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2. Il ne nous paraît pas aussi évident qu'à M. Dezeimeris qu'il y ait un parallélisme calculé dans cette phrase. Mais si l'auteur a voulu l'y mettre, ce parallélisme existe aussi bien, et mieux encore, en acceptant le premier sens qu'en préférant le second. Incapable de servir à une femmelette s'oppose très bien à : incapable de commander aux hommes. Cette considération n'a d'ailleurs qu'un faible intérêt.
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peu flatteur : « L'interprétation de M. Armaingaud est étrange, et c'est à coup sûr un chapitre malencontreusement imaginé de la subtile dissertation.» Je n'ai que l'embarras du choix pour opposer à M. Dezeimeris des citations qui me permettent de lui retourner, à mon grand regret, le trait peu flatteur. J'en choisirai deux dans les auteurs qui ont formé notre langue :
1. « Le bon Père (jésuite) se trouvant aussi empesché (dans l'impossibilité de... embarrassé de...) de soutenir son opinion au regard des justes, qu'au regard des pécheurs, ne perdit pourtant pas courage... » C'est du Pascal {Provinciales, IV^ lettre, édit. Havet, p. 72).
2. « Ils étaient assez empêchés de se défendre d'une pareille vision... » C'est du Bossuet {Variations, IV, § 18). Littré, qui cite cette phrase au mot empêché, indique qu a empêché de yy est pris ici dans le sens de « qui éprouve de la difficulté à ou pour ».
3. « Si je n'en faisais tout tant que j'en dis, au moins il me coustait à m'empescher de le faire, » C'est du Montaigne {Essais, I, ch. XL). Le sens du passage entier donne nécessairement à « m'empescher de... » le sens de : faire obstacle à...
4. Rapportant une des dernières paroles de La Boétie avant sa mort, Montaigne lui fait dire : « Mais si je la leur ay (à sa femme et à son frère) une fois toute ostée (l'espérance que je vais survivre), vous serez bien empesché à les contenir (à contenir leur grande douleur dans les bornes de la raison) ^. »
1. Lettre de Montaigne à son père sur la mort de La Boétie {Les Essais, t. IV ).
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Mon interprétation n'est donc pas contraire à la langue en général ^. L'affirmation tranchante de M. Dezeimeris ne peut se maintenir, son erreur philologique est évidente, « l'étrangeté » n'est pas de mon côté, et la phrase du Contr'iin peut être prise, soit dans le premier sens, soit dans le second.
Nous allons voir à quelle étrange conséquence, à quelle injustice historique a été conduit M. Dezeimeris par son parti pris de n'accepter comme correctement français que le second sens, et d'en faire l'appUcation à Charles VI. GharlesVI, dit-il, était, comme le tyran du Contran, asservi, et asservi vilement à une femme. Cette femme, c'est la reine Isabeau; il lui a été plus qu'asservi, il a été son « complaisant résolu, bien qu'averti ». M. Dezeimeris n'est vraiment pas généreux pour ce pauvre roi. Ce n'était pas assez d'avoir perdu la raison à vingt-quatre ans, d'avoir été l'innocent instrument de l'ambition de ses oncles; il fallait qu'il devînt, non seulement le type historique du tyran, mais encore un mari complaisant.
Heureusement pour la mémoire de l'infortuné monarque, cette extraordinaire imputation ne peut supporter l'examen. Le fait de l'asservissement à Isabeau n'est pas plus réel que la complaisance pour sa conduite. Ce n'est pas à un fou, fût-il en même temps un tyran — ce qui n'est pas ici le cas — qu'on peut avoir voulu reprocher d'être dominé par une femme. Or, avant la foHe du roi, parler d'asservissement serait un non-sens; l'affection d'Isa-
1. Au chapitre suivant, en répondant à M. Pierre Viliey, j'ajoute plusieurs exemples pris dans les auteurs du xvi« siècle (pages 200-201 du présent volume). '
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beau pour son mari, même son endurante résignation à l'égard de ses infidélités étaient bien connues. Pas d'asservissement non plus pendant les dix ou douze premières années de la folie du roi : tendre pitié, soumission patiente opposée aux brutalités de Charles, qui, dans son délire, ne la reconnaît plus et la repousse. Un moment survient où ces brutalités deviennent plus violentes; il la frappe dangereusement, la déchéance du roi est irrémédiable, la vie commune devient impossible (vers 1403-1404-1405). Isabeau abandonne son mari à des serviteurs sans dévouement. Pendant les dix dernières années du rèsrne, la conduite personnelle de la reine est au moins très légère, et sa politicjue déplorable ^ Mais a-t-elle asservi Charles VI dans le sens où peut l'entendre
