Voir au chapitre précédent, pages
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de la physionomie du tyran relatif au sable des tournois ne lui était pas resté inaperçu (il lui a certainement échappé puisqu'il l'a passé sous silence), et il ne m'opposerait probablement plus comme inapplicable à Henri III le trait: «non pas accoutumé à la poudre des batailles ». Gomment, m'objecte-t-il, l'auteur du Contran aurait-il pu reprocher au chef de l'armée victorieuse de Jarnac sa faible valeur militaire? et, par contre, n'est-ce pas un trait commun aux tyrans de l'antiquité que de n'avon* rien de martial et d'être sans courage à la guerre? N'est-il donc pas très naturel de retrouver ce trait dans l'image anonyme du despote?
Voyons d'abord ce dernier point. Parmi les tyrans, il y en a certainement qui se sont montrés sans courage et sans goût pour les armes; mais il me semble que les princes belliqueux et courageux sont au moins aussi nombi'eux parmi eux que parmi les chefs d'État qui n'ont ni reçu ni mérité la qualification de tyrans.
Quant à l'objection tirée de la réputation de grand capitaine acquise par Henri de Valois dans les victoires qui mirent fin à la troisième guerre civile, j'ai déjà répondu à M. Bonnefon en rappelant les témoignages de Tavannes, de Simon du Bois et de de Thou. Ils suffisent à expUquer qu'un écrit publié par les protestants, par ceux qui, dans cette guerre, avaient été témoins de l'incapacité militaire du duc d'Anjou, et remanié pour en faire un pamphlet, fasse mention de son peu de goût pour la poudre des batailles, et s'empresse de réagir contre la réputation imméritée d'un prince qu'ils
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considéraient avec raison, à cette date de 1574, comme le plus dangereux et le plus cruel de leurs ennemis? M. Villey oppose, il est vrai, que l'auteur d'un libelle inspiré par l'intérêt de la cause protestante n'aurait pas perdu son temps à crier dans le désert, en lançant contre son ennemi une invective dont le sens ne pouvait être compris par les lecteurs. « Tavannes, écrit -il, témoin de la conduite du jeune prince, et quelques autres initiés, pouvaient bien savoir à quoi s'en tenir sur sa valeur, mais dans le public sa réputation était restée très grande, encore intacte; un pamphlet qui prétend souffler un vent de révolte contre un tyran s'adresse, non à quelques initiés, mais à la masse; lorsqu'il désigne l'ennemi, il faut que l'allusion soit intelligible; en 1574, au début de l'année, le nom d'Henri III est le dernier qu'on eût mis sous ce portrait : un tyran non accoustumé à la poudre des batailles ». Deux mots me semblent suffire pour renverser cette objection : 1° plus l'illusion était générale (si vraiment cette illusion existait), sur la vaillance d'Henri de Valois, plus il était nécessaire, de la part de ses ennemis, de réagir contre l'erreur et de détruire la légende; 2° le pamphlet auquel le Contr'un servait de véhicule n'était pas destiné à la masse du public, pour laquelle cette allusion aurait été moins facilement intelligible, mais à un public plus limité, déjà très averti et apte à comprendre, à cette masse de lecteurs protestants intermédiaires entre les chefs du parti et le peuple huguenot. L'ensemble de la peinture du tyran devait rendre, pour eux, très intelHgible l'allusion; les assemblées où les réformés su réunissaient pour lire en commun les libelles et
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les manifestes étaient fréquentes. Dans ces réunions, tous les mots d'ordre étaient lancés, et il est naturel de penser que l'accusation de lâcheté, même militaire, contre le plus acharné et le plus coupable, à leurs yeux, des auteurs de la Saint-Barthélémy, signalé comme un « tigre » dans leur Epîlre aux Polonais, comme « un lièvre » dans leur narration des Négociations de Pologne en 1574^, était un de ces mots d'ordre.
D'ailleurs, comme je l'ai déjà dit, la conduite' du duc d'Anjou au siège de La Rochelle (1573), où il montra, aux yeux de tous, sa paresse et son incapacité, suffisait, en dehors des raisons que je viens de présenter, pour qu'un pamphlet composé contre lui quelques mois après, lui refusât toute valeur militaire et pour que l'allusion fût comprise.
Disons aussi que si Montaigne a tracé l'image du prince visé par le Contran, s'il a remanié le Discours, il est naturel, il est inévitable qu'il ne parle qu'indirectement à la masse populaire et ne s'adresse directement qu'à une certaine élite, nous dirions aujourd'hui à un public de suffrage restreint : Montaigne, nous le savons, n'écrit pas pour les « appi'entifs », ni pour les simples. Et nous avons déjà vu ^ qu'il fait plusieurs allusions, dans les Essais, à la bassesse de caractère d'Henri III, à sa coupable et honteuse inertie, à ses profusions scandaleuses, et qu'il leur oppose les vertus militaires et le caractère chevaleresque d'Henri de Navarre.
1. Mémoires de V Estai de France sous Charles Neufiesme. Édition de 1578, t. II, p. 196 verso.