CHAPITRE V
DE « l'institution DES ENFANTS. »
La pédagogie n'est pas une science d'aujourd'hui ou de hier, comme beaucoup se le figurent. Sans doute nous n'avons que depuis peu des professeurs de pédagogie ; mais des pédagogues, — et en nous arrêtant au seuil de notre siècle, — combien n'en compterions-nous pas d'illustres ou de simplement recommandables, de Rabelais à Rousseau ! Montaigne est run^es plus grands, parce qu'il fut l'un des plus sensés. I Nul n'a mieux vu les vices de l'éducation de^^ son temps et n'en a fait une satire plus spiri— -^ tuelle et plus vive.) Nous avons dit avec quelle éloquence il s'élève contre les règlements bar;;^^^.^. bares qui abrutissaient l'enfant par la verge et par le fouet ; moins amères sans doute, mais tout aussi violentes sont les critiques qu'il dirige contre les méthodes d'enseignement.
A bas le pédantisme, tel est son cri de guerre.
' On fait des savants de nos fils, au lieu de les rendre « bons et sages. » Faut-il s'en étonner ? Notre admiration va à la science, au lieu qu'elle devrait aller à l'entendement. \« Criez d'un passant à notre peuple : 0 le savant homme ! et d'un autre : 0 le bon homme î il ne faudra pas à détourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudrait un tiers crieur : 0 les lourdes têtes ! » Qu'apprennent-ils au collège, ces « ânes chargés de livres ? » Ils savent « décliner vertu. » Qu'importe, s'ils no savent 1 aimer ?
Ils ont pénétré les « subtilités épineuses de la dialectique » ; mais la logique est absente de leurs discours et de leur vie. Et les grands coupables, ce sont les maîtres. « Yoit-on plus de^ barbouillage au caquet des harengières qu'aux disputes publiques des hommes de cette profession ? Pour être plus savants, ils n^en sont pas moins ineptes. » Us ne songent qu'à « criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un, entonnoir ; du jugement et de la vertu, pas de nouvelles. »
Si nous en croyons Montaigne, les collèges de son temps n'étaient que de pernicieuses « écoles de la parlerie. » [Mais son désir, très légitime, de voir développer^ chez Fécoller le jugement plutôt que la mémoire,? ne l'égare-t-il
pas jusqu'à l'injustice, alors qu'il crible toute érudition de ses mordantes épigrammes : et dans ces lignes, ne faut-il pas reconnaître, en vérité, moins un portrait spirituellement enlevé, qu'une caricature indigne d'un penseur sérieux? « Cettuy-ci, tout pituiteux, chassieux et crasseux que tu vois sortir après minuit d'une étude, penses-tu qu'il cherche parmi les livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage ? nulles nouvelles ; il y mourra, ou il apprendra à la postérité la mesure des vers de Plaute, et la vraie orthographe d'un mot latin. »
Montaigne a compris et répété sous toutes les formes, que Inulle éducation n'est profitable,] dont le but unique est de « meubler y> la tête d( Tenfant, d'une <:< suffisance pure livresque. Ce qu'il faut, c^t(Lferger-llàmg j, et que les maitres s'appliquent à former rentendement-at la œnscience ; le principal est que nous devenions « meilleurs et plus avisés, » Nous avons perdu notre temps, et mieux valait « jouer à la paulme » , si, au sortir du collège, « notre âme n'en va un meilleur branle, si nous n'en avons le jugement plus sain. »
Ainsi, dégager des études littéraires la vertu morale qu'elles renferment, préparer et armer l'adolescent pour qu'il puisse un jour faire digne-
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jpient son métier d*homme, voilà, selon Montai- Igne^ le véritable but de l'éducation.
Cette éducation doit commencer dès la pre- Lmière enfance. Chez le tout petit enfant, on surj prend des tendances mauvaises ;les parents en Isourient, comme d'aimables et gentilles espièt^leries ; en quoi ils ont grandement tort.
I c( Je trouve que nos plus grands vices prennent leur Ipli dès notre plus tendre enfance, et que notre principal 'gouvernement est entre lés mains des nourrices. C'est passe-temps aux mères de voir un enfant tordre le col à un poulet et s'ébattre à blesser un chien et un chat ; et tel père est si sot, de prendre à bon augure d'une âme martiale, quand il voit son lils gourmer injurieusement un paysan ou un laquais qui ne se défend point; et à gentillesse, quand il le voit affiner (tromper) son compagnon par quelque malicieuse déloyauté et tromperie. Ce sont pourtant les vraies semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahison ; elles se germent là et s'élèvent après gaillardement. »
Le moment venu, on fera choix d'un sage précepteur « qui ait plutôt la tête bien faite que bien pleine :s>y et c'est à déterminer le rôle de ce précepteur idéal que Montaigne va s'appliquer. Ce sont d'abord des conseils généraux.
