De Thou, Hisîoire, t. VII, p
tives n'ont d'effet sur les hommes pour les porter à l'action, à l'action armée surtout, que si elles sont clairement applicables à des faits proches, présents à la mémoire de chacun.
L'influence qu'il reconnaît au Conir'un, de Thou l'explique en ces termes : « Ceux qui le publièrent le détournèrent de sa véritable signification », lui donnèrent un sens bien différent « du véritable sens », et même « tout à fait contraire à l'intention que ce sage et savant auteur avait eue en le composant » ^.
Les éloges extraordinairement exagérés dont de Thou gratifie La Boétie témoignent qu'il n'a fait que répéter ce que lui a dit Montaigne. Il lui attribue, en effet, « un sublime génie » (t. IV, p. 599). Ce génie de La Boétie n'est qu'une idée délirante de Montaigne qu'explique,
1. DeThou, H/sZoïre, t. IV, p. 599; t. VII, p. IScLt. I, p. 346. De Thou place par erreur la publication du Conir'un à l'année 1573 [Ibidem, t. VII, p. 18) sous Charles IX et même immédiatement après le départ du duc d'Anjou pour la Pologne. Il ignore donc qu'il fut publié dans le Réveille- Malin, partiellement, et en 1574 seulement. On aperçoit très bien la cause de cette documentation imprécise. De Thou, pendant vingt-deux ans, recueillit les matériaux de son Histoire avec grand soin et beaucoup de scrupules, se renseignant auprès des témoins les plus directs. Ici, le témoin était Montaigne, avec lequel il s'est souvent entretenu des faits de son temps, et dont il nous dit lui-même que pendant son séjour ù Bordeaux, en 1582, et plus tard à Blois, en 1588, « il tira bien des lumières » *. Or, si ma thèse est juste, Montaigne avait, nous le verrons, un intérêt considérable à dissimuler la vérité sur les conditions et circonstances réelles de la publication du Conir'un.
* Mémoires de de Thou, on [Ole du tome 1 de son Histoire, p. u9.
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excuse et rend touchante l'amitié-passion qu'il avait pour lui.
Paru au commencement de 1574, le portrait du tyran flétri par le pamphlet devait être celui, non de Charles IX, mais de Henri, son frère. A ce moment, Charles IX, miné par la phtisie, est un valétudinaire que chacun s'attend à voir mourir d'un jour à l'autre. Il a failli succomber au mois de septembre précédent, dans le voyage où il accompagnait son frère d'Anjou gagnant la Pologne. Il crache le sang, se détruit chaque jour un peu plus par ses excès, semble s'étudier à combler les vœux de ses ennemis politiques et de ce frère, le plus ennemi de tous, qui attend impatiemment son dernier soupir. Aussi, n'est-ce pas sur Charles que dans leurs libelles les protestants vont désormais faire porter les malédictions et les invectives, mais sur son frère d'Anjou, roi et tyran de Pologne aujourd'hui, roi et tyran de France demain. Dans la première édition du Réveille-Malin, parue en 1573 ^, Charles IX n'étant pas encore reconnu aussi dangereusement malade qu'il l'était réellement, on ne parle guère que de lui, et le portrait qui nous occupe n'y est pas. Dans la deuxième édition, au contraire, parue en 1574, quelques semaines avant la mort de Charles IX, et qui contient le
1. Sous le titre de : Dialogues où sonl Irailées plusieurs choses adressées aux proleslanls el huguenots de la France.
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second dialogue avec le portrait, on s'occupe beaucoup plus du duc d'Anjou. C'est contre lui que les auteurs provoquent le poignard des Brutus, n'ignorant pas qu'Henri n'a quitté la France qu'à regret et qu'il aspire à y revenir pour leur faire une guerre d'extermination. Il n'est donc pas surprenant que, dans le Discours^ qui leur a été communiqué par une main amie pour le publier avec leurs propres écrits, le tyran dont on flétrit les vices, les bassesses et les cruautés, soit, dès ce moment, le duc d'Anjou et non plus Charles IX.
Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans la première édition des Essais, parue quatre ans après les Mémoires de l'État de France, Montaigne parlait d'un roi efféminé dans les termes suivants, qui rappellent d'assez près ceux du Contr'un : « L'empereur Vespasien estant malade de la maladie dont il mourut ne laissoit pas de vouloir entendre Testât de l'Empire, et dans son lict mesme, despeschoit sans cesse plusieurs affaires de conséquence, et son médecin l'en tançant comme de chose nuisible à sa santé : « Il » faut, disoit-il, qu'un Empereur meure debout; » voilà un beau mot à mon gré, et digne d'un grand Prince, et le devroit-on souvent ramentevoir aux Princes et aux Roys pour leur faire sentir
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que cette grande charge qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes n'est pas une charge oisive; et qu'il n'est rien qui puisse si justement desgouter un subject de se mettre en peine et en hazard pour le service de son prince, que de le voir appoltronny cependant luy-mesme, à des occupations lasches et vaines, et d'avoir soin de sa conservation, le voyant si nonchalant de la nostre ^. «
Que ce passage vise Henri III, cela serait déjà presque évident, alors même que Montaigne n'eût rien ajouté à cette page; mais il y a joint, plusieurs années après 2, quelques hgnes qui en complètent et en précisent la signification. Le parallèle qu'il y établit entre la vaillance du roi de Navarre et la fainéantise de celui dont il vient de parler, ne laisse, en effet, de place à aucun doute. « Nul prince vertueux et coura- » geux ne saurait souffrir qu'on l'entretienne de » si honteuses instructions (consistant à lui dire » qu'il vaut mieux qu'il conduise ses guerres par » d'autres que par soi). Sous couleur de conserver » sa tête comme la statue d'un saint à la bonne » fortune de son état, ils le dégradent justement de
1. Les Essais, chap. XXI du livre II, intitulé : « Contre la Fainéanlisc, » C'est le début du chapitre.
2. Ces lignes ont été ajoutées par Montaigne, de sa main, sur un exemplaire de l'édition de 1588, conservé à la Bibliothèque nmnicipale de Bordeaux, en vue de l'édition suivante, laquelle n'a paru qu'après la mort de l'auteur (édition de 1595, in-folio, chez Langelier).
» son office, qui est tout en action militaire, et l'en » déclarent incapable. J'en sais un qui aimerait » bien mieux être battu que de dormir pendant » qu'on se battrait pour lui, et ne vit jamais » sans jalousie ses gens faire quelque chose de » grand en son absence. » A ces derniers mots, tous les commentateurs ont reconnu Henri de Navarre. Il est, d'ailleurs, impossible de s'y tromper. Il n'y a aucun autre prince, au moment où ces lignes sont écrites (de 1588 à 1592), auquel elles puissent s'appliquer; et nous savons que Montaigne fut en relation d'amitié pendant cette période avec Henri IV, qu'il avait reçu au moins deux fois sa visite dans son château du Périgord, et qu'il ne cessa d'être en correspondance avec lui.
Ainsi, Montaigne, dans un livre dont la préparation est contemporaine de la publication du Conir'un, parle d'Henri III en des termes analogues à ceux du Discours et à ceux de tous les libelles protestants. Et l'on voit que de plusieurs côtés, soit lorsqu'il n'est encore que duc d'Anjou, ou roi de Pologne, soit après qu'il est devenu roi de France, les regards, les colères et les ironies sont dirigées contre Henri III ^.
