‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 71 sur 108 · Chronique du religieux de Sainl-Denis, t. I, p · texte numérisé non relu

Chronique du religieux de Sainl-Denis, t. I, p

MONTAIGNE ET LE « CONTR'l'N » 1 89

roi dément pour le punir de n'avoir pu, pendant les trente dernières années de sa vie, et par la faute seule de sa démence, reprendre la tête de son armée ! Est-ce une opinion soutenable?

Pour la soutenir, M. Dezeimeris s'appuie sur le fait qu'à la bataille de Rosbecq, Charles VI, âgé de quatorze ans, fut mis par son Conseil à l'abri du danger, au milieu d'une bonne garde. Ce n'était pas ainsi, dit-il, que Philippe le Hardi s'était comporté au même âge à la bataille de Poitiers, à côté de son père, le roi Jean. Est-ce là un argument sérieux? De ce que le roi Jean avait eu jadis la fantaisie de garder à se& côtés pendant le combat son plus jeune fils, qui s'y montra, dit-on, courageux, s'ensuivait-il que les hommes sages n'avaient pas raison de blâmer les oncles de Charles VI d'avoir conduit à la guerre de Flandre et sur le champ de bataille de Rosbecq, non pas un fils de roi, mais le roi lui-même, encore enfant? S'ensuivait-il qu'une fois cette faute commise ils n'avaient pas le strict devoir de le mettre à l'abri du danger? Et de cette simple mesure de prudence ^, prise lorsqu'il avait quatorze ans, en faveur d'un roi qui, entre ses deux minorités, celle de l'âge et celle de la folie, s'est toujours montré vaillant et belli-

1. Près de deux cents ans fjlus tard, Coligny, à la fin de la troisième guerre civile, fit venir à l'armée le jeune Henri de Navarre et le donna à garder au prince Ludovic de Nassau, qui le tenait un peu écarté de la colline avec quatre mille chevaux, ne permettant pas au prince, qui avait non pas quatorze ans comme Charles VI à Rosbecq, mais seize ans, de hasarder sa "personne. M. Dezeimeris admettrait-il qu'on fît reproche à Henri IV d'avoir été mis, à cause de son jeune âge, à l'abri du danger, sous prétexte que Philippe le Hardi, à quinze ans, était à côté de son père?

igO MONTAIGNE ET LE «. CONTU'UTC »

queux, l'auteur du Conlrun se serait autorisé au xvi^ siècle, et M. Dezeimeris s'autoriserait aujourd'hui, pour faire de ce roi un parangon de lâcheté ! C'est une erreur historique; c'est une erreur morale, dans laquelle le Contr'un n'est pas tombé, et que l'on s'étonne de voir commettre par un homme tel que M. Dezeimeris, dont le grand savoir et la fine érudition sont tenus à très juste titre en si haute estime.

Non, Charles VI, que nous avons montré n'être ni un « hommeau » ni un «'efféminé», n'était pas non plus un prince peu « accoustumé à la poudre des batailles et au sable des tournois »; il était tout l'opposé.

d) Pourrait-on dire, enfin, délai, qu'il était, non seulement incapable de commander aux hommes, mais « tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette «.^

Je pourrais ne pas discuter ce dernier trait, car si aucun des trois premiers ne peut s'appliquer à lui, il ne saurait être le tyran représenté par l'auteur du Contr'un; continuer à discuter, c'est vraiment du luxe. Mais M. Dezeimeris a laissé échapper, par surcroît, une erreur philologique que l'autorité dont il jouit m'obhge à relever, et un paradoxe historique qu'on ne peut laisser passer sans protestation, car il tend à transformer injustement ce pauvre fou qu'était Charles VI en un homme vil et dégradé.

L'erreur philologique, la voici : j'ai déjà montré que l'on peut donner à cette phrase : « tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette, » deux sens très difïérents : tout incapable (ou embarrassé) de... ou tout occupé à, tout absorbé par le soin de... J'ai fait voir que l'imputation est appli-

cable à Henri III, quelle que soit l'interprétation qu'on adopte. Par contre, dans aucun des deux sens elle n'est applicable à Charles VI. Mais M, Dezeimeris, ne pouvant soutenir que Charles VI soit incapable de,... et espérant prouver au contraire qu'il est tout occupé à..., se refuse à reconnaître que le sens incapable de... soit conforme à la langue. Il tranche la question dans une courte note, au bas de la page, par deux affirmations catégoriques :

Première affirmation. L'auteur de la version latine d'un fragment du Discours dans la première édition du Réveille-Matin a rendu ainsi le passage qui nous occupe ici : « (Hommuncio) qui impudicœ muliercula; servitio totus addictus sit, » ce qui, se traduisant par « un hommeau tout asservi à une femme impudique » ne nous laisse pas le choix entre les deux sens et impose le second.

,J'ai déjà répondu à cette objection ^

Deuxième affirmation. Entendre la phrase du Conirun dans le sens incapable de... est une interprétation « étrange » et à laquelle on ne peut s'arrêter, car « elle est contraire à la langue d'une façon générale, et, en particuHer, contraire au parallélisme évidemment calculé de la phrase du Contr'un » '^.

M, Dezeimeris me décoche, à ce propos, ce trait

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