‹ MontaigneChapitre 6 sur 43 · SA PREMIÈRE JEUNESSE · texte numérisé non relu

SA PREMIÈRE JEUNESSE

Arrivez-y sur le point de leur office, vous n'oyez quo cris d'enfants suppliciés ou de maîtres enivrés en leur colère, d

Et plus d'une fois, sans doute, les classes furent, comme il le dit, « jonchées de tronçons d'osiers sanglants. »

Le fouet était considéré comme un précieux instrument d'éducation, et on en abusait. Ni maîtres ni parents ne s'étaient guère avisés que l'âme des enfants, mieux qu'au sentiment de la crainte, obéit à la voix de l'affection, et qu'elle est sensible aux nobles appels de l'honneur el du devoir.

Montaigne, d'ailleurs, ne fut pas le seul ou le premier à condamner cette barbare éducation. Pour ne parler ni d'Erasme, ni de Rabelais, dont les éloquentes protestations sont connues de tous, un jésuite espagnol (et le fait mérite d'être cité à plusieurs titres), dont les ouvrages pédagogiques viennent tout récemment d'être rappelés à notre attention (1), plaida la même cause que Montaigne, avec moins détalent sans aucun doute, mais avec une émotion peut-être plus touchante et plus chaleureuse.

L'amour paternel avait cependant adouci, dans

(1) Juan Bonifacio, par le P. J. Delbrel. Paris, Picard,

la mesure du possible, les rigueurs du collège.

a 11 n'est possible de rien ajouter au soin que mon père eut et à me choisir des précepteurs de chambre suffisants et à toutes les autres circonstances de ma nourriture (éducation), en laquelle il réserva plusieurs façons particulières... tant j a que c'était toujours collège. »

L*un de ces précepteurs choisis pour leur « débonnaireté et facilité de complexion » se trouva heureusement être un « homme d'entendement. » Ce fut à lui que Montaigne dut de ne pas emporter du collège le dégoût des chefs-d'œuvre étudiés. Impatient de toute discipline, Montaigne était volontiers enclin à délaisser, pour des lectures librement choisies, le fastidieux devoir imposé à l'écolier. Ces lectures aimées, ce n'étaient pas les romans de chevalerie, mais les grands poètes latins, dont la langue lui était plus familière que la langue française elle-même. Le précepteur se rendit bien compte que le plaisir — salutaire et fructueux en somme — de son élève provenait de ceci, qu'il lisait de belles pages, et que cette lecture était volontaire ; il se résolut donc de « conniver à cette débauche d et sut très habilement tantôt fermer les yeux, tantôt ramener l'enfant avec douceur à la besogne scolaire. Et c'est ainsi que dans ces heures qui paraissaient

Page 1