CHAPITRE II
Montaigne est proprement un charmeur, et l'instrument de son charme^, on Ta dit, sa vraie baguette d'enchantement, c'est son style. Pour tous il a été et il demeure un écrivain très puis> sant et très personnel.
Cet éloge eût médiocrement flatté Michel, seigneur de Montaigne. Lui, écrivain? Lui, soucieux du bien dire? Allons donc! Le prend-on pour un maître d'école? Il aime les lettres, certes, et tout comme un autre il est expert à reconnaître et à savourer les belles pages d'un poète ou d'un moraliste. Mais celui qui écrit un livre ne doit songer qu'à produire une pensée juste et forte ; l'expression est indigne de solliciter notre effort. La (( sentence », voilà à quoi il faut s'attacher ; « c'est aux paroles à servir et à suivre »; « qu'on les traîne, si elles ne veulent suivre. » Quand il attaque la fausse éloquence, ou qu'il raille ces
sots « qui se détournent de leur voie, un quart de lieue )>, pour courir après un beau mot ; quand enfin il pose ce principe : « Je veux que les choses surmontent », Montaigne est dans le vrai et Boileau applaudit.
Mais bientôt il dépasse le « blanc », par crainte de trop accorder à ce qu'il appelle avec dédain « la vertu parlière » ; par crainte surtout de paraître rechercher la gloriole littéraire, et d'être pris, lui gentilhomme, pour un de ces auteurs qui ravalent les Muses et en exploitent le commerce. Ecoutez-le : il ignore la rhétorique et la grammaire, et ne lui chaut de les savoir. C'est affaire aux « gens de basse fortune » qui, dans les lettres, « questent des moyens à vivre », de savoir ce qu'est ^ ablatif, conjonctif et substantif. y> Cette sotte gentilhommerie, encore que les mœurs du siècle l'expliquent, si elles ne l'excusent, est une faiblesse qui nous surprend chez ce grand esprit si railleur et si clairvoyant sur d'autres points.
Montaigne se défend donc d'être un écrivain. Si quelqu'un loue le langage des Essais^ cela le fâche presque. « J'aimerais mieux qu'il s'en tût. » Je croirais même volontiers que les critiques lui sont agréables. € Vos expressions sentent le cru de Gascogne ; vous êtes trop épais en figures. » A merveille, répond-il; mais tel est
mon langage ordinaire, et j'entends me représenter au naturel. Plutôt parler gascon, que passer pour pédant!
Montaigne, on le voit, a la haine du pédantisme; mais il ne s'est pas avisé qu'il y a un pédantisme au rebours, et qu'on en viendrait à l'accuser d'être un pédant « à la cavalière. »
Ce mot de Malebranche est dur ; il n'est pas absolument injuste. Montaigne ressemble trop parfois à ce personnage de comédie qui s'écrie : (c Tout ce que je fais a l'air cavalier; cela ne sent point le pédant. » Il ne peut nier qu'il ait écrit un livre; du moins, pense t-il, c'est un livre d'espèce rare, et qui n'a rien de commun avec ceux des autres écrivains. Il l'a écrit, d'ailleurs, selon les caprices de sa fantaisie, mêlant aux considérations les plus élevées les anecdotes les plus croustillantes et les plus familières, et se faisant un jeu d'intercaler entre les plus graves propos des chapitres sur les pouces, ou les destriers, ou les boiteux.
Le trait le plus frappant de ce pédantismeà la cavalière, n'est-ce pas le désordre affecté par Montaigne dans la composition des Essais ? Non seulement il n'y a aucune liaison entre les trois livres, ou^ dans un même livre, entre les divers chapitres qui le composent, mais, dans un même chapitre, les propos les plus variés se succèdent
et s'emmêlent, étonnés de se trouver réunis sous un même titre commun.
Ce désordre^ Montaigne l'a vu et voulu: <( Je n'ai point, écrit-il^ d'autre sergent de bande à ranger mes pièces que la fortune. » Après tout, s'il oublie son thème ou s'il paraît l'oublier, que fait-il qu'imiter Plutarque et mieux encore Platon qui, dans tel de ses dialogues, donne avec une merveilleuse grâce « le devant à Tamour^ le bas à la rhétorique ?» Il s'abandonne donc à son humeur vagabonde ; un propos en amène un autre, et si une histoire voisine de ce propos lui vient à l'esprit, gaiement il conte son histoire; pourvu qu'elle soit belle, sa logique est rassurée; nul ne se plaindra.
« Les belles histoires sièsent bien, en quelque place qu'on les tienne ; moi, qui ai plus de soin du poids et utilité des discours que de leur ordre et suite, ne dois pas craindre de loger ici, un peu à l'écart, une très belle histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté, et se peuvent seules trop soutenir, je me contente du bout d'un poil pour les joindre à mon propos. »
L'anecdote contée et bien contée, s'aperçoit-il qu'il a été « un peu bien à gauche de son thème » , il nous dit simplement : « or, pour me remettre sur mes brisées *, et il reprend son discours.
Il faut bien reconnaître d'ailleurs que ce dés-
ordre est plus apparent que réel; le fil qui relie les pensées peut être ténu, ce n'est parfois, comme ill'avoue, que « le bout d'un poil. » N'importe, la liaison se retrouve aisément. Ses fantaisies « se suivent de loin », mais se suivent; elles «se regardent d'une vueoblique»,maisne se perdent jamais de vue. Tant pis pour nous, indiligents lecteurs, si dans « cette farcissure » l'idée principale nous échappe. Nous n'avons pas su découvrir, dans un coin où Montaigne l'a logé, le mot révélateur. Ou, si vous voulez encore, promeneur oisif et curieux, bien des sentiers tentent Montaigne à gauche et à droite de la route ; il s'y engage avec plaisir^ mais toujours revient au grand chemin et en fin de compte, malgré ses zigzags perpétuels, il arrive et se repose à la halte même qu'il s'était proposé d'atteindre.