demande un ouvrier; qui « ceci, qui cela, chacun selon son besoin. 5> Et semble qno ce moyen de nous entr'avertir apporterait une légère
commodité au service public ; car, à tous coups, il y a des conditions qui s'entrecherchent, et, pour ne s'entendre, laissent les hommes en extrême nécessité. »
Le plus souvent les critiques de Montaigne visent les lois ou les mœurs et les usages de son temps ; celle-ci^ par exemple, qui n'est qu'une boutade, mais elle est amusante : « Il devrait y avoir quelque coercition des lois contre les écrivains ineptes et inutiles, comme il y en a contre les vagabonds et les fainéants » ; — ou cette autre, qui dénote un fin psychologue : « La façon de quoi nos lois essaient à régler les folles dépenses des tables et vêtements semble être contraire à sa fin. Le vrai moyen, ce serait d'engendrer aux hommes le mépris de l'or et de la soie... et nous leur augmentons l'honneur et le prix... Car dire ainsi, qu'il n'y aura que les princes qui mangent du turbot et qui puissent porter des velours et de la tresse d'or et l'interdire au peuple, qu'est-ce autre chose que mettre en crédit ces choses-là et faire croître l'envie à chacun d'en user? » Montaigne propose donc que c( les rois commencent à quitter ces dépenses d et qu'en outre on réserve « le cramoisi et l'orfèvrerie » et sans doute aussi le turbot aux seuls bateleurs et aux courtisanes.
Sur la famille, sur les rapports des parents
et des enfants, sur les successions, Montaigne a des idées bien à lui, en complète opposition avec l'usage de cette époque. Il proteste, nous l'avons vu, contre cette coutume qui interdit aux enfants « l'appellation paternelle. » D'une façon générale, il trouve que c'est « folie et injustice « qu'un père se refuse aux tendres et aimables caresses de ses enfants. Et il rappelle, en un passage touchant, que M'"^ de Sévigné ne pouvait lire sans pleurer, quels douloureux regrets lui exprimait un jour Biaise de Monluc.
« Feu monsieur le maréchal de Monluc, ayant perdu son fils qui mourut en l'île de Madère, brave gentilhomme à la vérité et de grande espérance, me foisait fort valoir, entre autres regrets, le déplaisir et crèvecœur qu'il sentait de ne s'être jamais communiqué à lui : et, sur cette humeur d'une gravité et grimace paternelle, avoir perdu la commodité de goûter et bien connaître son fils, et aussi de lui déclarer l'extrême amitié qu'il lui portait, et le digne jugement qu'il faijait de sa vertu. Et ce pauvre garçon, disait-il, n'a rien vu de moi qu'une contenance renfrognée et pleine de mépris, et a emporté cette créance, que je ne l'ai su ni aimer ni estimer selon son mérite. A qui gardais-je à découvrir cette singulière affection que je lui portais dans mon âme? Etait-ce pas lui qui en devait avoir tout le plaisir et toute l'obligation ? Je me suis contraint et géhenne pour maintenir ce vilain masque : et y ai perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté quand et quand (en même temps), qu'il ne me peut avoir portée autre que
bien froide, n'ayant jamais reçu de moi que rudesse, ni senti qu'une façon tyrannique. »
Donc, queles pères n'hésitent pas à témoigner aux enfants la tendresse qui remplit leur cœur ; et plus tard, parvenus à la vieillesse, qu'ils n'hésitent pas davantage à leur donner une large part dans l'administration de leurs biens. Ils ne doivent pas dire, comme on a coutume : « Je ne me veux pas dépouiller, devant que de m'aller coucher. » Au contraire, la sagesse leur commande, étant vieux et « atterrés d'années et de maux )), de se dépouiller « non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robe de nuit bien chaude. » Le père mort, le gouvernement des affaires doit appartenir aux enfants, non à la mère, malgré l'usage général. Certes, il faut éviter que la mère dépende « de la discrétion de ses fils » ; cela serait monstrueux. Qu'elle puisse honorablement « maintenir son état », mais qu'elle n'exerce pas de maîtrise ; « il naît rarement des femmes à qui la maîtrise soit due sur des hommes, sauf la maternelle et naturelle » ; surtout qu'elle n'ait pas le droit de disposer du patrimoine, à son gré, en faveur de tel ou tel de ses enfants. Leur choix est « à tous les coups inique et fantasque ; communément on les voit s'adonner aux plus faibles et
malotrus ou à ceux, si elles en ont, qui leur pendent encore au col. »
Mais voici d'autres réformes, d'un intérêt plus considérable, et auxquelles Montaigne attachait sans doute une grande importance, puisqu'il y revient à plusieurs reprises dans les Essais^ et qu'on en retrouve l'expression dans des Mémoires siuRoi, retrouvés et publiés de nos jours. Montaigne juge qu'il y a trop de lois et qu'elles sont trop souvent confuses et contradictoires ; on trouve dans les codes trop de textes qu'on dirait embrouillés à plaisir, pour permettre aux magistrats de décider selon leur fantaisie, et d'écrire en marge, comme ce conseiller que Montaigne a connu: Questions pour l'ami.
