Fascicule de mars-avril
6. Etienne de La Boétie contre Nicolas Machiavel, par Joseph Barrère. Bordeaux, 1908, chez Mollat.
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seulement fut la première en date, mais me semble embrasser le mieux la généralité de ma thèse; je répondrai ensuite à M. Strowski, auteur d'un livre récent sur Montaigne, sa philosophie et sa politique, et qui, dans l'étude critique qu'il m'a consacrée, accorde que les auteurs du Réveille-Matin des Français ont réellement voulu appliquer à un tyran déterminé le portrait emprunté au Conir'un, mais qui soutient que ce tyran est Charles IX; à M. Dezeimeris, qui pense que ce portrait est celui de Charles VI; à M. Villey, qui reconnaît que si le Discours de La Boétie a subi des remaniements importants, c'est Montaigne qui doit être désigné comme l'auteur ou tout au moins le complice, mais qui nie ces remaniements; je répondrai aussi à M. H. Barckhausen, qui prétend établir que les contemporains de la publication du Conlr'un n'y ont jamais reconnu les allusions à Henri III et à sa politique; à M. Joseph Barrère, enfin, qui, tout en persistant à professer courageusement avec M. Dezeimeris, son maître et son inspirateur, que Charles VI est le tyran visé, pense démontrer que l'auteur du Discours a voulu écrire la contre-partie du Prince de Machiavel. M. Bonnefon veut que le Contr'iin soit tout entier de La Boétie. Il ne peut donc admettre que le portrait du tyran soit celui d'Henri de Valois. « Aucun fait, écrit-il, n'autorise d'assurer que le tyran visé par le Contr'un est Henri III plutôt qu'un autre prince de son temps. » Des trois premiers traits de la ressemblance (« l'iiommeau », «le plus femelin de la nation », « non accoustumé au sable des tournois »), il ne dit rien. Pour le quatrième (« non pas
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accoustumé à la poudre des batailles )>), il se borne à rappeler incidemment qu'Henri d'Anjou, dont la mollesse et la lâcheté dès sa rentrée en France en 1574 n'ont jamais été contestées, avait acquis, cinq ans avant, « une réputation de bravoure à Jarnac, à Moncontour et aussi au siège de La Rochelle « ^. Or^ j'avais consacré plusieurs pages à établir que cette vaillance n'était appuyée que sur une légende et que, même, la vérité était connue de beaucoup de catholiques; que Simon du Bois, lieutenant général à Limoges, dit un jour à de Thou, au moment de l'entrée d'Henri IH en France, « que bien des gens ne pensaient pas du roi comme le commun », et que les espérances qu'on avait conçues d'un règne glorieux étaient fondées sur une réputation usurpée. Les protestants n'étaient pas moins bien édifiés. Dans un pamphlet où ils raillent les Polonais d'être venus chercher en France un roi « qui n'a ni l'encolure, ni la démarche, ni la façon pour répondre en pas une sorte au rang qu'ils l'ont élevé » ^, ce roi et le tyran qui n'a jamais pu « s'accoutumer à la poudre des batailles » semblent bien être le même
1. Au siège de La Rochelle, le duc d'Anjou se distingua précisément par son incapacité militaire; Tavannes et Monluc lui reprochaient de négliger les opérations du siège pour se livrer à une vie molle et dissolue. C'est ce qu'a complètement oubUé M. Bonnefon lorsqu'il dit {loco cilalo, p. 113) qu' « Henri III avait acquis une certaine réputation de bravoure établie non seulement par Jarnac et Moncontour, mais « aussi par le siège de La Rochelle, qu'il a dirigé avant son élection au trône de Pologne ». N'aurait-on pas les appréciations générales de de Thou et celles de Simon du Bois, que la conduite miUtaire du duc d'Anjou à La Rochelle suffirait pour justifier dans un pamphlet le trait : « à grand'peine accoustumé à la poudre des batailles ».
2. Épllre aux Polonais, etc., en préface au Réveille-Malin des Français, 1574.
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homme. M. Bonnefon n'essaie même pas de réfuter cette argumentation. Il n'y oppose qu'une dénégation, qu'il me permettra de trouver arbitraire.
Sur le cinquième trait (« tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette »), il s'en rapporte à M. Villey \ qui allègue que la traduction latine du Réveille- Matin, donnée concurremment avec le texte français, montre le vrai sens de cette phrase. Elle ne veut pas dire, pense-t-il, que le tyran est incapable d'amour, mais au contraire qu'il est asservi aux femmes. Je répondrai d'abord que la traduction n'a pas été faite par l'auteur, qu'elle est souvent, et spécialement dans le passage qui nous occupe, sensiblement différente de l'original, et qu'en interprétant « tout empesché à servir vilement à la moindre femmelette par : impiidicœ mulierculse servitio iotus addictus, le traducteur a bien pu, non seulement ampUfier le texte (comme il l'a fait par l'introduction du mot impudicœ), mais encore le fausser. J'ai d'ailleurs montré ^ que, quelle que soit l'interprétation que l'on adopte, le trait s'adapte à Henri de Valois. Si vous traduisez « tout empesché de servir » par incapable de servir, l'allusion s'adresse à la faiblesse génitale du jeune prince, connue de son entourage et signalée dans leurs correspondances par les ambassadeurs étrangers. Si vous traduisez par tout occupé à..., tout absorbé par le soin de..., la quahfication s'applique encore à Henri de Valois,
1. L'article que M. Villey a consacré à l'examen de mon travail n'avait pas encore paru à la date où M. Bonnefon écrite mais M. Villey lui on avait communiqué les épreuves.