I AVANT-PROPOS
l'auteur de la dernière édition achevée des Essais et de fortes pages sur Montaigne, s'accordent à reconnaître que j'ai rendu très vraisemblable l'entente entre Montaigne et les réformés, et sa participation à la publication du Conir'un. L'assentiment donné à mes propositions par plusieurs historiens et critiques versés dans la connaissance du xvi^ siècle ne m'a pas été moins précieux. Je citerai parmi eux M. Henri Monod, qui a si bien étudié et éclairé l'histoire de la Saint-Barthélémy; M. Léon Séché, le savant directeur de la Revue de la Renaissance; M, Edmond Huguet, professeur à la Faculté des lettres de Caen, secrétaire de la Société des éditions modernes; M. N. Weiss, conservateur de la Bibliothèque protestante de Paris.
Parmi les jeunes fervents de Montaigne, j'ai rencontré, comme je devais m'y attendre, des contradicteurs ardents. Quelques-uns, peut-être, sont trop fraîchement sortis de l'École pour s'être pleinement affranchis de l'influence d'un maître fidèle à la tradition classique. Leur indiscutable talent littéraire n'aurait sans doute rien perdu à être agrémenté d'un peu plus de bonne grâce. Ils n'en ont pas moins servi ma cause, ainsi que les deux érudits bordelais venus à la rescousse, en alimentant la controverse et en m'amenant, par les nécessités du débat, à fortifier et à préciser mon argumentation.
AVA>T-l»UOPOS Xlll
Leurs objections et mes réponses remplissent la seconde partie de ce volume. La polémique n'a pas duré moins de trois années. Tandis qu'elle se poursuivait, je relisais les Essais, et plus je les relisais, plus je me persuadais que ce livre, où tant d'auteurs voient une sorte de manuel du parfait conservateur, qui apparaît à d'autres comme la distraction d'un spectateur de la vie, d'infiniment d'esprit et de malice, mais foncièrement et irrémédiablement découragé, auquel ils reprochent de n'avoir pas voulu travailler au succès de ses idées, est au contraire, et beaucoup plus encore que je ne l'avais cru jusqu'ici, une œuvre de propagande émancipatrice et tendanciellement révolutionnaire. J'entrevois de plus en plus que la conception même, sous le titre modeste d'Essais, d'un livre de combat, non seulement contre l'intolérance, mais contre les causes de l'intolérance, date de cette époque de sa vie où Montaigne est intervenu dans la lutte politique sous le nom de son ami, et lui a été suggérée par le succès du pamphlet. L'effet produit par la publication du Conir'un, la part qu'il a eue dans la révolte des protestants contre le tyran du jour, lui ont révélé la puissance de sa plume. La réussite du stratagème grâce auquel il put échapper, non sans périls, aux conséquences de son acte, lui montra la voie à suivre. Il vit