‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 60 sur 108 · Revue philomalhique, février 1907, p. 64, note · texte numérisé non relu

Revue philomalhique, février 1907, p. 64, note

MONTAIGNE ET LE (( CONTR'uN » l6l

Mreur meure debout; » voilà un beau mot à mon gré, et digne d'un grand Prince, et le devroit-on souvent ramentevoir aux Princes et aux Roys pour leur faire sentir que cette grande charge qu'on leur donne du commandement de tant d'hommes, n'est pas une charge oisive; et qu'il n'est rien qui puisse si justement desgoûter un subject de se mettre en peine et en hazard pour le service de son Prince, que de le voir appoltronny cependant luy-raesme, à des occupations lasches et vaines, et d'avoir soin de sa conservation, le voyant si nonchalant de la nôtre ^. » Avez-vous un doute sur l'intention de ce passage et sur son application à Henri III? Voici qui va le dissiper. Montaigne, comme pour compléter et mieux préciser encore sa pensée, ajoute à ce même passage, plusieurs années après (1588 à 1592), les lignes suivantes : « Nul prince vertueux et courageux ne saurait souffrir qu'on l'entretienne de si honteuses instructions (consistant à lui dire qu'il vaut mieux qu'il conduise ses guerres par d'autres que par soi). Sous couleur de conserver sa tête comme la statue d'un saint à la bonne fortune de son état, ils le dégradent de son office, qui est tout en action militaire, et l'en déclarent incapable. J'en sais un qui aimerait bien mieux être battu que de dormir pendant qu'on se battrait pour lui, et qui ne vit jamais sans jalousie ses gens faire quelque chose de grand en son absence-.» Il s'agit ici d'Henri de Navarre.

1. Les Essais, livre II, chap. XXI intitulé : « Contre la fainéantise. »

2. Ce passage, en effet, ne figure pas dans l'édition de 1580. Il a été ajouté de la main même de Montaigne sur les marges

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Presque chaque fois que Montaigne parle d'Henri de Navarre dans les Essais, c'est pour le comparer à Henri HI; il emploie alors la locution que je viens de citer : « J'en sçais un qui... » Ainsi, au chapitre XXni du livre I^'" : « J'en sais un de qui tous les jours on corrompt la bonne fortune par de telles persuasions...» (il s'agit d'Henri III). «J'en sais un autre (Henri de Navarre) qui a inespérément advancé sa fortune pour avoir pris conseil tout contraire. » Ainsi encore au chapitre XXIX, livre II: «Je connais un grand prince (Henri de Navarre), qui en fait heureusement son profit... » Montaigne fut jusqu'à la fin de sa vie très attaché à la personne d'Henri de Navarre; il avait pour sa vaillance une grande admiration, pour sa personne beaucoup d'estime et d'affection, et avait servi de médiateur entre lui et les Guises entre 1574 et 1576.

Je n'ai donc fait aucune conjecture hasardée et ne me suis livré à aucune « interprétation subtile » lorsque j'ai avancé que Montaigne, dans les Essais, blâme avec force, sous le voile d'allusions transparentes, la conduite d'Henri III; de plus, il le fait en des termes tout à fait semblables à ceux qui, dans le Contr'un, flétrissent le tyran. En un mot, au moment où paraît le Discours de la Servitude volontaire, Montaigne pense et ne craint pas de dire sur Henri III ce qu'en disent chaque jour les protestants dans leurs libelles, et ce que dit aussi contre son tyran l'auteur du Discours,

Qui croira qu'il ne faut voir qu'un simple effet du

de l'exemplaire de 1588, conservé à la Bibliothèque de Bordeaux, et il a été incorporé au texte des éditions suivantes.

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hasard dans la frappante correspondance qui existe entre les reproches que les contemporains font à Henri III sur le gaspillage d^s finarces publiques, ceux dont l'auteur du Contrun, d'autre part, flétrit son tyran, et ceux enfin que, dans les Essais, Montaigne adresse aux gouvernants?

De Thou blâme vivement la prodigalité de Henri III, ses profusions qui « épuisent l'épargne et le royaume » au profit de ses indignes favoris.

Le Conir'un raille les sujets « lourdaults » qui ne s'apercevaient pas que les largesses qui les asservissaient aux tyrans sont faites de leurs propres deniers et « ne s'advisaient pas qu'ils ne faisaient que recouvrer partie du leur, et que cela même qu'ils recouvraient, le tyran ne leur eût pu donner si, devant, il ne l'avait osté à eux-mêmes ».

Montaigne, faisant allusion à Henri III, dit semblablement : « Il est trop aisé d'imprimer la libéralité à celuy qui a de quoy y fournir autant qu'il veut aux dépens d'autruy. Une pareille largesse se comporte bien avec la tyrannie, et il semble au sujet spectateur de ces triomphes qu'on ne lui fait montre que de sa propre richesse et qu'on le festoie à ses dépens... L'exemple de Gyrus ne duira pas mal en ce lieu pour servir aux rois de ce temps... et leur faire voir combien il les assénait (les plaçait) plus heureusement qu'ils ne font. »

Ne serait-il pas déjà évident -que ces paroles de Montaigne visent Henri III, alors même que les mots « pour servir aux rois de ce temps » ne rendraient pas le doute impossible? Et peut-on, dès lors, contester que le personnage que blâme de Thou,

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celui auquel l'auteur du Contran, en 1577, fait honte aux sujets de s'asservir, et celui que flétrit l'auteur des Essais après 1580 sont un seul et même personnage, un seul et même tyran, celui qui a régné de 1574 à 1589?

M. Strowski pense que le manuscrit du Discours de la Servitude volontaire, ou une copie de ce manuscrit, dont Montaigne était l'héritier et le détenteur, ont pu lui être dérobés par un serviteur indélicat, dont il parle au chapitre IX du livre II, ce qui expliquerait, sans l'intervention de Montaigne, la publication du Discours par les protestants ^.

La phrase visée est celle-ci : « Mais ce lopin de mes brouillarts (ce lopin qui contenait le brouillon de mon travail sur nos armes comparées à celles des Romains) m'ayant été desrobé, avec plusieurs autres, par un homme qui me servait, je ne le priverai point du profit qu'il en espère faire ^. »

Il est peu vraisemblable que Montaigne ait laissé traîner négligemment sur sa table le manuscrit que son ami lui avait confié, et qu'il ait pu être compris dans les pièces dérobées par son valet. Il est plus invraisemblable encore qu'il veuille désigner

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