CHAPITRE CINQUIÈME
Ou l'auteur ea appelle de la condamnation par TROP sommaire de M. Henri Barcrhausen.
a Quand on écrit contre un auteur et qu'on s'irrite contre lui, il faut prouver les qualilications par les choses et non pas les choses par les qualifications.
» MONTESOLIEU. »
En quatre pages, M. H. Barckhausen, correspondant de l'Institut, a bien voulu faire la critique de mon mémoire sur La Boéiie, Montaigne et le Con- Ir'un ^. M. Barckhausen m'a parlé comme du haut d'une chaire. Je n'éprouve aucune hésitation, puisqu'il s'agit de Montaigne, à m'élever jusqu'à la hauteur de ce siège magistral; ainsi mis de niveau, comme il convient, nous pourrons causer à l'aise -.
Il est vrai que mon savant contradicteur ne se met point au rang des « esprits judicieux » « séduits » par ma thèse, ni même des « érudits de premier ordre « qui l'ont combattue. Il se bornera à l'examiner « en bonhomme sans grande lecture ». Mais cette bonhomie ne l'empêche pas de me décocher, dès les premières lignes et ensuite presque à chaque page, des
1. Revue hisloriqiie de Bordeaux, 1^ anui'O, numéro de marsavril 19U9. Bordeaux, chez Foret, libraire, cours de l'Intendance, 13, et chez Mounastre-Picamilh, rue Porte-Dijeaux, 45.
2. La présente réponse a été publiée dans le numéro suivant de la même Revue (mai-juin 1909).
MUMAIONE ET LE « CO.NTr'lN )> a33
traits qu'il voudrait être acérés; mon étude «est pour le moins paradoxale»; si j'ai «séduit» des esprits judicieux, c'est « grâce à une puissance d'affirmation exceptionnelle»; j'ai fait du Conlrhin un « logogriphe »; j'ai fait de Montaigne « un niais »; je me suis deux fois mépris « sur le temps d'un verbe qui pourrait gêner mon argumentation»; j'ai «de fâcheuses, distractions»; mes «affirmations sont hasardées» et « tranchantes »; j'ai commis « un péché irrémissible aux yeux d'un éditeur de Montaigne ». En résumé, M. Barckhausen estime que j'aurais « dû laisser La Boétie jouir paisiblement de sa réputation littéraire » et que « Montaigne repousserait même avec indignation un don qu'on prétendrait lui offrir aux dépens de cet « inthime frère et inviolable amy ».
Ces critiques fussent-elles justifiées, que je serais peut-être excusable de ne pas accepter sans regimber un peu ce bouquet de qualifications, et l'air de persiflage sur lequel il m'est présenté. Que sera-ce si je fais voir que les erreurs sont imputables, non à moi, mais à mon contradicteur? C'est lui qui s'est permis des affirmations hasardées; c'est lui qui eût mieux fait de s'abstenir.
Je l'établirai d'une manière complète. Je n'ai aucune disposition à imiter la brièveté un peu dédaigneuse d'un critique qui a cru détruire en quatre pages le produit de longues et minutieuses recherches, et clore par sa seule intervention une polémique qui, depuis trois ans, divise des hommes de bonne foi qui ne sont pas totalement dépourvus de lettres. Il est facile d'être bref quand on se borne à affirmer. J'entends prouver.
234 MOÎ^TAIGNE ET LE « CONTk'l-^ »
M. Barckhausen résume exactement mes conclusions : 10 le portrait du tyran, dans les premières pages du Contr'un, est celui d'Henri III, et n'a pas pu être écrit par La Boétie, mort en 1563; 2° l'enquête à laquelle je me suis livré aboutit à ce résultat que Montaigne est l'auteur probable de cette interpolation et de plusieurs autres, et, par voie de conséquence, de la communication du document aux protestants qui l'ont publié.
Je me suis efforcé de conduire cette enquête avec prudence, m'informant successivement, avant d'interroger Montaigne lui-même, de ses amitiés, de ses affinités sociales, de ses fréquentations habituelles; je l'ai interrogé en confrontant certaines de ses paroles avec certaines autres, ses paroles avec ses actes, les uns et les autres avec les événements et les circonstances qui ont précédé, accompagné ou suivi la publication.
Pour discuter efficacement ma thèse, comment M. Barckhausen aurait-il dû procéder?
Il lui eût fallu établir que les allusions aux événements du règne d'Henri III et de la fin de celui de Charles IX, et par conséquent les remaniements dénoncés par moi sont le produit de mon imagination ; il lui eût fallu encore montrer la non-valeur ou l'insuffisance des multiples raisons qui m'ont conduit à soupçonner Montaigne d'en être l'auteur, et d'avoir transmis aux protestants le manuscrit ainsi remanié. Il lui eût fallu enfin me suivre dans les détails de mon enquête, montrer qu'elle a été mal conduite ou qu'elle ne justifie pas mes conclusions.
M. Barckhausen n'a touché aucun de ces sujets
MONTAIGNE ET LE ,« GONTr'uN » 235
fondamentaux. Il s'attache à trois ou quatre points secondaires, tellement accessoires, qu'eût-il eu raison sur toute la ligne, il n'aurait encore rien fait; mon argumentation n'en serait pas même effleurée. Mais, même sur ces points secondaires, aucune des critiques que m'adresse mon contradicteur ne résiste à l'examen.
M. Barckhausen tient pour acquis que les contemporains n'ont pas reconnu dans le Contr'un les allusions à Henri III et à son règne. Il emploie, pour m'inviter à lui expliquer ce fait, le mode ironique, et son esprit, comme l'électricité, s'écoulant par les pointes, il vante la discrétion du pamphlétaire qui ne diffame celui qu'il vise qu'« en logogriphes ».
Avant de tenter l'explication d'un fait, il faut s'assurer que ce fait existe, et je m'étonne d'avoir à rappeler ce principe à un « éditeur de Montaigne », qui n'a pas manqué de lire le chapitre des Essais sur les Boiteux^. Mon contradicteur est-il bien sûr que les^^contemporains n'ont pas reconnu les allusions du Conir'un et l'adaptation du texte aux événements du jour?
M. Barckhausen ne semble pas avoir étudié avec beaucoup de soin quels sont les publicistes qui, au temps d'Henri III, ont mentionné le Conir'un. Ils ne sont pas nombreux. En dehors de Montaigne, je n'en connais que deux; mais, comme on va le voir,