CHAPITRE IV
On a dit que le style de Montaigne était a une figure perpétuelle, à chaque pas renouvelée » ; il semble bien, en effet, que ce qui le distingue et caractérise tout d'abord, c'est l'imagination, une imagination vive, gaie, féconde en métaphores imprévues et sans cesse renaissantes. Montaigne greffe, si je puis dire, images sur images ; la pensée se présente à lui, illustrée par une image, non pas seulement une image, mais une suite d'images : et cette abondance ravit Sainte-Beuve : « Ne sent-on pas Tentrain venir? L'écho s'en mêle; le redoublement jaillit, et fait cascade ;*il y a du lyrique dans Montaigne. >
Avant Sainte-Beuve, Montesquieu avait déjà rangé Montaigne parmi les poètes : « Les quatre grands poètes, Platon, Malebranche, Shaftesbury, Montaigne! » Poète, il l'est en effet, par ce ruissellement d'images qui excite l'enthousiasme
de Sainte-Beuve : et il l'est aussi par son allure générale, si libre et si hardie: «J'aime Tallure poétique à sauts et à gambades. »
Et s'il est vrai, comme Montaigne le remarque et comme il est évident, que certaine « bonne prose » est plus voisine de la poésie que nombre devers « médiocres et traînants », la prose de Montaigne est souvent d'un poète.
Remarquons toutefois que sa verve se joue ordinairement dans les régions moyennes ; rarement elle s'élève aux grands sommets. Il y a certes dans Montaigne des passages d'un souffle puissant et d'une forte éloquence: ses réflexions sur les ruines de Rome, dans le Journal du voyage; son long cri d'indignation contre la sanglante conquête du Nouveau-Monde; les pages superbes où, dans VApologie de Raymond de Sehonde, il arrache du poing de l'homme les chétives armes de la raison ; le magnifique discours qu'il prête à la Nature : « Sortez de ce monde comme vous y êtes entrés ; le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort ; votre mort est une des pièces de l'ordre de l'univers, c'est une pièce de la vie du monde... » admirable discours d'un bout à l'autre, d'un geste si ample et si grandiose ; mais ces morceaux et quelques autres qu'on pourrait ajouter,