RÉPLIQUE A M. PIERRE VILLEY
M. Villey tient à « ne pas prolonger la discussion ». Après ce qu'on vient de lire, la raison en est aisée à comprendre. Il est facile de rester silencieux quand on n'a rien à dire, et prudent d'être discret quand une parole de trop pourrait compromettre la cause. Se borner en effet, pour toute réponse, et sous prétexte de maintenir ses positions, à résumer son pre-
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mier article sans tenir aucun compte des réponses faites à l'objection principale, c'est faire moins encore que de ne rien dire du tout.
Il me faut, pour montrer que j'ai le droit de parler ainsi, rappeler quel était le nœud du débat ouvert entre nous deux et citer de nouveau quelques phrases caractéristiques de mon contradicteur.
M. Villey, après avoir accordé qu'il n'y a dans l'acte que j'attribue à Montaigne «rien d'inconciliable avec les idées et les sentiments que nous trouvons exprimés dans les Essais », déclarait qu'il n'avait non plus aucune objection de fond à opposer à l'analyse que j'ai présentée sur «l'état d'esprit probable de l'auteur des Essais au moment de la Saint-Barthélémy ». Aussi, reconnaissait-il que « si vraiment des additions importantes ont été faites au texte de La Boétie, de manière à en faire un pamphlet d'actualité, Montaigne en est l'auteur, ou tout au moins cela ne s'est pas fait sans sa complicité, parce que, ajoute M. Villey, si les premiers éditeurs avaient, sans l'assentiment de Montaigne, inséré dans le texte de longs passages séditieux, Montaigne aurait protesté, il aurait publié le véritable discours de son ami : à tout le moins, il aurait dénoncé cette falsification. »
La question essentielle pour M. Villey est donc celle-ci : Ya-t-il, oui ou non, dans le texte du Discours, de notables développements dirigés contre Henri III; et, avant tout, le portrait du tyran est-il celui d'Henri III? Si oui, M. Armaingaud a raison, «c'est Montaigne qui en est responsable ». Dans ce portrait lui-même, c'est le dernier trait de la peinture du tyran qui « est le nœud de la question ». Pour
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M. Villey, efifin, le point de savoir si ce trait s'applique à Henri III est suspendu à la solution de la question philologique que voici : Dans la phrase « tout empesché de servir vilement à la moindre femmelette... », « tout empesché de » veut-il dire incapable de, éprouvant de la difficulté à..., ou bien veut-il dire tout occupé à, tout absorbé par le soin de... ?
Dans le premier cas, M. Villey convient qu'il s'agit d.'Henx'i III et non d'un tyran anonyme : « Un pareil trait n'a rien à voir dans le portrait du tyran en général. » Dans le second cas, au contraire, il peut s'agir du tyran abstrait.
Or, j'ai prouvé à M. Villey^, comme à M. Strowski et à M. Dezeimeris, qui m'avaient fait la même objection : 1° que la traduction latine du portrait, qu'il invoque comme « la preuve » certaine que le second sens est bien celui de l'auteur du Discours, n'a aucune autorité en la matière, que c'est un texte altéré par le traducteur; que, par conséquent, il ne peut servir à déterminer le sens que l'auteur a voulu donner à l'expression qui fait l'objet du litige; 2° que l'expression « empesché de... » ou « empesché à... », contrairement à l'opinion de mon contradicteur, était au xvi^ siècle, et en particulier dans les écrits de Montaigne, employée aussi bien dans le sens à' incapable de... que dans celui d'occupé à...
Et c'est après que je lui ai fourni cette « preuve » que M. Villey ne craint pas de maintenir avec une
1. Revue d'Histoire lilléraire de la France, chez Armand Colin, fascicule d'avril- juin 1909. Les pages 199-218 du présent chapitre sont la reproduction de ntia réponse dans la Revue; j'ai seulement ajouté deux nouveaux exemples.
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belle assurance « que ce trait n'est pas dans le portrait du tyran, que M. Armaingaud l'y a introduit à la faveur d'un non-sens » !
Je ne suis pas surpris, après cela, que dans son livre sur les Sources et l'Evolution des Essais, la critique de M. Villey (sauf en ce qui concerne les sources de Montaigne) ne soit pas à la hauteur de son érudition ; et la façon un peu cavalière dont il traite ses devanciers dans l'étude des idées de Montaigne (du moins ceux qui n'ont pas eu l'honneur d'être ses maîtres) explique en particulier les choses étonnantes qu'il a écrites sur le stoïcisme de Montaigne, et qu'il n'ait à peu près rien dit de l'épicurisme du moraliste français le plus vraiment et intelligemment épicurien qui ait existé; qu'enfin, il n'ait prêté aucune attention au dilettantisme en partie affecté de Montaigne, et par conséquent au sens caché, mais cependant facile à déterminer, de ce dilettantisme.
La question philologique dont M. Villey lui-même avait fait le point décisif du débat, étant donc, si je ne me trompe, résolue en ma faveur, j'aurais pu, à son égard, m'en tenir là. Mais j'ai voulu montrer à mon contradicteur qu'on trouve dans le Discours bien d'autres interpolations que celle du portrait, et lui ai cité comme exemples deux autres passages appartenant au texte intégral de ce Discours, et non au texte fragmenté et altéré du Réveille-Matin des Français. J'ai établi que s'il avait pu y méconnaître une application précise à la monarchie française et des allusions aux événements du jour, c'est qu'il ne les avait lus et cités qu'incomplètement i.