Ibid., même page
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dénoncent comme une vilenie. Je ne me sens pas coupable envers Montaigne, et je porte d'un cœur léger le poids de ces objurgations. Écartant tout efïet de rhétorique, je n'hésiterais pas à assumer la responsabilité d'un jugement formulé en ces termes :
« Considérant qu'étant admis que des interpolations importantes ont été introduites dans le Discours de la Servitude volontaire d'Etienne de La Boétie, M. Bonnefon soutient que Montaigne ne saurait être l'auteur de ces interpolations, parce que, s'il en était l'auteur :
» 1° Il serait rangé parmi les fauteurs de désordres;
» 2'' Il aurait fait preuve de lâcheté en attaquant le pouvoir sous un nom d'emprunt;
» 3"^ Il aurait trahi la mémoire et compromis la réputation de son ami;
» Considérant que la Saint-Barthélémy n'est pas, comme le pense M. de Vogué du coup d'État de décembre et comme semble le croire M. Bonnefon, une «simple opération de police un peu rude»; que c'est un des plus grands crimes, peut-être le plus grand crime de l'histoire, quoiqu'il ait été béni par le pape;
» Considérant que Catherine, Charles IX et Henri IIL auteurs de la Saint -Barthélémy, et après comme avant la Saint-Barthélémy, de bien d'autres assassinats, s'étaient placés hors la loi, hors l'humanité;
« Considérant que chercher à ruiner la puissance de ces Florentins, et même à débarrasser la France et le monde de ces anarchistes couronnés ne pouvait nuire à l'intérêt de l'ordre;
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» Considérant que toujours, ainsi que l'a rappelé M. Bonnefon lui-même, l'absolutisme fut tempéré par l'assassinat, et que le tyrannicide était, au xvi^ siècle, proclamé légitime par tous les partis;
)) Considérant qu'il est excessif de prétendre que celui qui veut tuer un tigre est un lâche s'il se cache et ne court pas droit à lui pour une lutte corps à corps;
!> Considérant qu'au xvi^ siècle, ceux qui préconisaient le tyrannicide n'ont jamais pensé qu'ils fussent blâmables d'exposer les exécutevu-s de leur pensée aux conséquences de leur acte, alors qu'ils se sauvegardaient eux-mêmes;
» Considérant que Montaigne, pour échapper au bourreau, s'est mis à couvert sous le nom d'un autre qui ne pouvait nullement en souffrir, puisqu'il était mort depuis longtemps; que, d'ailleurs, loin de nuire à la mémoire de La Boétie, Montaigne, en lui attribuant une page de haute éloquence et de grande portée politique, a rendu son nom glorieux depuis trois cents ans;
)) Considérant que La Boétie est « l'inthime frère et inviolable ami» de Montaigne; que celui-ci, comme Blossius à l'égard de Gracchus, a tenait la ?) volonté de son ami dans sa manche, et par puis- » sance et par connaissance »; que, « s'étant parfaite- » ment remis l'un à l'autre, ils tenaient parfaitement » les rênes de l'inchnation l'un de l'autre »; que Montaigne « n'était pas plus en doute de la volonté d'un » tel ami que de la sienne » ; que « les plaisirs mêmes qui » s'offraient à lui, au lieu de le consoler, redoublaient » le regret de sa perle; qu'ils étaient à moitié de
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» tout », et qu'il lui semblait qu'en tout ce qu'il sent, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il reçoit, « il lui dérobe » sa part » ^ ;
» Par ces motifs,
» Il est jugé que l'intervention de Montaigne dans la rédaction des interpolations ne saurait être écartée pour les raisons invoquées; que, bien au contraire, s'il est l'auteur des interpolations :
» 1° Montaigne est loué, non pas d'avoir été un fauteur de discordes, mais, au milieu des discordes sanglantes qu'il n'avait pas suscitées et qu'il déplorait profondément, d'avoir voulu aider les frères des victimes à punir les bourreaux, le châtiment des coupables étant acte d'ordre public;
» 2° Montaigne n'est pas blâmé de l'avoir fait en se mettant à l'abri des représailles;
» 3° Montaigne est excusé de s'être couvert du nom de son ami; car, jugeant sa propre action louable, il devait croire que si La Boétie eût assisté à ces grands événements, il se fût associé à son indignation contre les assassins, non moins qu'à sa noble pitié pour les victimes, et qu'il eût, comme lui, pensé que « si la trahison peut être en quelques cas excusable, alors seulement elle l'est quand elle s'emploie à châtier et trahir la trahison -. »
A ce jugement qui, j'espère, sera ratifié par l'opinion, joignons celui porté sur lui-même par ce grand
1. Toutes ces citations, sauf la première, qui est extraite du testament de La Boëtie, sont prises dans le chapitre de V Amilié.