Quatre ans après cette publication
En insérant le document dans les Essais, comme il l'avait d'abord annoncé, non seulement il rétablissait la vérité, mais il châtiait comme ils méritaient de l'être ceux qui avaient commis un acte aussi blâmable à l'égard de son ami; qui, en même temps, trompaient l'Histoire, ce qui ne pouvait être indifférent à un homme comme Montaigne. Par contre, en ne publiant pas le texte annoncé, il se rendait responsable de la fausse opinion que la postérité conserverait de La Boétie. Et, en effet, au lieu d'un La Boétie « conservateur )\ ayant souverainement empreinte en son âme la maxime « d'obéyr » et de « se soubmettre très religieusement aux lois sous lesquelles il était nay », la postérité n'a connu et ne connaît encore aujourd'hui qu'un La Boétie provocateur de révolte dont l'œuvre est reproduite et répandue à chaque révolution nouvelle pour exciter le peuple à renverser le tyran et à organiser la liberté républicaine. Et c'est Montaigne qui est cause que le nom de I^a Boétie reste attaché à une œuvre qui n'est pas sienne. Montaigne, s'il avait été sincère dans sa protestation contre les éditeurs du Contr'un, se serait donc singuHèrement mépris; son jugement, sa prévoyance, la notion exacte de ce qu'exigeait le fraternel souci de la mémoire d'un ami si cher, eussent été lourdement en défaut. L'homme capable de telles
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méprises ne serait plus Montaigne. Cet homme, justement réputé le plus fin, le plus pénétrant, le plus avisé de son siècle, eût poussé la naïveté jusqu'à ne pas s'apercevoir qu'il prenait la meilleure voie pour procurer des lecteurs au Discours, et conséquemment au livre qui le contenait et qu'il se donnait l'air de condamner? Il proclame, au début du chapitre, que l'œuvre de son ami, « le plus grand homme du siècle « ^, est « en bien grande et méritée recommandation auprès des gens d'entendement » ^, qu'il est « plein et gentil au possible ». Il ajoute qu'en somme l'œuvre est si belle et si digne d'être lue, que se reconnaissant, lui Montaigne, incapable d'entreprendre un travail «riche et poly », il s'est avisé d'en prendre un d'Estienne de La Boétie, et que ce tableau auquel il est à peine capable de faire un cadre digne de lui, c'est le Discours de la Servitude volontaire. Puis, quand il a tracé en vingt pages d'une admirable éloquence le plus bel éloge de l'auteur, quand le lecteur va enfin pouvoir satisfaire son désir de le lire, il déclare qu'il renonce à le lui donner, parce que c'est un livre dangereux, dont on s'est fait une arme contre le pouvoir établi et la paix sociale, et il ajoute que d'autres l'ont publié ! Sans doute, il serait désolé, pour la mémoire de son ami, si,