‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 47 sur 108 · Discours de la Servitude, page .S06 du prosent volume · texte numérisé non relu

Discours de la Servitude, page .S06 du prosent volume

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somption en faveur de ma thèse, car telle est son habituelle manière de procéder. Quand, dans les Essais, il veut amener le lecteur à partager une de ses idées maîtresses, il ne la cristallise pas en conclusion, à la fin du chapitre; il la jette au miheu d'incidences, d'anecdotes et d'exemples; il l'insinue plus qu'il ne la formule; il l'impose insidieusement à la conviction du lecteur, en lui laissant le soin de conclure, et donne ainsi à un profond calcul l'apparence de la naïveté.

« Tenter de faire admettre que Montaigne a pu fournir le Conlrun aux protestants comme arme de guerre, dit M. Bonnefon, c'est faire de lui un révolté, ce qui n'est pas facile. » J'ai déjà répondu en analysant l'état d'esprit probable de Montaigne après la Saint-Barthélémy. Mon contradicteur ne fait aucune allusion aux pages que j'ai consacrées aux idées et aux sentiments de celui qui nous a confié que la cause des réformés c l'avait conciliée à lui, quand il l'a vue misérable et accablée »; il élude la difficulté par le silence. J'avais essayé de montrer que Montaigne, en dépit de ses nombreuses déclarations conservatrices et orthodoxes, et de son abstention apparente dans les luttes politiques et religieuses de son temps, â été en politique, aussi bien qu'en religion, l'esprit le plus efficacement émancipateur du xvi*' siècle, et que ce n'est pas sans raison que depuis trois siècles il est considéré par la plupart des grands esprits comme le principal initiateur de la libre pensée. J'avais fait voir qu'aucun écri\ain de son temps

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n'a porté de plus rudes coupy au principe d'autorité et au prestige du pouvoir royal Je m'étais surtout attaché à montrer que la collaboration de Montaigne à la révolte contre la tyrannie, après la Saint-Barthélémy, s'expUque à la fois par les événements extraordinaires qui s'accomplissaient sous ses yeux, et par ce qu'il y avait de généreux et de profondément humain dans son caractère, la sympathie que lui inspiraient les faibles, son amour de la justice, son horreur de la cruauté et de la perfidie, et aussi par ses relations, ses amitiés, sa famille. A cette partie de mon argumentation, qui a déterminé plus d'une adhésion à ma thèse, M. Bonnefon n'oppose, je le répète, que le silence.

Enfin, M. Bonnefon apprécie tout autrement que moi ia valeur morale de l'acte que j'attribue à Montaigne. Il me reproche d'un accent évidemment convaincu, et non sans un grand luxe d'épithètes, d'avoir fait de l'auteur des Essais un sournois, un dissimulé, un machiavel, un menteur, un comédien, un simulateur, un perfide, un profanateur de l'amitié, etc., etc.

Il est plaisant d'avoir à constater que si j'ai calomnié Montaigne en disant qu'il a vraisemblablement lancé, sous le couvert d'un autre, de dures vérités trop dangereuses pour qu'il ait pu, sous le règne même de celui qu'il visait, les publier sous son nom, M. Bonnefon l'a calomnié bien avant moi. Mon contradicteur oublie-t-il qu'il a écrit ces lignes :

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« Montaigne servit, sous le couvert des autres, des opinions qui, sans cela, eussent fait scandale et peut-être mérité le fagot w^? Ces prudentes précautions n'avaient pas jusqu'ici scandalisé M. Bonnefon ; il avait conservé à Montaigne toute son estime. Il ne croyait pas, en signalant ces artifices, avoir desservi sa mémoire : il sait se reporter au milieu où vivait notre auteur, à ces temps troublés dont Montaigne disait ; « Qui n'est que parricide et sacrilège, en ce temps, il est un homme de bien et d'honneur. » Aussi M. Bonnefon trouvait-il toutes naturelles les précautions prises par l'auteur des Essais : « On ne saurait, dit-il, les reprocher à celui qui voulait défendre sa pensée « jusqu'au feu exclusivement -. '> Je ne vois pas comment, sans se rétracter, mon savant contradicteur pourrait éviter de voir se retourner contre lui-même les reproches si véhéments dont il m'accable. Il changera donc d'opinion, comme il l'a déjà fait de si bonne grâce pour les contradictions de Montaigne à propos de la date de composition du Contrun, et il effacera de son livre la phrase qui s'accorde trop bien avec l'acte que j'attribue à Montaigne.

Nous verrons d'ailleurs plus loin MM. Dezeimeris et Barckhausen me faire à l'envi le même reproche que M. Bonnefon. Ce sont là, à mon sens, des déclamations aussi vaines qu'elles sont faciles. Les vrais sentiments de Montaigne, qu'il faut savoir discerner dans le chapitre de V Amitié, le justifient amplement des accusations de ces soi-disant défenseurs, et montrent un acte de beauté dans le fait que ceux-ci

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