Il y a aussi trop d'officiers de justice ; « c'est une des grandes foulles et surcharges au pauvre peuple... ce qui ne coûtait qu'un sol en coûte deux ; pour un greffier qu'il fallait payer, il en faut payer trois, savoir est : le greffier, le clerc et le clerc du clerc : de façon que les pauvres, comme n'ayant le moyen de satisfaire à tant de dépenses, sont contraints le plus souvent quitter la poursuite de leurs droits (1). »
La gratuité de la justice ne l'effraierait point ;
(l) Remontrance au Roi (publié par M. Jules Delpit, Courrier de la Gironde^ 1856).
du moins trouve-t-il étrange que « les jugements soient payés à purs deniers comptants », et de tout point « farouche» que « légitimement la justice soit refusée à qui n'a de quoi la payer. »
Mais comment les jugements ne se vendraientils pas, dans un pays où (c la charge de juger » se vend ? Ah ! qu'ils sont plus raisonnables, ces peuples qui « pour tous juges emploient en leurs causes le premier passant qui voyage le long de leurs montagnes », ou ceux-là encore qui « élisent, le jour du marché, quelqu'un d'entre eux »pour décider, sur-le-champ, de tous leurs procès.
Ce qui choque le plus Montaigne, c'est l'institution de la torture. Il l'a dit deux fois dans les Essais, et l'a maintenu, malgré les observations qui lui en furent faites à Rome : « tout ce qui est au delà de la mort simple me semble pure cruauté. » Il n'importe que l'accusé soit réellement un grand scélérat. Le droit de punir (Montaigne est peut-être seul de son temps à le remarquer) ne s'explique pas par le principe d'expiation ; c'est un droit social, légitimé par le droit qu'a toute société de vivre et de se conserver. Et si l'on se propose d'effrayer les futurs criminels, il suffît d'exercer contre un cadavre ces représailles barbares : l'impression sera tout aussi profonde. Il a vu un jour, à Rome, les bourreaux
SES IDÉES i:U
rouer, rompre, taillader le cadavre d'un assassin; à chaque coup nouveau, c'étaient dans la foule* de douloureuses exclamations de pitié et d'horreur. Que reprochons-nous aux barbares de manger les morts ?
« Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer par tourments et par géhennes un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux, que de le rôtir et manger après qu'il est trépassé. »
Inhumaine et barbare, cette institution est en outre la pire des absurdités. A-t-on pu croire sérieusement quela torture viendrait en aide à « Feffort de la conscience », pour arracher au coupable l'aveu de son crime, et fortifier au contraire l'innocence injustement accusée ? Les géhennes, « il semble que ce soit plutôt un essai de patience que de vérité. Et celui qui les peut souffrir cache la vérité, et celui qui ne les peut souffrir : car pourquoi la douleur me fera-t-elle plutôt confesser ce qui en est, qu'elle ne me forcera de dire ce qui n'est pas ? Et au rebours, si celui qui n'a pas fait ce dont on l'accuse, est assez patient pour supporter ces tourments : pourquoi ne le sera celui qui l'a fait, un si beau guerdon (récompense) que de la vie lui étant
proposé?» Aussi qu'arrive- t-il souvent? « Celui que le juge a géhenne pour ne le faire mourir innocent, il le fait mourir et innocent et géhenne. »
Combien d'autres pages ne pourrait-on pas citer, où Montaigne, faisant le procès aux mœurs et aux institutions de son temps, propose des réformes aussi originales que justes ! Il en est une, du moins^ qu'on ne saurait passer sous silence ; et puisque Montaigne a jugé bon de la développer en un long chapitre, il convient que nous l'exposions avec quelque détail : aussi bien a-t-elle une importance capitale, nous voulons dire, la réforme de l'éducation.