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Il ne le vit oiicqucs depuis qu'il lui échappa

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probablement, au fort des guerres de religion et des persécutions, tenu le langage véhément qu'on lui a prêté, mais qui, de son vivant, ne prêchait que la tolérance et la paix? Ni sous Henri II, ni sous François II, ni aux premières années de Charles IX, certains passages du pamphlet n'ont pu être écrits par ce La Boétie que Montaigne nous montre dans les Essais et dans sa lettre à son père.

Pouvait-il supposer que nous ajouterions foi à son prétendu projet de publier, quelques mois après la Saint-Barthélémy, l'œuvre encore inédite qu'il n'osait réimprimer quelques années plus tard? L'initiative des huguenots, au heu de le détourner de cette entreprise, lui permettrait de l'exécuter impunément. L'argument qu'il allègue pour y renoncer était de nature à l'y encourager. Au lieu de dire : je ne réimprimerai pas, comme je voulais le faire, parce qu'on a imprimé à mauvaise fin, il n'avait qu'à dire : parce que c'est désormais inutile. Alors qu'il a une bonne raison à donner, il en invente une qui est évidemment mauvaise. Comment ne nous en sommes-nous pas aperçus? Comment n'avons-nous pas vu clair dans son jeu?

Pouvait-il supposer que nous le croirions sérieusement hostile à une publication dont il se faisait comphce, qu'il feignait de désapprouver, mais à laquelle ilapportait un concours si efficace et si éclatant?

Non, Montaigne ne se jouait pas de nous. Il ne voulait pas nous faire prendre le Discours de la Serviîude volontaire pour un exercice de rhétorique, pour une composition enfantine; il ne voulait pas davantage qu'il fût imputé par nous à un adversaire des remuements et nouveautés; il ne voulait pas que la page sur Ronsard et la pléiade parût écrite au début du règne de Henri II, encore moins à la fin de celui de François I"""; il voulait précisément le contraire. Ce n'est pas pour nous induire en erreur qu'il changea la date qu'il avait d'abord assignée au pamphlet. En disant dans la première édition des Essais que La Boétie avait

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écrit à l'âge de dix-huit ans, il comptait qu'aucun lecteur sérieux ne trouverait possible qu'un si jeune garçon eût parlé si virilement. Gomme personne ne se récria, il mit seize au lieu de dix-huit; il eût rais douze s'il avait osé. Il n'avait sans doute pas découvert, vingt ans après la mort de son ami, que le discours était plus ancien qu'il ne le pensait; son but était de nous donner l'éveil, de nous amener à deviner que la date indiquée était Active. Ce n'est pas sa faute, si pendant trois siècles nous avons persisté à adopter au pied de la lettre quelques mots évidemment dictés par une circonspection légitime, et démentis par tout ce qui les accompagne.

Vous voyez, Monsieur, que j'ai fait un pas de plus dans la voie que vous nous avez ouverte. Peut-être même vais-je maintenant plus loin que vous, en disant que Montaigne bien compris, entendu comme il veut l'être, autorise non seulement à tenir pour très vraisemblable, comme vous le faites, mais à affirmer que le Discours de la Servtiude n'est pas sorti des mains de La Boétie tel que nous le lisons. Sans être aussi nettement affîrmatif sur la seconde partie de voire thèse, que c'est Montaigne lui-même, et non les prolestants, qui a écrit les pages que La Boétie n'a pu écrire, je la crois très vraisemblable. Il me semble y reconnaître ses mains. Son silence complet sur les modifications apportées à l'œuvre est un argument très digne d'attention. Les interpolations que tout le monde paraît d'accord à reconnaître, celles mêmes que les Essais permettent de soupçonner, Montaigne ne les signale pas, n'en dit pas un mot. Il remarque qu'on a changé le titre de l'ouvrage, que La Boétie n'était pas un homme à publier un écrit subversif; à plus forte raison fallait-il noter que cet écrit avait été altéré; n'était-ce pas son intérêt bien évident? Quoi ! on attribue à La Boétie des propos qui ne sont pas de lui, et son ami n'en profite pas pour protester avec éclat ! N'eût-il pas été beaucoup

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plus à son aise pour louer le discours, s'il avait d'abord déclaré que l'édition faite par les huguenots n'était pas conforme au texte primitif? Cela suffisait pour le mettre en sûreté, il se trouvait dès lors dispensé de toute comédie. Au lieu d'user de cette vérité qui l'eût protégé, il a recours à un stratagème regrettable. Pourquoi? Je ne vois à ce silence qu'une explication : si Montaigne est complice des interpolations, si, comme vous en êtes convaincu, et comme je suis tenté de le croire, les additions les plus importantes lui appartiennent, il dut redouter de les mettre en lumière. Attirant l'attention sur elles, il aurait risqué de l'attirer aussi sur leur origine, de faire rechercher d'où venaient ces pages terriblement éloquentes et d'en être reconnu l'auteur. Il ne lui convenait pas de provoquer une enquête, qui eût été périlleuse pour lui et surtout pour son livre.

Si vos contradicteurs n'ont pas d'objections plus solides que celles qui nous sont connues, ils feront bien d'abandonner la lutte. Comme pendant trois siècles personne n'a douté que le Discours de la Servitude volontaire fût tout entier de La Boétie, ils se persuadent que votre entreprise est présomptueuse et chimérique. Ils oublient que pendant bien plus longtemps on attribua le Pentateuque à Moïse et les Évangiles à Mathieu, Marc, Luc et Jean. On a pourtant fini par distinguer dans les premiers chapitres de la Genèse deux récits de la création très différents l'un de l'autre, et par trouver, non seulement dans le quatrième évangile, mais aussi dans les synoptiques, la preuve que ces écrits ne sont pas l'œuvre des personnages dont ils portent le nom '.

Edme Champion. »

1. Le texte de cette lettre qui, par suite d'erreurs typographiques, avait été inexactement reproduit dans la Revue Bleue du 14 août 1909, a été revu par l'auteur.

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