‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 29 sur 108 · Livre III, chap. I, L IV, p · texte numérisé non relu

Livre III, chap. I, L IV, p

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à la réaction contre la Saint-Barthélémy en publiant le Conlr'iin ^

Venons enfin au texte même des Essais.

Recherchons d'abord la valeur des allégations de Montaigne, quand il a intérêt à voiler la vérité. Alors même qu'il se serait toujours montré scrupuleusement exact et véridique, les raisons de lui imputer ce qu'il nie avoir fait sont ici tellement fortes, qu'il faudrait bien se

1. Montaigne, dans une lettre à Henri de Navarre, devenu roi de France, lui rappelle, en 1590, en termes charmants, qu'il faisait des vœux pour son succès, alors même « qu'il lui fallait s'en confesser à son curé», c'est-à-dire alors même qu'il combattait contre lui dans l'armée royale. A une date non exactement déterminée jusqu'ici, mais qui est à peu près certainement 1574 ou 1575, il avait servi de médiateur entre le duc de Guise et Henri de Navarre, et il n'a jamais cessé de donner au jeune roi des conseils qui paraissent d'ailleurs avoir été suivis. Il avait nourri l'espoir de remplir auprès d'un prince l'ofTice permanent de conseiller intime, et il semble évident que ce prince, c'est Henri de Navarre. Dans un passage du chapitre XllI du livre III (tome IV, p. 226), — aucun des auteurs qui se sont occupés des vues ou des ambitions politiques de Montaigne ne paraît l'avoir remarqué — - il répond à ceux qui lui demandent « à quoi il eût pensé être bon si on se filt avisé de se servir de lui quand il en avait l'âge » : Il « eût dit ses vérités à son ma istrc .>..., « controrolant ses mœurs..., les observant pas à pas, en toute opportunité... et n'en jugeant qu'à l'œil, pièce à pièce, simplement et naturellement », « s'opposant à ses flatteurs, cette canaille de gens qui corrompent les rois ». C'eût été « un office sans nom; autrement il perdrait son effet et sa grâce », et « un office qui ne peut être rempli que par un seul », car « répandre le privilège de cette privante à plusieurs engendrerait une nuisible irrévérence ». Et de celuilà, «je requérerais surtout la fidélité du silence ».

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résigner à discuter ses déclarations. Mais je me trouve déchargé de tout scrupule, n'étant pas le premier, il s'en faut, parmi ses admirateurs, à mettre parfois en doute sa véracité. Montaigne n'est pas seulement un des plus grands esprits, peut-être le plus grand esprit de son siècle, il en est aussi l'un des plus francs (tout est relatif), des plus honnêtes; il en a été le plus humain; mais il avait quelques faiblesses que, d'ailleurs, tout le monde lui pardonne, même la vertueuse et stoïque M'^^^ Roland.

Les satisfactions de vanité sociale avaient prise sur lui; du moins agissait-il de manière à se les assurer. Il veut faire croire que ses ancêtres étaient les seigneurs de Montaigne, alors qu'ils s'appelaient simplement Eyquem, qu'il a été lui-même inscrit sous ce dernier nom à sa naissance, et que celui qu'il a illustré n'est entré dans sa famille que grâce à l'acquisition d'un domaine faite par son bisaïeul. Il prétend que le titre de citoyen romain lui fut « octroyé en toute gracieuse libéralité », alors que son journal intime de voyage, non écrit pour le public, et découvert deux cents ans après sa mort, nous révèle les efforts qu'il fit pour obtenir ce titre et les difficultés qu'il y rencontra. Dans la matière même de notre étude, nous surprenons notre auteur en flagrant délit d'inexactitude. Il rapporte dans sa première édition des Essais^

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que La Boétie a composé le Contr'iin à l'âge de dix-huit ans, mais il a écrit plus tard, sur l'exemplaire que possède la bibliothèque de Bordeaux, qu'il l'a composé à l'âge de seize ans ^. M, Bonnefon ne croit pas à cette dernière indication, et, remarquant que Montaigne s'est parfois donné le plaisir d'altérer la vérité à son avantage, il se demande quelle utilité il pouvait trouver dans ce cas « à l'arranger à sa façon». M. Feugère n'accepte pas non plus cette affirmation, et il en est de même de plusieurs autres biographes de La Boétie.

