‹ Montaigne pamphlétaireChapitre 82 sur 108 · UN DERNIER MOT · texte numérisé non relu

UN DERNIER MOT

» Je ne veux pas prolonger une discussion qui est devenue inutile. Quatre critiques ont dit à M. Armaingaud les motifs pour lesquels sa thèse ne leur semblait pas fondée. A tous les quatre M. Armaingaud a répliqué longuement. Le procès semble instruit désormais. Ne le surchargeons pas de pièces superflues. Je ne veux que marquer nos positions respectives.

» J'ai dit que l'auteur du Contran s'était proposé de peindre non un tyran déterminé, mais une image idéale du tyran. Dans cette image idéale devaient se retrouver naturellement les traits ordinaires de la tyrannie : la violation des propriétés et des droits individuels, l'appui demandé aux croyances religieuses, le concours d'un petit nombre de favoris. Mais je n'ai pas dit que ceux-là seuls devaient s'y l'encontrer. Je n'ai pas dit que l'auteur se livrait à une étude psychologique, que, retiré dans son cabinet, froidement, il analysait, comme pourrait le faire un philosophe moderne, les caractères communs à tous los tyrans de l'histoire, afin de construire un

tyran-type qui les contînt tous et qui ne présentât que ceux-là. Il fait œuvre de satirique. Il veut exprimer sa haine pour la tyrannie, en montrer toute l'horreur, et surtout (car c'est le point essentiel) la veulerie des peuples qui s'y assujettissent. Il admet donc des traits qui ne se rencontrent qu'accidentellement chez les tyrans, mais qui rendent leur pouvoir plus odieux encore et plus inexplicable : l'obéissance du peuple. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'il parle d'un hommeau et d'un lâche. Ce n'est pas à dire que les tyrans soient nécessairement d'un caractère efféminé et couard, mais il leur est arrivé souvent d'être de cette sorte, et alors leur tyrannie est d'autant plus odieuse. Elle subsiste néanmoins dans ces conditions, et le peuple la tolère : voilà le prodige. J'ai dit encore que l'auteur, tout imbu de souvenirs classiques, avait eu dans l'esprit surtout les tyrans de l'antiquité, mais je n'ai jamais prétendu qu'il se fût interdit tout trait de couleur moderne. Pourquoi l'eût-il fait? Il n'y a donc aucunement lieu de s'étonner si la lâcheté de son tyran s'exprime par une formule qui évidemment n'a rien d'antique : « à grand'peine accoustumé au sable des tournois ». Je crois qu'il n'est aucun mot du discours tel que nous le lisons dans le texte expurgé des interpolations du Béveille-Matin qui ne puisse s'expliquer en ce sens. M. Armaingaud prétend au contraire qu'il y faut reconnaître le portrait d'Henri III.

)) Ne laissons pas le débat s'égarer sur des points de détail. Quand on déclare que tout le monde s'est trompé pendant plus de trois siècles sur l'auteur et sur le sens d'une œuvre comme le Contr'un, que

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Montaigne nous a sciemment induits en erreur, que le Conir'un n'est pas de La Boétie mais de Montaigne, et qu'il est un pamphlet violent contre Henri III, il n'est pas superflu d'apporter une preuve. Y a-t-il dans le discours un trait, un seul, qui désigne exclusivement Henri III, ot qui ne puisse pas s'appliquer, je ne dis pas à tel tyran déterminé, mais à la peinture du tyran en général, moderne ou ancien? Tout le problème est là. A mon avis, il y en avait un dans le premier article de M. Armaingaud; on ne peut pas dire du tyran en général qu'il est incapable de servir vilement à la moindre femmelette, tandis qu'on pouvait le dire d'Henri III. Mais je crois avoir montré que ce trait n'est pas dans le portrait du tyran, que M. Armaingaud l'y a introduit à la faveur d'un contresens. « Qu'importe, répond M. Armaingaud, prenons ))le sens que vous voudrez, la phrase sera toujours pour «moi et ne pourra jamais désigner qu'Henri III... » Pamphlet merveilleux qui atteint son but non seulement par son sens véritable, mais encore par les faux sens que le lecteur peut lui prêter. Henri III aimait à attifer les filles d'honneur de sa mère, à les coiffer de ses mains : voilà les soins vils dont parle le Conir'un quand il dit que le tyran est « empesché de servir vilement à la moindre femmelette ». On ne dira pas que ce soit un attribut du tyran en général que de s'acquitter de ces « soins vils » envers les femmes! Il est bien vrai; mais aussi choisissez dix arbitres autour de vous, lisez-leur la phrase incriminée et demandez-leur comment ils l'entendent : je suis surpris qu'il ne vous arrive pas ce qui m'est arrivé à moi-même; pas un, je crois, ne comprendra « servir

» vilement » au sens de « rendre des services vils, » des services inférieurs, des services de femme de )) chambre », tous probablement entendront « être » assujetti à », et ne verront dans l'adverbe vilement que l'indignation de l'auteur qui souligne ce qu'il y a d'abject dans cette sujétion. Dirons-nous que les initiés, les protestants qui se tenaient à l'affût des scandales de la Cour, comprenaient le mot servir au sens de M. Armaingaud, tandis que le gros du public se contentait du sens général? Et c'est sur la foi de ces subtilités aventureuses autant qu'ingénieuses que nous attribuerions le Contre'un à Montaigne. Personne, je pense, ne trouvera une preuve dans la nouvelle allusion que voit ici M. Armaingaud; mais M. Armaingaud a l'esprit si plein de son sujet qu'il découvre partout des allusions transparentes. J'ai le regret d'avouer qu'elles me sont invisibles.

» Elles étaient, nous assure M. Armaingaud, « très » intelligibles » pour beaucoup de protestants d'alors; et, en efîet, qu'eût signifié un pamphlet incompréhensible? Soit : mais comment donc ne s'est-il pas trouvé un de ces protestants qui ait pris la peine de nous les éclaircir? « Quand Montaigne, dans ses » Essais si rapidement devenus populaires, affirmait » que le discours était de La Boétie, mort onze années » avant l'avènement d'Henri III, comment ne s'est-il » trouvé personne pour crier au mensonge et à l'absur- » dite? » « Quand il enlevait le bénéfice de ce pamphlet » aux huguenots exaspérés pour en faire une simple » déclamation d'école, comment n'en est-il pas un » seul qui ait protesté? » Quand il se posait en défenseur de la réputation de son ami, quand il écrivait :

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« Si à toute force je n'eusse maintenu un amy que » j'ay perdu, on me l'eust déchiré en mille contraires » visages. Je sçay bien que je ne lairray après moy » aucun correspondant si affectionne de bien loing » et entendu en mon faict comme, j'ai esté au sien, » ny personne à qui je voulusse pleinement compro- » mettre ma peinture..., » n'était-il donc personne que dût émouvoir une pareille impudence chez un homme qui faisait expressément profession d'amitié et de sincérité ? Ce n'était certes pas la timidité qui retenait les protestants. Et qui croira que le prudent Montaigne se fût engagé dans ce mauvais pas et se fût exposé à un pareil démenti? Si le tyran du Conlr'un est Henri III, il est au moins bien probable que ses contemporains ne l'ont pas reconnu et qu'ils ne pouvaient guère le reconnaître.

» Pour rester conséquent avec « mes prémisses » je ne puis donc pas acepter la conclusion de M. Armaingaud.

)) P. ViLLEV. »

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