Il est à peine besoin de dire que ce maître ne ressemblera en rien à ces « bourreaux » de collège, si énergiquement flétris. Son autorité
ne sera ni impérieuse, ni faible, mais plutôt empreinte d'une « sévère douceur, d jang^pros- j crire le fouet d'une façon absolue, Montaigne veutT du moins que ce châtiment soit rare, réservé à des fautes vraiment graves. Ainsi on ne fouet-'' tera pas l'enfant pour avoir oublié c le premier aoriste devônTCù. » Souvenons-nous quecet enfant sera un homme, et qu'il convient dès lors^ selon les vigoureuses expressions de Montaigne, de 1 (( dresser pour l'honneur et la liberté », de lui «.grossir le cœur d'ingénuité et de franchise, j
De même, on se gardera bien de lui imposer un travail excessif. « Je ne veux pas corrompre son esprit à le tenir à la géhenne et au travail à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour. » Et de fait le programme des étude n'est nullement effrayant ; il s'agit de parcouri la poésie, l'éloquence, l'histoire, la philosophie| d'effleurer les sciences, mais sans jamais donne dans les curiosités de l'érudition ; « un peu de chaque chose, et rien du tout (rien à fond), à la française. » L'important n'est pas qu'on soit \ « plus savant », mais qu'on soit « mieux savant. »
Cette science enfin, discrètement mesurée, et comme versée à petites doses d'une amphore couronnée de fleurs, encore faut-il qu'elle soit proportionnée à l'intelligence de l'enfant. Lèpre-
mier soin du maître sera donc de mettre son élève a sur la montre » et de le faire « trotter devant lui pour juger jusqu'à quel point il se doit ravaler. » La leçon apprise, une leçon « accommodée à la force du disciple », qu'il interroge longuement ; l'iniêinigatian, Montaigne Ta bien vu, est l'âme même de tout enseignements
-L'enseignement, pour être vraiment vivant et profitable, doit être un dialogue entre le niaître et l'élève. Par des questions nombreuses et habilement ordonnées, le maître s'assure que la leçon est bien sue, non les mots seulement, mais « le sens et la substance. » « Ce qu'il viendra d'apprendre, il le lui fera mettre en cent visages et accommoder à autant de divers sujets. » Ce n^'est pas, en effet, à la mémoire de l'enfant
lu qu'on s'adresse, mais à sa raison : « savoir par
ijj cœur n'est pas savoir. »
|[[ Montaigne quitte bientôt ces généralités : et abordant chaque science particulière, il entre dans le détail et illustre ses préceptes d'exemples variés. La philosophie « sera la principale leçon », mais « la philosophie qui nous instruit à vivre », non cette philosophie scolastique, telle "quël'ont faite les « ergotistes. » On nous peint la philosophie « inaccessible aux enfants-et d'un visage renfrogné, sourcilleux et terrible. » En
vérité, si l'on sait prendre les simples discours '■ de la philosophie, « les choisir et traiter à point, / ils sont plus aisés à concevoir qu'un conte de Boccace. »
Elle nous apprend « ce que c'est que savoir et ignorer, ce que c'est que vaillance, tempérance^ et justice ; ce qu'il y a à dire entre l'ambition e l'avarice, la servitude et la subjection, la licenc et la liberté ; à quelles marques on connaît 1 vrai et solide contentement : jusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte. »
Voilà la vraie philosophie, enjouée, comme il convient à une science qui « fait état de sereiner les tempêtes de l'âme. » Elle nous fait aimer la vertu et nous y conduit « par des routes ombrageuses, gazonnées et douxfleurantes, plaisamment et d'une pente facile et polie , comme est celle des voûtes célestes. ))
L'éloquence et la poésie ne sont pas moins fertiles en grandes leçons morales. Non, certes, que Montaigne soit insensible au charme d'une expression fine et délicate, originale ou vigoureuse ; la poésie le « transperce » et le « transporte » ; mais, pour me servir de son image, il demande que nous buvions d'abord le généreux vin qui nous est versé dans les belles coupes antiques ; alors seulement, nous en pour-
rons, à loisir, « considérer les gravures et l'ou-
vrage. 3)
Veut-on voir combien il est-ai«4--jdê,^ fondre harmonieusenient la leçonjyittij:!aij?e--et-4^ V morale, et comment ce devoir primordial de forger l'âme de l'enfant se peut allier au légitime désir de développer et d'affiner son goût? Montaigne nous en offre quelque part un exemple très curieux.