On paraît donc d'accord pour ne pas considérer une négation ou une affirmation de Montaigne comme une barrière infranchissable, et alors même que nous ne saurions pas déjà quel intérêt il pouvait avoir à brouiller ici la vérité, nous nous sentirions libre de rechercher si ses déclarations sont entièrement véridiques.

Voici le texte de ces déclarations ^ : « Considérant la conduite de la besogne d'un peintre que j'ai, il m'a pris envie de l'ensuyvre. Il choisit le plus bel endroict et milieu de chasque paroy pour y loger un tableau eslaboré de toute sa suffisance, et le vuide tout autour, il le remplit de * crotesques et corps monstrueux,

1. Le mot sèze (sic) a été écrit de la main même de Montaigne sur son propre exemplaire (Bibliothèque de Bordeaux) à la place du mot dii-huil imprimé et effacé.

2. Les Essais, livre I, chap. XXVII: De VAmilic, t. I, p. 227.

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rappiecez de divers membres, sans certaine figure; n'ayant ordre, suitte ny proportion que fortuite :

Desinil in piscem mulier formosa superne.

» le vay bien iusques à ce second poinct avecques mon peintre; mais je demeure court en l'autre et meilleure partie, car ma suffisance ne va pas si avant que d'oser entreprendre un tableau riche, poly et formé selon l'art. le me suis advisé d'en emprunter un d'Estienne de La Boétie, qui honorera tout le reste de cette besoigne : c'est un Discours auquel il donna nom : La Servitude volontaire. Mais ceux qui l'ont ignoré l'ont bien proprement, depuis, rebaptisé le Contr'un. Il l'escrivit par manière d'essay, en sa première jeunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça es mains des gens d'entendement, non sans bien grande et méritée recommandation, car il est gentil et plein, ce qu'il est possible. Si y a-t-il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu'il pût faire, et, si en l'aage que ie l'ay cognu plus auancé, il eust pris un tel desseing que le mien de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nou^ approcheroient bien près de l'honneur de l'antiquité, car, notamment, en cette partie des dons de nature, je n'en cognais point qui luy soit com-

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parable. Mais il n'est demeuré de luy que ce Discours, encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques, depuis qu'il luy eschappa, et quelques Mémoires sur cet Edict de Janvier, fameux par nos guerres civiles, qui trouvront encore ailleurs peut estre leur place. C'est tout ce que j'ay pdu recouvrer de ses reliques, moy qu'il laissa d'une si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, héritier de sa bibliothèque et de ses papiers, oultre le livret de ses œuvres que j'ai faict mettre en lumière. Et si suis obligé particulièrement à cette pièce, d'autant qu'elle a servy de moyen à nostre première accointance, car elle me feut montrée longue espace ^ avant que je l'eusse veu, et me donna la première cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié que nous avons nourrie. »

Et le chapitre se termine par ces mots : « Mais oyons parler ce garçon de sèze ans », lesquels précèdent la déclaration suivante dont ils sont séparés par une ligne horizontale de trois étoiles :

1. Les mots « longue espace » n'existaient pas dans le texte des Essais de 1580, ni dans celui de 1588. Il est, je crois, facile de deviner la raison de cette addition; c'est celle qui, à la même date, à la fin du même chapitre, a amené l'auteur à éloigner la date de la composition du Discours par La Boétie, en effaçant dix-huil ans pour mettre seize ans, ce qui reportait cette composition non plus à 1548, après la répression par Montmorency de la révolte des Bordelais, mais à 1546, et éloignait toute idée d'allusions à la politique du moment.

