‹ MontaigneChapitre 41 sur 43 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Montaigne a sur les conditions et les mérites d'une bonne langue des idées parfaitement arrêtées. Il ne veut pas d'une langue savante. L'ysage est le grand maître : toutes les tournures, tous les termes qu'on entend a emmy les rues françaises », il est légitime de les employer. Tant pis pour la grammaire, si la grammaire en est choquée. « Ceux qui veulent combattre l'usage par la grammaire se moquent. » Et le maître de Tusage, c'est le peuple.

Malherbe s'en rapportait aux crocheteurs du Port-au-Foin, comme aux meilleurs professeurs de la langue française ; Montaigne, lui, tient pour les Halles. La différence n'est pas grande, et c'est bien la même école. « Puissé-je ne me servir que de termes qui servent aux Halles, à Paris I »

Il ne faut donc pas rechercher « les phrases

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nouvelles et les mots peu connus. » Nous parlons pour être compris, et ces mots étranges sont <r des déguisements froids et absurdes de la pensée. » Qu'il s'agisse de la langue, ou de la religion, ou de la politique, Montaigne est l'ennemi des hardies nouveautés. Aussi raille-t-il ces écrivains de son temps qui, incapables de trouver des idées neuves, se consolent et pensent surprendre notre admiration par l'indiscret emploi de vocables nouveaux :

« Faute d'invention et de discrétion les perd ; pourvu qu'ils se gorgiasent en la nouvelleté, il ne leur chaut de l'efficace ; pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux. »

Ce n'est pas à dire que, dans la pratique, Montaigne se soit interdit tout néologisme ; il a, de temps à autre, oublié ses théories; mais, en somme, les néologismes sont rares dans les Essais ; et il a pu dire en toute vérité : « La plupart de ceux qui me hantent parlent de même (comme) les Essais. »

L'italien qu'il connaissait et qu'il écrivait même de façon très convenable, lui a fourni un assez grand nombre de termes : trappelle (souricière)"", mercadence (commerce)', pellegrin (étranger), s'infrasquer (s'embarrasser), sentir (comprendre), contadin (paysan), etc. Le

SA LANGUE "l^h

plus curieux de ces mots me paraît être doccia (douche), auquel il garde la forme italienne. Sans doute, la pratique des douches n'était guère répandue en France à cette époque, et le mot n'existait pas dans notre langue : sans quoi Montaigne n'aurait pas transcrit le mot italien ni pris la peine de décrire en détail ce ces tuyaux par lesquels on reçoit l'eau chaude en diverses parties du corps, etc. ». Ces termes italiens sont peu nombreux, si Ton songe surtout à la multitude de vocables qui nous vinrent d'Italie, véritable invasion que H. Etienne se proposa d'arrêter. Sûrement, Montaigne n'aurait pu être rangé dans le camp des Philausones.

Les mots savants sont rares; il n'y a presque pas trace de mots grecs ; le latin, qui lui était si familier, a laissé sa marque plus dans la syntaxe que dans le vocabulaire de Montaigne ; c'est à peine si je relève « discrepance, profiuvion, scéléré, consorce, retenter, exagiter, mulcter, pensiles, oriunde, perflable, verisimilitude », et quelques autres, parmi lesquels ce beau mot de « gratitude » que -Montaigne a, sinon créé, du moins protégé ouvertement et mis en honneur.

Les Essais nous offrent quelques exemples de ces « provignements » chers à la Pléiade, c( apparesser, infiable, esclaver, enchérisse-

ments déhontés » ; mais ici encore, Montaigne se montre très discret.

Ce qui est plus grave, ce sont ses gasconismes. Nous ne prétendons pas les étudier en détail ; qu'il nous suffise d'indiquer les principaux.

Ce sont d'abord des termes gascons semés çà et là dans les Essais : appiler (tasser), arenvoyer (renvoyer), asture (dans ce mot, l'orthographe seule est gasconne), bastine (petit bât), bavasser (augmentatif de bavarder), bihore (au secours), bonnetade, boutade, cadet, escarbillat, estrette ou strette (attaque impétueuse), harpade, revirade, stropiat.

Ce sont surtout des constructions étrangères au français (j'entends au français du xvi® siècle), et dont Montaigne ne craint pas de se servir couramment. Ainsi^ il réunit l'adjectif possessif et démonstratif, selon les règles de la syntaxe gasconne : « Cette notre exaspération... Toute cette notre suffisance... Ils en prêtèrent le moyen par cette leur inclination. » De même, le souvenir du parler gasco'n peut seul expliquer l'emploi du pronom en dans des phrases comme celles-ci : « Nous appelons Dieu tout-puissant. Père, et dédaignons que nos enfants nous en appellent. — Nous n'entendons pas les bêtes, plus qu'elles nous; par cette même raison, elles nous peuvent

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