CHAPITRE III
PAYSAGES ET PORTRAITS
Montaigne eut, à un rare degré, le don de voir et de faire voir; il excelle à peindre. Je relève dans son Journal de voyage certains passages peu connus où il représente au vif, rien qu'avec quelques épithètes d'un pittoresque achevé, les différents aspects des montagnes d'Italie. Sans doute Montaigne ne se doute pas que le paysage puisse être « un état d'âme »; et il n'eût pas compris ceux qui nous parlent de « paysage psychologique » ; mais il « voit » la nature, et ce mérite n'est pas commun au xvi® siècle.
« La plaine n'est guère large; mais les montagnes d'autour, même (surtout) sur notre main gauche, s'étendent si mollement qu'elles se laissent testonner et peigner jusqu'aux oreilles... Les montagnes, sur notre main droite, étendent un peu leur ventre et l'allongent; ...cette plaine, jusqu'à Trente, commence de s'élargir un
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peu, et les montagnes à baisser un peu les cornes en quelques endroits... L'environdu lac, ce sont montagnes plus recbignées et sèches que nulles autres que nous eussions vues... Parmi ces montagnes fertiles, l'Apennin montre ses têtes refrognées et inaccessibles. 7>
Montaigne ne se contente pas de nous donner la physionomie des montagnes ; il décrit la situation des villes, en traits rapides, tout aussi expressifs.
« Tivoli! c'est l'ancien Tiburtum (1) couché aux racines des monts ; s'étendant la ville le long de la première pente, assez raide, ce qui rend son assiette et ses vues très riches : car elle commande une plaine infinie de toutes parts, et cette grande Rome. Son prospect est vers la mer et a derrière soi les monts ; cette rivière du Te Vérone la lave, et près de là prend un merveilleux saut, descendant des montagnes et se cachant dans un trou de rocher, cinq ou six cents pas, et puis se rendant à la plaine, où elle se joue fort diversement et se va joindre au Tibre un peu au-dessus de la ville. »
Ce ne sont là que de légers croquis : mais ne valent-ils pas la peine d'être signalés ?
Observateur curieux, Montaigne ne pouvait manquer d'autre part d'esquisser çà et là quelques silhouettes de contemporains. Il est très légitime de rapprocher les noms de Montaigne
(Ij Lisez « Tibur ».
et de La Bruyère ; comme les Caractères, les Essais nous offrent, en moins grand nombre il est vrai, une galerie de portraits, très vivants, pleins d'humour, parfois tout aiguisés d'une fine ironie. Comme La Bruyère, Montaigne nous a dépeint les paysans « épandus sur la terre, la tête penchante après leur besogne. » La page de La Bruyère est plus concise, plus émue peutêtre ; mais il me semble que l'accent de Montaigne est plus simple et plus élevé.
N'avez-vous jamais rencontré de ces a disputeurs subtils, et obstinés et sourds ? »
« L'un va en orient, l'autre en occîdent; ils perdent le principal ôtl'écartent dans la presse des incidents ; au bout d'une heure de tempête, ils ne savent ce qu'ils cherchent; l'un est bas, l'autre haut, l'autre costier. »
Avant Molière, il a fait la satire des femmes savantes, qui se piquent môme de théologie.
d Elles allèguent Platon et saint Thomas aux choses auxquelles le premier rencontré servirait aussi bien de témoin : la doctrine qui ne leur a pu arriver en l'âme leur est demeurée en la langue. »
Mais, moins cruel qud Molière et point du tout misogyne, c'est en les couronnant de fleurs qu'il les reconduit hors du domaine philoso^ phique.
PAYSAGES ET PORTRAITS
(1 Si les bien nées me croient, elles se contenteront de faire valoir leurs propres et naturelles richesses ; elles cachent et couvrent leurs beautés sous des beautés étrangères. Elles ne se connaissent pas; le monde n'a rien de plus beau; c'est à elles d'honorer les arts et de farder le fard. Que leur faut-il que vivre aimées et honorées? Elles n'ont et ne savent que trop pour cela, Baste (suffit) qu'elles peuvent, sans nous, ranger la grâce de leurs yeux à la gaieté, à la sévérité et à la douceur, assaisonner un nenni de rudesse^ de doute et de faveur;... avec cette science, elles commandent à baguette et régentent les régents et l'école, d
N'est-ce pas charmant? et peut-on mettre les gens à la porte avec une grâce plus exquise? Du reste, il n'est pas de la famille de Chrysale, et leur concède volontiers l'étude de la poésie, de rhistoire, et même de la philosophie morale qui leur apprendra à juger de nos humeurs « afin de se défendre de nos trahisons », et « à porter humainement Timportunité des ans et des rides. » Les belles pages, et que Montaigne a de bon sens I
Je laisse de côté le portrait des médecins, charlatans plus ou moins ridicules, des pédants vaniteux, desgentilshommesinfatués des fausses gloires d'une généalogie mensongère. Les magistrats méritent une mention à part : Montaigne les connaissait si bien ! Il en fait défiler sous nos yeux les innombrables variétés (auxquelles ne
manque guère que celle de l'honnête magistrat), magistrats retors, magistrats galants, magistrats barbares, et pour clore dignement cette riche collection^, magistrats imbéciles : comme ce conseiller de Bordeaux qui, « ayant dégorgé une batteléôde paragraphes d'une extrême contention et pareille ineptie d, quitta la Chambre du conseil, et se retira en l'endroit le plus secret du Palais où on l'entendit « marmottant entre les dents, tout consciencieusement : Non nohisj Domine^ non . nobis, sed nomini tuo da glo' riaml — Non ànous^ Seigneur, non à nous, mais à ton nom donne la gloire ! »