Il rapproche, pour les comparer, cinq poètes latins qui ont célébré le courage de Caton d'Utique : Martial, Manilius, Lucain, Horace, Virgile enfin, « le maître du choeur. » A voir ainsi Caton magnifiquement loué parles plus grands poètes de Rome, il ne se peut que notre disciple ne brûle du désir d'imiter une telle vertu. « Ce personnage-là, dira-t-il avec Montaigne, fut véritablement un patron que nature choisit pour montrer jusques où l'humaine fermeté pouvait atteindre, d
N'est-ce pas là une excellente leçon de courage et de constance ? Et maintenant que nous avons M retiré la moelle », arrêtons nous « à récorce » et faisons « lutter ensemble les traits des cinq poètes. » Les deux premiers (Martial, Manilius), au prix des autres, paraissent « traînants 1^; le troisième (Lucain) c( plus vert... s'est abattu par l'extravagance de sa forme, » Arrivé
DE l.'liNbTiïUTlON DES ENl'AINTS 181i
au quatrième (Horace), l'enfant « joindra les mains par admiration » ; au dernier (Virgile), « il s'étonnera, il transira. » La leçon est complète : et fel doit être, au jugement de Montaigne, l'enseignement littéraire, pénétré certes, au plus haut point, d'un vif sentiment de la beauté antique, mais soucieux avant tout de fortifier et d'exalter les nobles instincts de notre nature morale.
PariLhistoire, l'enfant connaîtra les grandes âmes < qui ne vivent qu'en la mémoire des livres. » Ici encore, Montaigne corrige, fort à propos, les méthodes de son temps. L'étude de l'histoire, dit-il, peut être selon les cas, ou « une vaine étude », ou a une étude de fruit inestimable. » Que le précepteur se souvienne où vise sa charge : iLimporte peu que l'élève igixore. la», date précise de la ruine de Carthage, s'il sait les mœurs d'Annibal et de Scipion ; et nous ne le blâmerons pas d'oublier l'endroit où mourut Marcellus, s!il a retenu c(pauiiquoi-if-fet~fftd4gn^ de son devoir qu'il mourût là. » (f Qu'on ne lui apprenne pas tant les histoires qu'à en juger. » On reconnaît le refrain perpétuel de Montaigne : développons, non pas tant la mémoire que la co«-&Gie4ice et le jugement^ /^
Mais toutes ces études «livresques » seraient incomplètes si Ton n'y joignait « le commerce
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des hommes. » On fera donc naître dans l'esprit du jeune homme une « honnête curiosité de s'enquérir de toutes choses. » Se trouve-t-il en compagnie ? il écoutera en silence et avec modestie, moins désireux de « débiter sa marchandise » que d'acquérir des idées nouvelles ; il pourra, à la rencontre, se mêler aux discussions, pourvu qu'il soit toujours prêt <r à quitter les armes à la vérité, aussitôt qu'il l'apercevra. »
Pour connaître les hommes, le meilleur moyen est de voyager en pays étranger : 1b . livre ilu monde est de tous les livres le plus curieux et le plus instructif. Les voyages nous font les idées plus larges et plus justes ; comme au regard, ils découvrent à l'esprit des horizons nouveaux. Confinés, une vie durant, dans les coins qui nous sont familiers, nous risquerions d'avoir « la vue raccourcie à la longueur de notre nez. » Sortons de notre coquille ; « il se tire une merveilleuse clarté, pour le jugement humain, de la fréquentation du monde. » Revenu des longues pérégrinations, si des jours d'orage éclatent, si les guerres civiles bouleversent son existence, l'élève de Montaigne ne pensera pas que le monde entier est bouleversé et que cde jour du jugement nous prend au collet. » Il aura appris à embrasser, d'une imagination calme et lucide, l'ensemble des êtres et des choses, à
juger comme il convient notre souffrance présente, passagère souffrance d'éphémères qui ne sont qu'un trait — et combien ténu ! — dans l'immense tableaude l'univers, etilpratiquerace beau précepte de la sagesse antique: iVi7adr7u?'ari. Jusqu'à présent Montaigne ne s'est préoccupé que de l'âme de son disciple ; mais ce n'est pas assez, remarque-t-il, de lui raidir l'âme, il faut aussi raidir ses muscles. « Ce n'est pas une âme, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme : il n'en faut pas faire à deux. » Lorsqu'il s'agit de « dresser » l'âmC;, Montaigne, on s'en souvient, prescrit au maître une « sévère douceur, d II est piquant de constater que Montaigne souhaite tout au rebours^ue le corps SDJt^-peBsé-d 1 1 rfim eaJ; . Sans aller, comme Rabelais, jusqu'à faire de son élève un acrobate et un athlète, il veut du moins qu'on l'accoutume aux fatigues et à la douleur, qu'on lui ôte toute délicatesse, dût-on pour cela choquer les règles de la médecine : il demande qu'on le rende capable de tout affronter et de tout supporter même les pires excès (pourvu, ajoute-t-il prudemment, que l'appétit et la volonté soient tenus « sous boucle »), et qu'il puisse, par exemple porter vaillamment les lourdes et germanique ivresses, si cela est nécessaire pour le servie du prince ou du pays.