Livre I, chap. XXVI I: De VAmilié
poussé par une curiosité malsaine, on allait chercher à le lire où il est !
Non, personne ne croira que Montaigne fût naïf à ce point. Il savait mieux que nous, comme il le dit si finement au chapitre XV du livre II des Essais « que le désir s'accroît par la malaysance », que « la difficulté donne du prix aux choses », et que « nous défendre quelque chose, c'est nous en donner envie » ^. L'entente avec les éditeurs du Discours se trahit ici. C'est comme si Montaigne disait : Maintenant que je vous ai avertis, maintenant que mes précautions sont prises, je vous avise que si vous ne pouvez lire ici ce beau discours de mon ami, si je vous donne à sa place vingt-neuf sonnets de lui, qui feront grand plaisir à la gentille jVIme (\q Grammont 2, vous pourrez en goûter toute « la suffisance » dans le livre de ces révoltés qui s'entendent si bien à troubler l'état de notre police; je n'ai pas besoin de nommer ce Recueil, car on ne peut s'y tromper, il n'y en a qu'un seul, et il vous est facile de vous le procurer.
1. « N'enva-t-il pas, dit-il encore ailleurs, comme en matière de livres, qui se rendent d'autant plus vénaux (qui se vendent d'autant plus) et pratiques de ce qu'ils sont supprimés? » (Les Essais, livre III, chap. V, dans les dix premières pages.)
2. La comlessc de Grammont, connue sous le nom de la Belle Corisande, femme de son ami Philibert de Grammont, et qui devint, peu de temps après la mort de son mari, l'amie d'Henri de Navarre. (C'est à elle que Montaigne dédie les vingt-neuf sonnets de La Boétie qu'il publie à la place du Discours de la Servi ludc.)
La publicité qu'il donnait ainsi à l'œuvre et en même temps au recueil de pamphlets et de traités de politique révolutionnaire qui la contenaient, compensait largement l'absence du Discours dans le texte des Essais, et lui faisait ce que nous appellerions aujourd'hui une bonne réclame.
Je conclus :
Une entente restée secrète s'est établie, après la Saint-Barthélémy, entre Montaigne et les défenseurs des réformés, dont il n'adoptait pas les nouveautés religieuses, mais dont la cause l'avait « concilié à soy », quand il l'avait vue « malheureuse et accablée ».
Cette entente, nullement infirmée, confirmée au contraire par l'examen des allégations successives et contradictoires de l'auteur des Essais, a eu pour efïet la publication, après les massacres du 24 août, dans les recueils protestants, et sous le titre de Discours de la Servitude volontaire, d'un pamphlet contre Henri III et sa cour, un fragment de ce pamphlet ayant été d'abord incorporé en 1574 au Réveille-Matin des Français, et le texte intégral en ayant été publié en 1577 dans les Mémoires de r Estât de France sous Charles N eu fies nie.
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L'abstention de Montaigne dans les luttes des partis pendant les premières années du règne d'Henri III n'a donc été qu'apparente. En réalité, il a pris une part importante à l'action politique, et a collaboré à sa manière au mouvement de révolte contre la Saint-Barthélémy et contre ses auteurs. Pour ce faire, il s'est mis personnellement à l'abri sous le nom de La Boétie, supposant sans doute, et se donnant poui* excuse, que son ami, s'il eût assisté à ces grands événements, se fût associé à ses sentiments de noble pitié, et que cet homme de bien eût pensé comme lui-même : « Si la trahison peult eslre en quelques cas excusable, lors seulement elle l'est, qu'elle s'employe à chaslier et trahir la trahison. «
Montaigne ne mérite donc pas le reproche, qu'on lui a adressé jusqu'à ce jour, avec une apparence de raison, de s'être borné à « sourire ironiquement en regardant la mêlée », et de n'avoir pas travaillé au triomphe de ses idées.
Soucieux de la mémoire de son ami, Montaigne n'a pu abandonner à des publicistes aussi passionnés que l'étaient les réformés après les
massacres, le soin de transformer par d'importants remaniements l'inofîensive déclamation dont La Boétie lui avait laissé le dépôt, en un manifeste politique. D'autre part, les publicistes protestants n'auraient pas osé, en donnant un texte modifié par eux et non consenti par Montaigne, s'exposer à un démenti qui aurait singulièrement diminué leur autorité morale, et par conséquent celle du Discours tel que nous l'avons.
Ces conclusions me paraissent suffisamment justifiées par mon étude, et je ne pense pas que l'on cherche à m'opposer des objections puisées dans l'examen littéraire du document. Cet examen, à mon avis, ne fournirait pas à ma thèse des arguments défavorables, mais leur apporterait, au contraire, plus de force. Montaigne avait plusieurs styles : celui des Essais, où il est déjà facile, suivant la juste remarque de M. Paul Stapfer, de reconnaître deux genres très dissemblables; celui des Lettres qui en est tellement différent qu'on les eût certainement déclarées apocryphes, si les unes n'avaient pas été imprimées par les soins mêmes de Montaigne, et si l'on n'avait pas eu, pour celles qui étaient restées manuscrites, des preuves certaines d'authenticité. Dans le Discours, il a dû ne rien négliger pour dissimuler sa personnalité. Mais, quelques
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soins qu'il y ait mis, il a laissé échapper dans les parties qui sont de sa main des procédés de style, des artifices de langage, même des locutions qui lui sont propres, et qu'on ne rencontre pas ailleurs que dans ses écrits. Je mettrai quelque jour en lumière ces aveux involontaires. Le lecteur habituel et attentif des Essais les découvrira sans grande difficulté.