‹ MontaigneChapitre 35 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Montaigne n'est pas, de tout point, un homme de la Renaissance : qu'on se rappelle son dédain pour ces savants que tourmente la métrique de Plaute et qui pâlissent sur les manuscrits poudreux. Il appartient pourtant à la Renaissance par sa philosophie, point chrétienne ou si peu ; et il est humaniste, en même temps qu'homme de la Renaissance par son culte de l'antiquité, de ses héros et de ses écrivains.

Son enthousiasme pour les « riches âmes des temps passés » le rend même injuste envers son siècle, « siècle plombé qui ne produit les choses que bien médiocres. » A peine fait-il exception pour un petit nombre de ses contemporains,

L'Hôpital, la Noue, la Boctie surtout, « le plus grand homme du siècle. » Il se console d'ailleurs aisément des misères de ce siècle, par cette remarque, qu'il y a de grands avantages à vivre en un temps aussi pauvre de vertus : « car, par comparaison d'autrui, vous êtes estimé vertueux à bon marché : qui n'est que parricide en nos jours et sacrilège, il est homme de bien et d'honneur. » Dans sa bibliothèque de mille volumes, belle librairie pour une librairie de village, si les modernes sont représentés, les anciens occupent la place principale, et plus particulièrement les écrivains latins. C'est, en effets l'antiquité latine que Montaigne aime et pratique le plus, sans doute parce que le latin lui est plus familier que le grec, mais aussi parce qu'entre son génie et le génie latin les rapports sont plus étroits^ et Taffinité plus profonde. Rabelais et Ronsard se rattachent davantage à la Grèce; Rome est la véritable patrie de Montaigne. Grecs ou Latins, Italiens ou Français, les livres se divisent pour Montaigne en trois catégories. Il y a les livres simplement pldLissints, et Montaigne n'entend point parler des romans de chevalerie si fort en vogue au xvi® siècle ; ceux-ci, il les condamne d'un seul mot dédaigneux : ce sont des « fatras. » Les livres « plaisants » peuvent offrir un régal exquis et une

véritable fête à notre goût et à notre imagination ; notre âme cependant n'en tire aucun profit : tels, le Décaméron de Boccace, l'Arioste, VHeptaméron, le bon Ovide, et même (ce qui surprend un peu) Rabelais.

Viennent ensuite ceux « où un peu de fruit se mêle au plaisir » : c'est le groupe des orateurs et des poètes, groupe brillant, mais plus brillant qu'utile ; et voilà pourquoi, si puissant que soit sur Montaigne l'attrait des beaux vers, la première place revient sans conteste aux historiens et aux philosophes.

Les historiens sont sa « droite balle. » Il les aime « ou fort simples, ou excellents » ; les premiers n'apportent dans leurs récits que « le soin et la diligence dé ramasser tout ce qui vient à leur notice » : ils enregistrent avec bonne foi « toutes choses sans choix et sans triage », nous gardons ainsi notre jugement entier ; — les seconds ce ont la suffisance de choisir ce qui est digne d'être su » et leur autorité est digne de respect. Il ne peut souffrir « ceux d'entre deux » qui gâtent tout, se donnent loi de juger « et inclinent l'histoire à leur fantaisie. »

Quant aux philosophes, on devine bien qu'il goûtera seulement ceux qui, soucieux de nous rendre meilleurs, fuiront les vaines et stériles discussions. Aussi les ouvrages philosophiques

de Cicéroii ne lui plaisent-ils guère. Les dialogues mêmes de Platon (et il en est fâché, car il professe pour Platon une admiration profonde) ne lui agréent qu'à moitié. Sénèque et Plutarque, celui-ci « depuis qu'il est Français )>, voilà ses deux livres de chevet. Lequel est le meilleur ? il ne sait trop. Après les avoir longuement comparés et avec une tendresse un peu verbeuse , s'il paraît en somme donner la palme à Plutarque, ce n'est pas sans déclarer que leur « instruction » à tousdeux,estdela vraie « crèmedephilosophie. » Telle est la hiérarchie que, comme moraliste, Montaigne institue entre les écrivains; mais, en dehors de leur utilité plus ou moins directe, il les apprécie en humaniste et en lettré. Et ses jugements littéraires (sauf une ou deux exceptions), d'une mesure et d'une justesse parfaite, dénotent un goût des plus délicats, relevé par un rare sentiment de la beauté antique. Nous avons déjà cité cette page où il compare, en les distinguant d'un trait sûr et précis, les mérites divers et inégaux de cinq poètes latins, Martial, Manilius, Lucain, Horace et Virgile. Qui ne connaît son délicat et savoureux commentaire de quelques vers de Virgile et de Lucrèce ?

