LETTRE DE M. EDME CHAMPION
« Paris, 10 août 1909.
Au Docteur Armaingaud.
Monsieur,
Je retrouverai avec plaisir dans le volume que vous préparez, l'article que j'ai publié dans la Revue Bleue. du 23 mars 1907. Je voudrais seulement y joindre quelques réflexions qui m'ont été suggérées soit par vous, soit par mes études récentes.
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J'ai dit, il y a deux ans, que dans la première et la dernière page du chapitre de VAmilié, Montaigne se jouait de nous. Je ne parlerais plus de même aujourd'hui.
Bien loin de vouloir abuser les lecteurs intelligents et attentifs, les seuls auxquels les Essais fussent destinés, Montaigne a pris, pour les empêcher d'être dupes de certames précautions indispensables, une peine qui justifie sa promesse de faire une œuvre de bonne foi.
Le Discours de la Servilude voJonlairc venait d'être publié par les huguenots. Sentant le danger de recommander un pareil appel à la révolte, Montaigne se prépare des moyens de défense, des excuses. Il présente le pamphlet comme l'essai d'un tout jeune garçon, un exercice d'écolier, d'enfant, sur un sujet banal, un lieu commun tracassé en mille endroits, un morceau de rhétorique ■< demeuré par rencontre ».
Mais en même temps il dit qu'il l'aurait inséré dans les Essais, si les réformés ne l'avaient pas mis en lumière à mauvaise fin; que c'eût été l'honneur et l'ornement de son livre; que les gens d'entendement qui en ont eu connaissance l'ont grandement approuvé; qu'il ne s'y trouve rien que de conforme aux opinions de La Boétie. Après en avoir loué l'éloquence, il en atteste la sincérité, il finit même par en approuver l'idée principale, la préférence donnée à la république sur la monarchie \ Bref, il s'applique, en réalité, à faire estimer, rechercher et lire, ce qu'en apparence il affecte de traiter comme une oeuvre sans grande portée. Forcé de jouer une comédie, il la joue de façon à ce qu'elle ne puisse pas être prise au sérieux. Il ressemble à un homme qui, réduit à porter un masque, le soulèverait à chaque instant pour être reconnu. Afin de donner l'éveil, il accumule les exagérations, les invraisemblances, les contradictions. Ce n'est pas, comme
l. Il a ajouté que La Boétie avait raison.
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on pourrait le croire et comme je l'ai dit autrefois, par excès de prudence,, qu'il réitère certaines protestations d'une manière indiscrète et fastidieuse; c'est au contraire pour nou«; mettre en garde contre elles, pour les avilir comme des denrées que l'on discrédite à force de les offrir; c'est pour nous faire dire : assez, trop. Il veut nous faire sentir que ce ne sont que formalités vaines. Il nous croyait capables de discerner sa véritable pensée, de la démêler des simagrées dont il l'enveloppe.
L'événement a prouvé qu'il avait trop bonne opinion de nous. Il eut tort de compter sur notre sagacité. Mais nous sommes inexcusables de ne pas avoir compris ce qu'il donnait à entendre assez nettement pour nous préserver de la méprise grossière dans laquelle nous sommes tombés. Ne reprochons pas à Montaigne d'avoir dissimulé: il serait en droit de nous reprocher notre crédulité, notre étourderie, notre inintelligence.
Pouvait-il nous supposer assez aveugles pour admettre que le Discours de la Servitude volontaire fût une œuvre de première jeunesse, l'essai non retouché' d'un enfant; pour accepter comme un exercice de rhétorique sur un lieu commun, cet écrit qui vise non la servitude en général, non une tyrannie abstraite, un tyran imaginaire, mais un tyran réel, en chair et en os, montré du doigt, peint d'après nature avec une précision singulière et frappante? Pouvait-il supposer qu'un des plus violents appels à l'insurrection que le monde ait jamais entendus, passerait sans objection pour avoir été fait à la veille ou au lendemain de la mort de François I^', par un ami du repos public, un ennemi des remuements, un homme qui, respectueux des institutions de son pays, travaillait à apaiser les discordes civiles et, sur le point de mourir, donnait à M. de Beauregard des avis si prudents, si modérés: un homme qui, s'il avait vécu dix ans de plus, aurait