Sil. La conduite d'Isabeau, comme épouse, doit être envisagée successivement : du jour de son mariage (1385) à l'explosion de la folie du roi (1392); de la date de la folie à celle de la rupture de la vie commune; enfin, de cette dernière date (1405 environ) jusqu'à la fin du règne. Dans la première période, l'attitude d'Isabeau, d'après les chroniqueurs et les historiens, est irréprochable. Elle aime son mari. Charles, «assez enclin à blesser l'honnêteté du mariage» {Chronique du religieux de Saint- Denis), s'abandonne à de nombreuses fantaisies extra-matrimoniales, notamment dans son voyage dans le Midji, et jusque dans le Palais des papes à Avignon, mais l'épouse reste vertueuse. Dans la seconde période, Isabeau, devenue pourtant un objet d'horreur pour le pauvre aliéné, l'entoure de soins et de sollicitude, reprend la vie commune dans les intervalles lucides, lui donne trois enfants de 1395 à 1398. Son zèle pour la guérison de son mari ne se ralentit pas. Elle ne se résigne à rompre la vie conjugale qu'à partir du moment où les fureurs du roi la rendent tout à fait dangereuse. Ceci se passe dans les environs de 1405, car c'est à cette date que, du consentement de la reine, on donne au roi une maîtresse, la gracieuse Odette de Champdivers qui, par sa seule présence, calmait habituellement sa fureur. Isabeau sort ostensiblement de son rôle passif; elle s'intéresse
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l'auteur du Conlr'un (dans l'interprétation de M. Dezeimeris), lorsqu'il reproche au peuple d'obéir à un homme assez vil pour être! l'esclave d'une femme méprisable ? Il est impossible de le soutenir. La situation de Charles VI, dans les dernières années de son règne, vis-à-vis de sa femme, est celle d'un abandonné, non celle d'un asservi; et un La Boétie, un Montaigne ne sauraient avoir eu la pensée enfantine de reprocher cet abandon à cette pauvre victime, comme une tare morale personnelle, digne de servir au signalement du tyran en général i. A plus forte raison est-il impossible qu'on puisse avoir raisonnablement l'idée de reprocher à ce malheureux fou une «'complaisance résolue » pour la conduite de sa femme.
aux affaires du royaume et continue à s'en occuper jusqu'à la fin du règne, mais sans maîtrise réelle, et presque toujours subordonnée elle-même aux véritables gouvernants; n'ayant de volonté propre, persistante et suivie que pour la satisfaction de son avarice, et n'étant guère, pour le reste, qu'un instrument entre les mains des chefs successifs ou alternants (le duc d'Orléans, les Armagnacs, le duc de Bourgogne). Quant au roi, il n'intervient que par intervalles, pendant quelques moments lucides. Pendant les dix-sept dernières années du règne, la conduite d'Isabeau et sa politique (ou celle de ses beaux-frères et oncles) sont très reprochables, odieuses même à certains moments. Elle passe pour avoir un ou plusieurs amants, et ne s'occupe plus de son mari tombé dans le gâtisme. 1. On ne dira jamais d'un aliéné laissé sans soins par une indigne épouse qui profite de sa démence pour abuser de son nom, pour disposer de ses biens, et même pour violer la foi conjugale, que ce mari est asservi à cette femme. On dira simplement qu'il est délaissé et trompé. Et si même cette indigne femme lui extorque une signature, une procuration qui lui permettra de ruiner ou de déshonorer sa famille, il ne viendra pas davantage à l'esprit de flétrir ce pauvre fou comme asservi vilement à une méchante femme, ni de traiter de mari complaisant un malheureux qui ignore son infortune, ou qui, s'il l'a vaguement soupçonnée, en certains moments de confuse conscience, est hors d'état de la faire cesser. C'est pourtant ce que vient de faire M. Dezeimeris pour Charles VI.
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Quelque mauvaise que fût la réputation de la reine, on n'a jamais donné aucune preuve décisive de ses relations coupables soit avec le duc d'Orléans, soit avec d'autres seigneurs de la Cour; et on a encore moins la preuve que le roi ait jamais eu le sentiment d'être un mari trompé. C'est sur une lecture inattentive de la Chronique de Monstrelet que M. Dezeimeris affirme qu'Isabeau a eu plusieurs amants : « Isabeau, maîtresse probable du frère du roi (le duc Louis d'Orléans), et sûrement, ajoute-t-il, de plusieurs autres (voir Monstrelet, p. 401). » Monstrelet ne dit rien de pareil. M. Dezeimeris confond ici, dans sa conclusion bâtive, une note de l'éditeur avec le texte même du chroniqueur. Ce n'est pas Monstrelet, écrivant en 1417, qui parle des amants de la reine, c'est M. Buchon, éditeur de Monstrelet en 1836. Or, M. Buchon n'en savait pas plus que nous sur ce point; il n'a eu entre les mains aucun autre document que ceux que nous possédons; c'est une opinion personnelle, émise sans critique, légèrement affirmée. Aussi, le nouvel éditeur de Monstrelet (la Société d'histoire de France) n'a-t-il pas reproduit cette note, — laquelle n'a aucune autorité.