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« Parce que j'ay trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceulx qui cherchent à troubler et à changer Testât de notre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont meslé à d'aultres escripts de leur farine, ie me suis dédict de le loger icy. Et, afin que la mémoire de l'auteur n'en soit intéressée en l'endroict de ceux qui n'ont peu cognaistre de prez ses opinions et ses actions, je les advise que ce subjeci feut Iraiclé par luy en son enfance par manière d'exercilation seiilemeni, comme subject vulgaire et tracassé en mille endroits des livres. le ne foys nul doute qu'il ne creust ce qu'il escrivait, car il estait assez consciencieux pour ne mentir pas mesme en se jouant, et sçay davantage que s'il eust eu à choisir, il eust mieulx aymé estre nay à Venise qu'à Sarlac, et, avecques raison. Mais il avait une aultre maxime souverainement empreinte en son âme, d'obeyr et de se soubmettre très religieusement aux lois sous lesquelles il estait nay. Il ne feut jamais Tin meilleur citoyen, ni plus affectionné au repos de son pais, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps; il eut bien plustot employé sa suffisance à les esteindre qu'à leur fournir de quoi les esmouvoir davantage ; il avait son esprit moulé au patron d'autres siècles que ceulx-cy. Or, en eschange de cet ouvrage sérieux, j'en substitueray un aultre, produict en cette

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mesme saison de son âge, plus gaillard et plus enioué. >>

Le seul rapprochement de la première et de la dernière page du chapitre met en pleine lumière l'absence de sincérité. A la première page, Montaigne annonce qu'il va publier le Discours; à la dernière il déclare qu'il y renonce. Il savait pourtant bien, quand il a livré le manuscrit à l'imprimeur, il savait bien quand il en a corrigé les épreuves, qu'il ne publiait pas l'ouvrage de son ami. Il y a là une contradiction voulue. Il faut qu'il y ait une intention cachée. Il y a certes des négligences dans ses écrits, et il ne craint pas de se contredire d'un chapitre à l'autre, quelquefois dans le même chapitre. Mais ces contradictions ne sont pas de la même nature que celle-ci. En écrivant la fin du chapitre, puis en revoyant l'impression, il ne peut pas avoir oublié ce qu'il avait dit en le commençant. Il lui suffisait, pour supprimer l'anomalie, de changer quelques mots aux premières phrases. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? Il nous en conte, lorsqu'il dit et répète qu'il « ajoute, mais ne corrige pas ». Il se donne, au contraire, très souvent la peine de refondre son texte, quand il y a le moindre intérêt, littéraire ou autre; lorsqu'il laisse subsister une contradiction ou une obscurité, ce n'est pas par

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distraction ou par indifférence; il les prépare^ au contraire; il les soigne. « Joinct qu'à l'aventure j'ai quelque obligation de ne dire qu'à demy, de dire confusément, de dire discordamment ^. » Et ce n'est pas dans un chapitre comme celui-ci, le plus important des Essais pour lui Montaigne, dans le chapitre de V Amitié, tout entier consacré à La Boétie, qu'il se serait abandonné. Ce morceau est composé avec le maximum d'attention et de soin. C'est là surtout que Montaigne a voulu que le lecteur attentif, habitué « à rencontrer son air » -, et celui-là seulement, comprît, au sujet de cette publication du Conir'iin, qu'il s'était passé quelque chose qu'il ne voulait pas et ne pouvait pas dire. Voilà pourquoi il a parlé « confusément et discordamment». L'analyse plus serrée de cette dernière page du chapitre « de l'Amitié » va nous faire voir de plus en plus cette absence de véracité, nous faire pénétrer plus avant dans le secret de son manège.

Si sa protestation contre la publication du Discours par les réformés eût été sincère, s'il avait réellement voulu dégager la mémoire de son ami des conséquences d'une divulgation

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