Mémoires de l'Eslal de France, t. I, pp
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Plus tard, dans les Essais, Montaigne ne fera qu'une allusion à la Saint-Barthéiemy. Cette allusion est restée jusqu'ici inaperçue : elle est cependant d'une singulière importance. La voici : «Je condamne en nos troubles la cause de l'un des partis, mais plus quand elle fleurit et quand elle prospère; elle ni' a parfois concilié à soy, pour la voir misérable et accablée. Combien volontiers je considère la belle humeur de Chélonis, fille et femme de Roys de Sparte : pendant que Cléobrt)tus son mary, aux désordres de sa ville, eut avantage sur Léonidas son père, elle fit la bonne fille, se rallia avec son père en exil, en sa misère, s'opposant au victorieux : la chance vint-elle à tourner, la voilà changée de vouloir avec la fortune, se rangeant courageusement à son mary, lequel elle suivit partout où sa ruine le porta; n'ayant, ce semble, autre choix que de se jeter au party où elle faisait le plus de besoin et où elle se montrait plus pitoyable ^ »
1. Les Essais, édition de 1588, i° 489" (verso), et page 207 du tome IV de l'édition Jouaust, qui en est la reproduction moderne (Paris, 1875). C'est dans ce texte qu'il faut lire ce passage, car Montaigne l'ayant modifié entre 1588 et 159*2, les éditions modernes, qui presque toutes reproduisent celle de 1595, publient le nouveau texte et non le texte primitif. Cette variante ne contredit nullement le premier texte et ne résulte point d'un changement d'opinion qui se serait produit dans l'esprit de Montaigne; mais, de 1588 à 1592, la Saint-Barlhélemy étant déjà éloignée, il transforma cotte phrase de telle sorte qu'elle exprimât, non plus la sympathie active qu'il a témoignée au parti accablé, mais celle qu'il veut témoigner, à l'avance, à celui qui, dans les luttes qui s'agitent au moment
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Ces paroles font suffisamment connaître les sentiments de Montaigne dans les années qui ont suivi les massacres du 24 août à l'égard des réformés et des défenseurs d'une cause « misérable et accablée ». Quant à ceux qu'il éprouve pour la personne même du fils préféré de Catherine, du plus allègre collaborateur de l'infâme trahison, j'ai cité, dans une précédente page, un passage caractéristique des Essais, qui témoigne du mépris que lui inspirent la lâcheté et la vie dissolue du jeune roi. Je vais reproduire d'autres passages où, un peu plus tard, il flétrit ses actes de honteuse politique : ils montrent que l'opinion de Montaigne au sujet d'Henri d'Anjou n'a jamais varié.
Au moment même où Henri III gaspille les finances, épuise les ressources de la France à
où il écrit, se serait trouvé digne de pitié. Les éditions courantes nous laissent donc ignorer le sentiment de Montaigne sur un des plus grands événements auxquels il ait assisté dans ce siècle le plus tragique de notre histoire. Aucun exemple, peut-être, ne montre mieux combien il est indispensable à qui veut bien connaître Montaigne de consulter et comparer les diverses éditions des Essais, de 1580 à 1595. Non seulement Montaigne, d'une édition ù l'autre, a complété, éclairci, quelquefois obscurci sa pensée, mais encore il lui est arrivé plus d'une fois de supprimer une remarque ou une allusion qui n'avaient plus le même intérêt ou la même opportunité. Il lui est arrivé même de supprimer des jugements sur luimême, qu'il ne trouvait plus aussi exacts.
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son profit, et se livre à des somptuosités scandaleuses, à de folles largesses envers ses flatteurs, cependant que le peuple croupit dans la misère, on lit dans les Essais, enveloppées de digressions sur les Coches, ces ironiques sévérités : « // est trop aisé d' imprimer la libéralité à cetuy qui a de qiioy y fournir autant qu'il veut aux dépens d'autruy Une pareille largesse se comporte bien avec la tyrannie même Les rois de
ce temps sont réduits à faire leurs emprunts après, sur leurs subjecls inconnus, et plutôt sur ceux à qui ils ont fait du mal qu'à ceux à qui ils ont fait du bien Outre ceci, il semble aux sujets, spectateurs de ces triomphes, qu'on leur fait montre de leur propre richesse, et qu'on les festoie à leurs dépens ^. »
Poursuivant méthodiquement notre enquête, recherchons, maintenant, quelles furent les relations habituelles, les fréquentations de Montaigne, pendant cette période de sa vie. Ses amis sont connus; il les a presque tous désignés à notre sympathie ou à notre admiration, soit dans les Essais, soit dans ses Voyages; les autres ont témoigné dans leurs ■écrits de leur estime et de leur amitié pour lui.