Les Essais, livre III, chap. VI, t. III, pp
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Voici les noms des plus illustres, accompagnés d'un extrait de leur dossier politique...
Paul de Foix. — Un des plus grands hommes du xvi« siècle, magistrat, puis archevêque et ambassadeur de France. Fut, toute sa vie, suspect de ne pas croire à l'Eucharistie et de pencher vers la Réforme. Presque seul, parmi les princes et conseillers du Roi dans le Grand Con eil réuni à Lyon en 1575, osa déclarer que la paix religieuse étaiL indispensable, stigmatiser la Saint-Barthélémy et réclamer la liberté de conscience.
De Brach. — - Avocat et conseiller au Parlement de Bordeaux, le véritable éditeur des Essais en 1595, si on adopte, l'opinion de notre grand érudit bordelais,. M. Reinhold Dezeimeris: rendit un pultlic hommage à la vertu de Michel de l'Hospital et flétrit dans ses vers la Saint-Barthélémy.
D'OssAT. — Disciple de Ramus, défenseur de la liberté de conscience; ami et collaborateur d'Henri IV,
Henri de Mesmes. — Admirateur de l'Hospital et négociateur du traité de Saint-Germain, par lequel il croyait sincèrement, semble-t-il, avoir assuré la paix et la liberté de conscience. Fit tout ce qu'il put pour éviter les massacres.
Guv DU Faur de Pibrac. — Défenseur, au Concile de Trente, des libertés Gallicanes contre le Pape. Racheta ses premières faiblesses politiques par plusieurs acles de courage et par une attitude indépendante; fut disgracié pour avoir témoigné ses sympathies aux victimes du 24 août et réclamé la liberté religieuse.
Philibert de Grammoxt. — Ami intime d'Henri de Navarre avec lequel il s'évada de la Cour de France en 1576.
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De Lansac. — Agent de Catherine de Médicis et d'Henri III, le seul ami de Montaigne qui n'ait jamais été disgracié pour son indépendance. A dû lui fournir des renseignements précieux, après la paix de Saint- Germain, sur les dessous de la politique de Catherine.
Henri de Navarre. — Les relations d'amitié entre Montaigne et le roi de Navarre sont connues. Elles commencèrent à la Cour de France dès la jeunesse du prince, et durèrent sans interruption jusqu'à la mort de l'auteur des Essais. Montaigne reçut Henri deux fois au moins dans son château du Périgord, €t fut nommé par lui gentilhomme de sa chambre.
Etienne Pasquier. — L'un des plus fermes défenseurs de la tolérance religieuse.
Jacques-Auguste de Thou. — Le grand historien, ministre d'Henri IV, inspirateur et rédacteur de VEdil de Nantes.
François Hotman. — Protestant; le célèbre auteur du pamphlet de Furoribus Gallicis et du traité de politique démocratique Franco-Gallia proclamant, contre les Valois, la souveraineté populaire. Montaigne entretenait avec lui des relations amicales. En passant à Bâle, en 1580, il l'invite à dîner; et, quelques semaines plus tard, il lui écrit pour lui faire part de ses impressions de voyage. Ces rapports avec le plus considérable des publicistes protestants, le plus puissant organisateur de la campagne de presse poursuivie contre la Saint-Barthélémy et contre le pouvoir despotique des rois, avec cet ami de Simon Goulart, éditeur du Recueil où fut publié pour la première fois le texte du Conlr'un, doivent être retenues i.
l. Mon ami, M. Louis Dclcurrou, conseiller à la Cour de cassation, sans avoir fait de recherches sur le Conlr'un ni sur la question des relations de Montaigne avec les réformî'S, a émis, dans une annotation manuscrite sur une page du livre
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Citons encore, parmi les amis de Montaigne : Antoine Loisel, le grand jurisconsulte, dont il fit l'éloge en 1582, à Bordeaux. Élève et héritier de Ramus, qui avait péri pendant la Saint-Barthélémy, Loisel fut mis à l'écart par la Cour des Valois, comme indépendant et défenseur de la tolérance;
Gaston de Foix, marquis de Trans, dont les trois fils suivirent le parti de Navarre, et qui fut un des introducteurs de Montaigne à la Cour de Charles IX, et son parrain dans l'ordre royal de Saint-Michel;
Du Ferrier, le plus intime ami de Michel l'Hospital. Fut, toute sa vie, défenseur de la liberté religieuse, se fit plus tard protestant, devint chancelier d'Henri IV;
Du Plessis-Mornay, surnommé le Pape des Huguenots, principal conseiller d'Henri IV, et auteur des Vindiciœ conlra îyrannos.
Enfin, nous avons la preuve des relations de Montaigne avec d'Aubigné, avec le vicomte de Turenne, catholique que les horreurs de la Saint-Barthélémy convertirent à la Réforme.
