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SÉNÈQLE, lettres 08 et

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La vraisemblable raison de cet éloignement de la Cour est que Montaigne n'a pas pu, avec sa finesse et sa profondeur d'observation, vivre plusieurs mois à la Cour sans pénétrer les véritables intentions de Catherine, sans comprendre le peu de chances de succès de la politique honnête et raisonnable à laquelle Charles IX avait semblé se ralher.

La reine et le duc d'Anjou laissaient déjà voir leurs vrais desseins. Ils venaient de l'emporter sur un point capital : les protestants et les Politiques ayant réclamé, comme signe et gage de la sincérité du roi, le rappel de Michel de l'Hospital au pouvoir, Catherine réussit à l'empêcher; elle fit davantage; elle obtint les sceaux pour son plus intime confident, René Birague, c'està-dire pour l'homme qui représentait la politique la plus opposée à celle de la conciliation.

Dans les entretiens qu'il eut avec Montaigne, l'Hospital, découragé, vaincu dans sa politique généreuse et clairvoyante, désespérant de la paix et de l'ordre public, lui avait sans doute fait part de ses tristes pronostics. Renseigné et orienté par le grand politique, par ses observations personnelles, moins confiant que Coligny qui se laissa prendre aux avances de la Cour,

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Montaigne n'avait pas tardé à voir que la paix du 8 août 1570, bien nommée « Paix boiteuse et mal assise », cachait un piège où les protestants avaient été perfidement attirés; il avait pressenti qu'une pareille politique préparait de sanglantes tragédies.

Voilà ce qui détermina l'honnête homme qu'il était, ennemi de toute cruauté et de toute perfidie, ayant en horreur la déloyauté, pour le résoudre à s'éloigner de la Cour i. De cet éloignement, veut-on faire honneur à sa prudence? Soit, et il est vrai que Montaigne est prudent autant que généreux. Mais sa prudence souligne en quelque sorte la générosité de son âme, car elle consiste ici à comprendre que les malheurs qu'il prévoit se produisant, il ne pourra pas ne pas se conduire de manière à se compromettre.

Pendant que le philosophe organise sa vie provisoire de gentilhomme campagnard, et au

1. Montaigne a toujours donné à ceux qi.i l'ont connu la plus haute opinion de sa finesse, de sa pénétration et de sa connaissance des hommes. De Thou nous dit dans ses Mémoires quelles précieuses indications il a tirées de lui, à Bordeaux, en 1582, et, plus tard, aux seconds États de Blois. Ce sont ses entretiens avec Montaigne qui lui firent prévoir l'assassinat du duc de Guise par Henri 111, et le décidèrent à quitter l'Assemblée pour rentrer à Paris et ne pas être témoin du drame qu'il pressentait. (De Thou, Mémoires, p. 196 de l'édition Petite t.)

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moment où il commence à écrire ce qu'il appelle ses «Fantaisies», ses sombres pressentiments se réalisent; ils sont dépassés; la Saint-Barthélémy éclate; des milliers de Français sont massacrés à Paris et dans les grandes villes; plusieurs de ses amis sont certainement parmi les victimes. Une populace dirigée par Montferrand, excitée par les prédications forcenées du jésuite Auge,, ensanglante Bordeaux et se livre à des excès sans nom. Il entend les récits de ces carnages. Si tout lui a été conté, il a médité sur ce contraste inoubliable : le bourreau de Lyon se refusant à aider les massacreurs dans leur affreuse besogne, déclarant qu'étant l'exécuteur de la loi, et non un assassin, il ne portera la main sur aucun de ses compatriotes sans une sentence régulière de la justice ^: et presque au même moment, le chef de l'Eglise, représentant d'un Dieu juste et bon, ordonnant et présidant à Rome de solennelles réjouissances pour célébrer les tueries. Il put recevoir et lire en famille, entre sa mère, sa sœur et son frère, huguenots tous tes trois, ce livre délicieux : l'/lpo/ogfie du Stratagème du roi Charles IX, que Camille Capilupi, secrétaire de Grégoire XIII, écrivit quelques jours après le massacre, et où la préméditation du crime et la dissimulation de ses auteurs sont glorifiées avec un saint enthousiasme.

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