1. Il n'est pas sans intérêt de noter que dans les deux années qui ont suivi la Saint-Barthélémy, les réformés, si indignés et si acharnés contre Henri de Valois, n'avaient ou feignaient de n'avoir pas de rancune contre le duc de Guise, meurtrier de Coligny. Le duc, disent-ils, a tué l'amiral parce qu'il voyait
Le texte intégral du Discours nous fournit d'autres allusions. Le portrait du jeune prince n'a pu être jeté comme négligemment dès l'exorde d'une dissertation contre «le tyran» sans que l'auteur y ajoutât des traits rappelant les actes et les vices de celui contre lequel s'exerce sa verve. Les allusions se trouveront forcément limitées par la date même de la publication aux dernières années du règne de Charles IX et aux deux premières années du règne de Henri IIL Il sera d'autant plus facile de reconnaître derrière leur voile les hommes et les événements, et de ne pas les confondre avec ceux d'une autre époque et d'un autre règne ^. Les faits que nous devons surtout nous attendre à voir mettre en lumière et stigmatiser ici sont évidemment ceux qu'après la Saint-Barthélémy les protestants
en lui l'instigateur du meurtre de son père, et non par haine contre la religion nouvelle; ce n'est qu'une querelle de famille. Aussi, après avoir remercié Guise d'avoir sauvé du massacre plusieurs de leurs frères, ils lui proposent une alliance : ils l'aideront à renverser les Valois, et Henri de Guise, reprenant ainsi le trône usurpé à ses ancêtres par Hugues Capet, rétablira, avec la liberté de conscience, la paix civile, et deviendra le père de tous ses sujets sans distinction de religion {Réveille- Malin des Français). A cette date, les huguenots ne comptaient pas encore sur le fils d'Antoine de Navarre.
1. Rien, dans le texte du Conlr'un, ne contredit l'idée à laquelle nous sommes ici conduits : les remaniements du Discours, de 1574 à 1577, ont été composés en deux fois au moins; une première partie a été transmise aux publicistes protestants
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et tous les ennemis de l'odieuse politique des deux Valois et de leur mère signalent dans leurs écrits satiriques ou dans leurs narrations souvent véridiques, et dont ils veulent que le souvenir soit toujours présent à l'esprit de leurs coreligionnaires et des catholiques honnêtes.
La rehgion servant beaucoup plus que sous les règnes précédents d'instrument et de couverture à la tyrannie et s'associant à des crimes révoltants; les princes et leurs favoris donnant les plus honteux exemples, promenant leurs bacchanales et leurs pillages à travers la ville; l'éloignement systématique des hommes que leur expérience et leur situation rendaient capables de servir l'État, et leur remplacement par de jeunes aventuriers, compagnons et fournisseurs des débauches royales; comme le constate l'Estoile « la charge des finances donnée aux plus déloyaux, la conduite des armées aux plus couards, et le gouvernement aux plus fols »; plusieurs des mignons sacrifiés par celui-là même qui les avait élevés; tels sont les tableaux que les ennemis du pouvoir retracent dans leurs écrits.
Ces tableaux, ces faits caractéristiques de la
au commencement de l'année 1574, utilisée par eux dans le Réveille- M aiin des Français et incorporée au dialogue. Une seconde composition dans laquelle ont été ajoutés, de 1574 à 1576, les passages qui font allusion au règne d'Henri III, leur a été transmise au moment même de la publication du texte complet, en 1577.
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fin du règne de Charles IX et du commencement de celui de Henri III, nous allons les retrouver successivement dans les pages du Conir'un.
Religion comme instrument de tyrannie. — Qu'on veuille bien relire le long morceau qui commence ainsi : «Par ce moyen ils s'assurent que ce peuple se fierait plus d'eux... » Je le résume : les tyrans anciens, entre autres moyens pour fonder leur domination, se servaient de l'imposture religieuse, de « bourdes » que les peuples, dans leur ignorance, prenaient pour argent comptant. Ils se disaient envoyés, inspirés et soutenus par la di\anité, exécuteurs de ses volontés, et se mettaient « la religion devant pour gardecorps », empruntant « quelque eschantillon de la divinité pour le soutien de leur meschante vie». Nos tyrans, « nos rois, » ceux que nous et nos ancêtres avons et avons eus pour nous gouverner, ont inventé les mêmes impostures (fleur de lys, sainte ampoule, etc.), tant il est vrai que tous les tyrans emploient les mêmes moyens pour tâcher « d'accoustumer le peuple envers eux, non seulement à obéissance et servitude, mais encore à dévotion » ^.