Ainsi renseignés sur les antécédents de Montaigne, sur les causes vraisemblables de sa retraite, sur les dispositions dans lesquelles durent le trouver les massacres du 24 août, sur ses amitiés et ses affinités sociales, rappelons en quelques mots, avant de l'interroger lui-
de M. Bonnefon (Œuvres de La Boéllc), une idée qui montre chez son auteur, si j'ai raison, une singulière perspicacité : « Il serait intéressant de rechercher l'intervention de Montaigne dans la publication du Discours, à l'aide de documents qui établiraient ses relations avec les auteurs protestants de ce temps-là. »
même, les événements au milieu desquels parut pour la première fois le Contran.
Les protestants, d'abord atterrés par les horreurs de la Saint-Barthélémy, se ressaisissent au bout de quelques semaines. Ceux du Midi refusent de recevoir les soldats du roi. La Rochelle qui semblait devoir être le pivot de la résistance, et devant laquelle le siège avait été mis, eut beau accepter le traité de juillet 1573; nombre de gentilshommes eurent beau se soumettre; la résistance à l'autorité royale est désormais dirigée par la bourgeoisie huguenote. Les villes rejettent comme insuffisantes et acceptées sans mandat, les conditions du traité de La Rochelle. Les réformés se sentent encouragés par une grande partie de l'Europe et en France par les catholiques modérés (les Politiques). Ils se constituent en fédération. Leurs écrivains lancent, les uns des pamphlets contre les auteurs de la Saint -Barthélémy, les autres des traités politiques où sont revendiqués les droits des sujets vis-à-vis des rois. C'est d'abord le Dialogue de Nicolas Barnaud (1573), dont nous avons déjà parlé. Ce premier appel contre la tyrannie est bientôt suivi du de Furoribus Gallicis, récit émouvant des massacres, adressé à toutes les puissances, et qui commença la série des recours directs à la pitié de l'Europe, en ouvrant le procès devant
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l'opinion. Parmi les traités de science politique, le plus important fut le Franco- Gallia. François Hotman y exposait avec force la théorie du gouvernement représentatif républicain, « c'est-à-dire d'un gouvernement fondé sur la souveraineté inaliénable de la nation, que la forme de l'État soit, ou purement élective, ou mélangée d'une délégation héréditaire ». Ce livre fut bientôt suivi du Discours merveilleux de la vie de Catherine de Médicis (attribué à Henri Etienne), où étaient résumés avec véhémence les griefs du parti protestant et des Politiques contre la reinemère. Au milieu de ces publications apparaît en 1574 dans le Réveille- Malin des Français^, où il n'est représenté que par un fragment, et en 1577 dans les Mémoires de VEslat de France sous Charles Neufiesme -, où il est publié dans son texte entier, le Discours de la Servitude volon-
1. Le Réveille- Malin des Français, 1 volume, 1574, fut publié non pas à Edimbourg, comme le porte le titre, ni à Genève, comme on l'a cru jusqu'à ces dernières années, mais, nous l'avons vu, à Lausanne, suivant M. Henri Fazy {La Sainl- Barlhélemy à Genève, Paris, 1879, chez Fichbacher).
2. Mémoires de VEslal de France sous Charles Neufiesme, première édition, 1576-1577; deuxième édition, 1578, 3 volumes. Le Discours est dans le tome III. On a découvert à la Bibliothèque Nationale, et M. Payen a publié en 1863, une copie, dite copie de Mesmes, qui ne diffère que par quelques changements de mots du texte des Mémoires de VEslat de France. Rien n'établit que cette copie soit antérieure à la publication imprimée de 1576 (M. de Mesmes est mort en 1596). M. Bonnef on nous apprend qu'on a retrouvé un autre manuscrit ancien qui n'est que la transcription du texte imprimé dans les Mémoires de V Eslal de France.
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laire. Ni le fragment, ni le texte intégral ne portent le nom de l'auteur. Si celui de La Boétie y fut ajouté plus tard, c'est que Montaigne nous a fait savoir dans les Essais, en 1580, que le document publié par les protestants est bien celui qu'il faut attribuer à son ami. Ce n'est, en effet, que 150 ans après cette publication, 164 ans après la mort de La Boétie, et 135 ans après la mort de Montaigne, que le nom de La Boétie fut ajouté au titre, lorsque parut dans l'édition des Essais, de Coste (1727), la seconde édition du Conir'iin.
De l'exposé qui précède, que se dégage-t-il?
