XIV AVANT-PROPOS
qu'à l'aide de certaines précautions, et en usant d'habileté, il n'était pas impossible de lancer — sans trop risquer sa vie — des hardiesses qui seraient comprises à demi-mot par les «gens d'entendement» et les ^esprits esveillés)).
Convaincu que, suivant sa propre expression, «les verges s'impriment mieux en papier qu'en la chair vive », il comprit « qu'estant marry de quelque action que la civilité et la raison (lisez : la prudence) lui prohibaient de reprendre à découvert », il pourrait, dans son livre, « s'en desgorger, non sans dessein de publicque instruction »^ Donnant la parole tour à tour à l'ironiste, au dilettante qui s'amuse et au moraliste qui veut corriger, quelquefois même fustiger, sans jamais cesser d'être bienveillant et secourable pour « cette fourmilière émue » qui s'agite autour de lui, Montaigne va « essayer son jugement ». 11 enseignera une morale indépendante de tout dogme religieux et de toute conception métaphysique, « une prud'hommie » non « contrainte sous l'espérance et la crainte », mais « née en nous de ses propres racines, par la semence de la raison universelle, empreinte en tout homme non dénaturé»'^. Il travaillera jusqu'à la fin de sa vie, sans hâte, sans conten-
1. Les Essais, livre II, chap. XVIII. Tome III, page 65 : Du Desnientir.
2. Les Essais, livre III, chap. XII. Tome IV, pages 200-201 : Do la Physionomie.
AVAM-l'lUJI'OS XV
tion, avec enjouement, et sous le couvert d'une soumission de pure « cérimonie » aux croyances et aux institutions établies, à ébranler par le doute l'esprit d'obéissance aveugle aux suggestions du fanatisme, et à ruiner le prestige de cette royauté florentine qui, depuis trop longtemps, tyrannisait la France.
Henri IV, pour sauver la France, va bientôt dire et prouver, aux applaudissements de l'histoire, et peut-être sous l'inspiration de Montaigne, que « Paris vaut bien une messe ». Son ami, son conseiller Montaigne, ramenant du ciel, comme avait fait Socrate, « la sagesse humaine qui y perdait son temps » et « la rendant à l'homme, où est sa plus forte et plus laborieuse besogne » ^, crut devoir y employer quelque diplomatie. Quand on pensait, en 1576, comme pensait Montaigne, il fallait se taire ou mourir. Il ne s'est résigné ni à l'un ni à l'autre. S'il y a honte, ce n'est pas à lui qu'elle revient, mais à ceux qui, le couteau à la main, criaient : « Crois ou je te tue. » Mais quel historien sachant se reporter au xvi^ siècle, et dans le milieu où vivait notre auteur, croira vraiment qu'il y a honte? Ce ne devrait pas être, du moins, mon plus ardent contradicteur, M. Paul Bonnefon, qui a fait remarquer, sans lui retirer ni son estime