« Quand je rumine ce rejicity pascit, inhians, molliy fovet^ medullas, lahefactaypendety percurrit^ et cette noble

circumfiisa^ mère du gentil infusus, j'ai dédain de ces menues pointes et allusions verbales qui naquirent depuis. A ces bonnes gens, il ne fallait d'aiguë et solide rencontre ; leur langage est tout plein, et gros d'une vigueur naturelle et constante ; ils sont tout épigramme, non la queue seulement, mais la tête, l'estomac et les pieds. »

Il a ainsi, pour tous les auteurs, de ces heureuses trouvailles qui viennent naturellement sous sa plume: il excelle aies caractériser d'un simple mot. A côté de Virgile et de Lucrèce, un peu au-dessous, il place Horace, dontTesprit « crochef.te et furète tout le magasin des mots ou des figures pour se représenter », et Catulle qui le séduit par « l'égale polissure d'une perpétuelle douceur et beauté florissante. » Mais il goûte aussi Lucain, moins pour son style, il est vrai, que pour la « sévérité de ses opinions », et bien d'autres encore : Térence, « la mignardise et les grâces du langage latin » ; Plante, quoique moins délicat que Térence; Martial, inférieur à Catulle, en dépit «de tous les aiguillons dont il aiguise la queue de ses épigrammes » ; Ovide enfin, dont il prisa fort « l'ingénieuse facilité » jusqu'au jour où ces agréables inventions furent impuissantes à « chatouiller sa vieille âme pesante » ; et Ton sait que son goût, toujours très vif pour la poésie

latine, est allé, par une progression remarquable,

d'Ovide à Virgile en passant par Lucain; ces trois étapes de son goût, qui marquent en même temps trois époques de la poésie latine, il les a distinguées et notées en termes admirablement justes, ayant préféré, dit-il, « premièrement une fluidité gaie et ingénieuse; depuis, une subtilité aiguë et relevée ; enfin, une force entière et constante. L'exemple dira mieux: Ovide, Lucain, Virgile... »

Parmi les prosateurs, il aime à lire César, d'un langage si pur, si inimitable, « qu'il a surpassé non seulement tous les historiens, comme dit Cicéron, mais à l'aventure Cicéron même », Salluste, Tacite, Cicéron et Pline le Jeune, bien qu'en vérité il se montre, pour ces deux derniers, sévère et même injuste : mais quoi?

« Ils emploient leurs loisirs à ordonner et fagoter gentiment une belle missive, pour en tirer la réputation de bien entendre le langage de leur nourrice. Que ferait pis un simple maître d'école, qui en gagnât sa vie ? »

Montaigne a moins lu les modernes ; il avoue qu'il ne se prenait guère aux nouveaux livres, les anciens lui paraissant « plus pleins et plus raides. » Cependant il en apprécie quelques-uns: des historiens, comme Joinville, Froissart, Commines, les frères du Bellay, Amyot; des conteurs, Marguerite ^de Navarre, Rabelais ; des

D'après la gravure de Saint-Aubin.

poètes, Théodore de Bèze, Joachim du Bellay, Ronsard qui lui parait tout voisin de la poésie antique ; il pratique assez volontiers les auteurs italiens, non seulement l'Arioste dont il s'est dégoûté sur la fin comme il a fait d'Ovide, mais Boccace, Machiavel, le Tasse, Guicciardin ; et partout, c'est la même raison lumineuse, le même goût délicat, la même clairvoyante pénétration qui dicte ses jugements. Citons, comme exemple, ces lignes si sensées qu'après une lecture de Guicciardin il écrivit sur son exemplaire :

« Il est historiographe diligent, et duquel, à mon avis, autant exactement que de nul autre, on peut apprendre la vérité des affaires de son temps ; aussi, en la plupart, en a-t-il été acteur lui-même et en rang honorable. Il n'y a aucune apparence que par haine, faveur ou vanité, il ait déguisé les choses. Quant à la partie de quoi il semble se vouloir prévaloir le plus, qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis de beaux traits ; mais il s'y est trop plu ; car, pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un sujet si plein et si ample^ et à peu près infini, il en devient lâche, et sentant un peu le caquet scolastique. J'ai aussi remarqué ceci, que de tant d'âmes et d'effets qu'il juge, de tant de mouvements et conseils, il n'en rap[)orte jamais un seul à la vertu, religion et conscience ; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'ellesmêmes, il en rejette la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque profit. Il est impossible d'imaginer que, parmi cet infini nombre d'actions de quoi il juge, il n'y

en ait eu quelqu'une produite par la voie de la raison ; nulle corruption ne peut avoir saisi les hommes si universellement, que quelqu'un n'échappe de la contagion. Cela me fait craindre qu'il y ait un peu du vice de son goût, et peut être advenu qu'il ait estimé d'autrui selon soi. »

De telles pages, et elles ne sont pas rares dans les Essais, nous permettent de saluer en Montaigne un de nos meilleurs critiques littéraires, critique subjectif, sans doute, et qui se borne à nous donner ses impressions (mais nos critiques modernes lui en feront-ils un reproche?), critique à coup sûr très fin et très judicieux et qui n'a point coutume, quoi qu'en ait dit Balzac, de « prendre la fausse monnaie pour la bonne et le bâtard pour le légitime. »

Page 1