Un pamphlet, un éloquent cri de colère et d'indignation contre le plus redouté des auteurs de la Saint-Barthélémy et ses complices, un appel à l'insurrection contre le tyran, éclate au milieu de tant d'autres écrits révolutionnaires, sous le titre de Discours de la Servitude volontaire. Il y a un homme qui détient, depuis plusieurs années, le texte de ce Discours; aucun fait n'autorise à dire qu'à cette date de 1574-1577, personne autre que lui ait eu en sa possession une copie de ce texte. Cet unique possesseur du document a pris, à l'âge de trente-huit ans, et en pleine santé, une retraite brusque et prématurée,
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dont l'explication la plus vraisemblable est son désir de s'éloigner d'une Cour cruelle et corrompue, et de ne pas se trouver mêlé aux vilaines choses qu'il prévoit. Ses prévisions se réalisent; des milliers d'hommes sont massacrés parce qu'ils ont embrassé la religion nouvelle; la mère de cet homme, sa sœur, l'un de ses frères sont protestants ; la plupart de ceux qu'il aime ou avec lesquels il est en sympathie, sont soit des protestants, soit des catholiques aussi indignés contre les massacres que le sont les réformés eux-mêmes, aussi décidés à lutter contre l'affreuse politique qui les a produits, à revendiquer, à conquérir au besoin la liberté de conscience. Cet homme est d'une bonté, d'une loyauté attestées par tous ceux qui l'ont connu; il est le seul qui, parmi ses contemporains, ait osé s'élever contre la torture, même appliquée aux criminels. Cet homme, qui cache si souvent sa vraie pensée, ou du moins en enveloppe prudemment l'expression, nous dévoile ses sentiments intimes sur les victimes des luttes religieuses; il n'a pas embrassé la religion nouvelle et regrette que pour défendre des « conjectures » contre d'autres conjectures, ses sectateurs aient jeté le trouble dans la vie publique; mais leur cause, quand elle a été persécutée, « l'a concihé à soi», car il est «comme Flaminius et comme Chélonis : il aime à se rallier à celui qui est vaincu,
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à se prêter à ceux qui ont besoin de lui, plus qu'à ceux qui lui peuvent faire du bien ». Cet homme a dans la main un écrit qui, bien que purement théorique et de réminiscence antique, sans application intentionnelle au temps présent, suscite cependant des impressions analogues à celles que font naître au même moment dans toute âme honnête d'atroces cruautés. Cet écrit, profondément remanié pour en faire un manifeste politique d'une application directe, est enfin lancé au moment opportun et devient une arme puissante contre les persécuteurs. Et ce n'est pas cet homme qu'on retiendrait comme ayant fait passer cette arme aux persécutés ! Ceux-ci ont toute sa sympathie et toute sa pitié; ceux contre lesquels elle est dirigée ont tout son mépris et lui inspirent la plus profonde horreur. N'est-on pas autorisé et comme forcément amené à dire : c'est cet homme qui a donné cette arme ; c'est lui-même qui l'a forgée; c'est sa main secourable qui, prenant dans le dépôt à lui confié par son ami ce précieux papier, en a remanié le texte pour le donner aux opprimés, en l'adaptant à leurs desseins?
Certes, alors même que son intervention se fût bornée à transmettre aux réformés l'inoiïensive
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déclamation de son ami, Montaigne, politiquement, n'en deviendrait pas moins, et par le fait seul de cette entente avec les révoltés, un personnage tout différent de celui que l'on pensait connaître, et c'est là, peut-être, le principal intérêt de cette étude. Mais on ne saurait supposer, sans méconnaître ou oublier quel homme avisé était Montaigne, qu'il ait pu abandonner à ceux qui allaient s'en servir pour leur cause le soin d'un travail qui, pour que son but fût atteint, devait être une transformation, une refonte complète de la rédaction primitive. S'en rapporter à eux, c'eût été, puisque le pamphlet devait être forcément attribué à La Boétie, mettre la réputation de son ami à la merci des passions politiques et religieuses les plus vives et des rancunes les plus violentes. C'était mettre à leur discrétion la tranquillité et la sécurité de sa propre vie, car la refonte de ce document, maladroitement exécutée, pouvait découvrir Montaigne. Le mieux était évidemment de rédiger lui-même le manifeste, pour lui faire dire ce qu'il voulait dire, et de ne livrer aux éditeurs qu'un texte ne variehir. Grâce à ses relations d'amitié avec un grand nombre de réformés de marque, il n'eut sans doute aucune peine à trouver un intermédiaire sûr et discret. Toutes les raisons qui militent en faveur de la remise du document par Montaigne s'opposent, avec
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la même force, à ce que le texte de ce document ait été remanié par une main autre que la sienne.
Cette collaboration au mouvement de révolte contre la tyrannie est, il est vrai, en contradiction avec l'attitude habituelle de Montaigne vis-à-vis des « Nouvelletés » en général, et de la Réforme en particulier, avec ce que nous appellerions aujourd'hui son tempérament politique; elle s'explique de 1572 à 1577, comme nous venons de le voir, à la lumière des événements. Elle paraîtra plus naturelle encore à qui se rappellera qu'il y a en Montaigne deux hommes différents : celui qui « se range au dehors, aux opinions communes, et se soumet aux façons et aux formes reçues «^ et celui qui, aau-dedansr), et « dans son arrière-boutique », « retire son âme de la presse et la tient en liberté et puissance de juger librement les choses ». Il ne faut pas oublier, en effet, que si Montaigne se montre habituellement conservateur des lois et des institutions existantes, ce n'est point qu'il en soit satisfait; c'est seulement par prudence sociale, et parce qu'à certains moments, il craint, « dans le grossier et pesant air d'une si malplaisante