Revue philomalhique de février 1907, p
MONTAIGNE ET LE « CONTR UN » l/jO
l'examen « sévère », rigoureux et précis annoncé par M. Strowski.
Ce n'est pas seulement, ai-je dit, dans le Discours attribué à La Boétie et paru en 1577 qu'il est fait allusion à Henri de Valois. Il est visé dès 1574, quoiqu'il soit roi de Pologne, dans les dernières pages du Réveille- Matin. On y trouve déjà, en effet, le portrait du Conlr'iin et plusieurs autres fragments du Discours, qui ont été communiqués par une main amie. Les circonstances politiques et l'état de santé de Charles expliquent pourquoi, en mars 1574, l'attention n'est pas exclusivement fixée sur le tyran qui règne encore, mais se concentre sur son frère d'Anjou, dont le retour en France était considén'^ comme certain. M. Strowski soutient, au contraire, que c'est bien Charles IX, et Charles IX seul, qui est visé dans la péroraison de quinze pages qui termine le livre.
M. Strowski Teût-ii établi, eût-il démontré qu'en détournant de leur vrai sens ces passages du Contr'un, les auteurs du Réveille-Malin ont voulu faire le portrait allusif de Charles IX, dont ils ont déjà tant parlé en le désignant par son nDm tout le long du livre, que cela n'affaiblirait nullement ma thèse. En quoi cela prouverait-il, en effet, que l'auteur même du Discours, ou celui qui en a pubUé le texte dans les Mémoires de VElal de France n'a pas visé le duc d'Anjou? La valeur de mes conclusions ne pouvait donc dépendre du succès ou de l'insuccès des efforts que va faire mon contradicteuipour démontrer que dans les dernières pages du Réveille- Matin, c'est de Charles IX qu'il s'agit. Mais,
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loin d'en donner la preuve, M. Strowski fait ici fausse route, et tout ce qu'on peut lui accorder, c'est que les auteurs du pamphlet, qui, à chaque page, ont couvert de malédictions toute la famille des Valois régnants, ont encore laissé échapper, comme involontairement, dans un morceau presque exclusivement dirigé contre Henri, roi de Pologne, quelques allusions à l'adresse de son frère. Il est de toute impossibilité, en effet, que les auteurs du libelle aient pu vouloir appliquer à Charles IX le portrait du tyran pris dans le Contran. Personne n'aurait pu l'y reconnaître. Quels sont, dans ce portrait du Réveiller Matin et dans celui des Mémoires de l'Etat de France, les traits qui, même en les forçant, s'adapteraient à lui?
Charles IX n'est pas « accousturaé à la poudre des batailles », mais on sait bien que s'il n'a jamais commandé d'armée, ce n'est pas l'envie qui lui en a manqué. On peut supposer, il est vrai, que le pamphlétaire a feint d'ignorer que c'est contre sa volonté et malgré ses persistantes protestations qu'il a dû abandonner le commandement militaire au fds préféré de sa mère. Le blâme pourrait donc, à la rigueur, être à double entente, et s'adresser à la fois aux deux frères. Mais aucune des autres qualifications ne peut s'appliquer à Charles. Le reproche de ne pas être « accoutumé au sable des tournois » n'aurait pu se soutenir; chacun connaissait sa passion pour l'équitation, les armes et les tournois. L'épithète de « femenin » ne lui convenait pas davantage, ni celle de « lâche » dans le sens où il est entendu ici (« lâche et femenin »). Enfin il n'est « empesché
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de servir vilemeni ^ à la moindre femmelette », dans aucun des deux sens de l'expression. Par contre, ces qualifications s'appliquent avec une exactitude qui me paraît frappante à Henri d'Anjou.
Mais M. Strowski insiste : les rédacteurs du Réveille- Malin, dans un passage du Discours, reprochent à leur tyran de faire de « ces pauvres Français » les ministres de ses vengeances, « les bourreaux de la conscience » de leurs concitoyens, « ce qui est bien le cas, ajoute-t-il, de Charles IX, mais non celui de son frère Henri » qui avait promis aux Polonais la liberté de conscience.
Pardon, c'était le cas d'Henri autant et même plus que celui de Charles. M. Strowski oublie donc que les protestants ont toujours tenu le futur Henri III pour le plus résolu de leurs ennemis et le fauteur le plus actif des massacres du 24 août? Ne savait-on pas qu'il était resté le vrai chef des ultra-catholiques et l'exécuteur des volontés du pape? Les réformés ne r accusaient-ils pas de recevoir de Rome et du clergé français, pour rémunérer son concours, une pension de deux cent mille francs? A la fin de 1573, quand le Réveille-Matin fut composé, et au commencement de 1574, quand il fut publié, y avait-il un seul réformé qui pût prendre au sérieux l'engagement arraché à Henri par les ambassadeurs polonais de confirmer les Pacia Convenia et les Arliculi Henriciani-, que la
1. M. Strowski a oublié de reproduire ce mot en donnant le portrait du tyran tracé par le Réveille- Malin.
2. Dans les Pacla Convenia étaient réunis les engagements pris par le duc d'Anjou et son frère Charles IX comme condi-
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diète d'élection avait imposés, mais que le pape, par son nonce Laura, lui avait fait défendre d'accepter^ ? Y en eut-il un seul qui pût être surpris d'apprendre qu'à peine arrivé en Pologne, Henri, soutenu par Karnkowski, évêque de Cujavic, s'était empressé de trahir son serment et de remettre en question « la paix des dissidents », c'est-à-dire la liberté religieuse?
Quant à cette affirmation déjà si légèrement lancée par M. Bonnefon que les protestants ne pensaient pas au retour d' Henri en France, je l'ai suffisamment réfutée plus haut^, et j'ai d'autant moins à y revenir que M. Strowski la formule exactement dans les mêmes termes. Tous les documents protestants, nous l'avons vu, sont remplis de la crainte de ce retour et débordent de haine contre Henri. Les dénégations de M. Strowski n'y peuvent rien.
En ce qui concerne VEpîsire aux princes, gentilshommes ei peuple polonais, M. Strowski ne fait encore que répéter ce qu'avait déjà dit M. Bonnefon. Pas plus que lui, il n'a lu attentivement ce document, qui, je l'ai montré ^, prouve exactement le contraire de ce que l'un et l'autre de mes contradicteurs ont cru y voir.
Les raisons invoquées par M. Strowski pour établir que les auteurs du Béveille-^Ialin ont exclusivement
lions de l'élection d'Henri au trône de Polo{,me. Les Arliculi Henriciani fixaient la forme du gouvernement et les limites où devait se renfermer le pouvoir royal.
1. Henri de Valois ci la Pologne en h'>72, par le marquis DE MoAiLLES. Paris, 1867, t. II, p. 363.