Les paroles de Monstrelet par conséquent ne peuvent prouver et ne prouvent pas que Charles VI fût « averti » et qu'il eût conscience de son infortune maritale. Le chroniqueur raconte seulement (d'après la Chronique du religieux de Saint-Denis, qu'il résume ici) que le roi, dans le bois de Vincennes, en revenant de chez la reine, rencontra Louis Bourdon allant au dit bois, qui, en le saluant, « passa outre un peu légèrement » ; qu'il le fit appréhender par le prévôt
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de Paris, puis, plus tard, jeter à la Seine ^. Mais personne n'a jamais prouvé, personne même n'a jamais dit que cette exécution ait été une vengeance personnelle; et la connaissance des faits autorise une interprétation toute différente -.
C'est donc par une double eri-eur de critique que M. Dezeimeris en est arrivé à affirmer que Charles VI
1. Voici le texte même de Monstrelet (à la date de 1417), auquel se réfère M. Dezeimeris : « En ce même temps, la reine de France étant au bois de Vincennes où elle tenait son État, fut visitée par le roi son seigneur et mari, et ainsi qu'il retournait à Paris vers le vêpre, il encontra Messire Louis Bourdon, chevalier, allant de Paris au dit bois de Vincennes, lequel en trépassant par assez près du roi, s'inclina en chevauchant et passa oiilre assez légèrement. Mais bientôt le roi envoya après lui le prévôt de Paris et lui demanda qu'il le prît et gardât bien tant qu'il lui en sût rendre bon compte. Lequel prévôt, en accomplissant le commandement des desseins du roi, fit son devoir et prit le chevalier, et après le mena au Châtelet au dit lieu de Paris, où il fut, par le commandement du roi, très fort questionné, et depuis noyé dans la Seine... » (Chronique de Monstrelet, édition du Panthéon liitéraire, Paris, 18.36, p. 401.)
2. Les mœurs de la Cour étaient scandaleuses à cette date, c'est certain; elles l'étaient depuis longtemps. Mais M. Dezeimeris peut chercher dans toutes les chroniques du temps, fouiller toutes les archives, il constatera que, dans l'opinion du peuple et d'une partie au moins de l'entourage du roi, Isabeau, repoussée elle-même par son mari, n'avait pas des mœurs irréprochables; mais il ne trouvera nulle part une preuve décisive de sa culpabilité, et il trouvera encore moins la preuve que Charles ait jamais eu réellement connaissance de son malheur conjugal. Et lorsque, à deux reprises, le roi, pendant une accalmie de son mal, paraît résolu, sur les conseils de quelques rares honnêtes gens, à débarrasser la Cour des principaux fauteurs de cette licence (résolution dont la noyade de Bourdon paraît être un commencement d'exécution), il n'existe aucun témoignage qui autorise à affîrmer que, dans la pensée du roi, la reine ait eu sa part dans la corruption générale. La confusion mentale qui persistait toujours plus ou moins, même pendant les courtes rémissions de son mal, rend très probable qu'il ignorait son malheur personnel, s'il existait rc'oUomont.
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a été « averti ». Mais, acceptons-le pour l'instant. Qu'en résulte-t-il? C'est que Charles VI, averti, n'a pu être « le complaisant résolu » de sa femme, ni même simplement « complaisant », comme l'affirme mon contradicteur avec une magistrale assurance, puisque, dans un des rares moments où sa confusion mentale se dissipait, il a condamné à mort le coupable qu'on lui avait signalé. Et voilà ce pauvre roi déchargé de l'imputation infamante qui, depuis quelques mois, grâce à M. Dezeimeris, cornait à ses oreilles.
Je conclus :
I. Le portrait"^du tyran tracé par le Contr'un ne peut pas être celui de Charles VI.
II. Le gouvernement de Charles VI et les événements de son règne ne sont pas ceux que l'auteur du Conlr'un avait en vue et qui lui ont servi « d'exemple déterminé » pour avertir le peuple des abus du pouvoir personnel, et le mettre en garde contre la tyrannie.