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le xvi^ siècle, pendant trois cents ans et plus, nul ne se soit douté que le discours était un pamphlet contre le dernier des Valois? » Je réponds d'abord que pendant cent cinquante ans, personne n'a lu le Conir'un qui, publié en 1574-1576 dans le Réveille- Matin des Français, et dans les Mémoires de l'Elat de France, n'a été réimprimé qu'en 1727 par Goste, dans une édition des Essais. Je réponds ensuite que dans les deux siècles suivants, et à part quelques auteurs qui l'ont seulement étudié au point de vue littéraire, le Conir'un n'a guère été lu et commenté qu'en temps de révolution et par des esprits agités, peu préoccupés de soulever le voile d'allusions aussi anciennes. Enfin et surtout, Montaigne avait, s'il a fait ce que je lui attribue, le plus grand intérêt à ne pas dire sur ce point la vérité; une fois l'effet produit par la publication du texte remanié, il s'est attaché à dépister le public. On lit depuis plus de trois cents ans, dans les Essais, que le discours est un simple exercice de rhétoricien; on le croit parce que c'est Montaigne qui le dit, et, à part les incitateurs de révolution, qui y trouvent un thème facile pour leurs commentaires enflammés, personne n'a la velléité de perdre son temps à lire ce qu'on croit être une innocente amplification d'écolier.
D'ailleurs, est-ce donc chose impossible ou interdite à un lecteur attentif de trouver dans un texte ancien ce que l'on n'avait pas encore su y voir? Depuis trois siècles qu'on lit et qu'on commente les Essais, qui donc s'était avisé de comprendre, comme j'ai montré qu'il devait être compris, le passage où Montaigne dit que la cause vaincue l'a « concilié à
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soy » quand il l'a vue si accablée? Et cependant, qui, aujourd'hui, n'admet l'interprétation que j'ai donnée de ce passage? Même des Montaignistes qui combattent ma thèse se plaisent à reconnaître que ce morceau, dont j'ai donné le vrai sens, révèle le plus beau trait du caractère de Montaigne, car il le montre obéissant au plus noble des sentiments et se penchant d'un geste de généreuse pitié vers les faibles et vers les victimes des troubles civils, dont pourtant il ne partage ni les tendances ni les idées ^.
Un de mes argumenté est dans la ressemblance que je prétends exister entre Henri III et le portrait donné par le Contr'un. Sur ce point, M. Barckhausen se borne à déclarer, sans démonstration, que le tyran « ne peut être autre chose qu'un bon tyran de rhétoricien maniant avec habileté l'antithèse ». Il ne dit qu'un mot sur un des cinq traits caractéristiques du portrait, celui qui dénonce chez le tyran son peu de goût pour les tournois, et c'est pour s'en rapporter à l'opinion de M. Dezeimeris, sans tenir aucun compte des documents et des faits précis que j'ai opposés à cette opinion. Telle est la force du parti pris.
J'avais fait remarquer dans mon premier mémoire que la Franciade de Ronsard n'ayant paru qu'en 1572, la mention de ce poème dans le Discours de la Servitude volontaire, composé en 1546, par un homme mort en 1563, ne pouvait être qu'une interpolation.
1. Armaingaud, La Boélie, Montaigne et le Conir'un (Revue politique et parlementaire, numéro de mai 1907, et brochure du tirage à part, pages 32-33), enfin dans le présent volume, pages 57-58.
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( Combien à son aise s'y essayera la veine de nostre Ronsard en sa Franciade, » est-il dit dans le Conir'un. M. Barckhausen m'accuse d'avoir cru que l'auteur parlait au passé et veut bien me pardonner cette prétendue distraction. Où a-t-il vu cela? Je reproduis textuellement ma phrase, mon unique phrase, ayant trait au poème de Ronsard : « Dans ce même passage, il est question de la Franciade de Ronsard, qui a paru en 1572; ce qui empêche, on en conviendra, qu'il ait été écrit par un homme mort en 1563^.» Je n'ai donc pas pris un futur'pour un passé, et l'affirmation de M. Barckhausen n'est pas seulement hasardée, elle est tout à fait contraire à la réalité. Voilà un premier point. Pourquoi m'étais-je borné à cette courte remarque? C'était pour ne pas embarrasser mon travail d'une discussion sur la date réelle de la conception de la Franciade, ou sur la connaissance que La Boétie, entre cette date et celle de sa mort, aurait pu avoir des intentions de Ronsard. Cette controversf était pour moi sans intérêt puisque Montaigne dès les premières pages du chapitre de r Amitié déclarait que son ami n'avait vraisemblablement pas retouché son discours depuis qu'il le composa, c'est-à-dire depuis 1546 : « Et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il lui eschappa ^. « Parole que M. Barckhausen connaît bien, puisqu'il l'a citéf , et dont nous n'avons aucune raison de suspecter la
1. AriMAIngaud, La Boélie, Monîaignc el le Conl.'un. Paris, 1906. A Bordeaux, chez Feret et fils; à Pari«, chez Durel, libraire, passage du Commerce. Et, dans le présent volume, première partie, pages 57-58.
2. Les Essais, livre I, chap. « de l'Amitié ». Édit. Dezeimeris et Barckhausen, t. I, p. 136.
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véracité. D'autres motifs, à mon avis, s'opposent à ce que La Boétie ait pu parler de la Franciade : pour l'instant, la phrase de Montaigne me paraît suffire.
Je reviens aux accusations, vraiment plaisantes, de changer le temps des verbes pour les besoins de ma cause ! Je dis aux accusations, car il y en a deux. J'ai montré ce que vaut la première. La seconde n'est pas plus sérieuse- Dans ma réponse à M. P. Bonnefon, j'ai écrit : «Si le texte primitif du Contrun a couru, comme nous le dit Montaigne, « es mains des gens d'entendement » à l'époque où lui Montaigne s'est lié d'amitié avec le jeune Sarladais... » Or, dit M. Barckhausen, le texte de jNIontaigne porte : court et non a couru. Il conclut que « mis au présent, le membre de phrase oité^ affirme que les hommes de goût se passaient, alors, et depuis longtemps le Discours de la Servitude volontaire, qu'ils devaient par conséquent avoir entre les mains », et que moi j'ai substitué le passé au présent afin de faire croire que, seul, Montaigne a pu remettre le manuscrit aux protestants en 1574. C'est subtil, c'est désobligeant, et c'est inexact. Non : le membre de phrase cité ne signifie pas que les gens de goût se passaient alors (en 1580) le Discours. Lorsque Montaigne, en effet, écrit que telle chose sf passe, il ne faut pas en conclure qu'elle se passe au moment où il imprime. L'impression peut être séparée de l'événement par un long intervalle, puisque nous savons que Montaigne a consacré au moins huit
l. « Court piéça es mains des gens crentendenient. »
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années (1572-1580) à la composition des Essais. Par exemple, lorsque, en 1580, Montaigne impnme, au commencement du chapitre XX du livre I ^ : « Il y a justement quinze jours que j'ai franchi 39 ans, » cela ne veut pas dire, bien qu'il parle au présent, qu'il a trente-neuf ans en 1580, puisque, étant né en 1533, il en a quarante-sept. Gela veut dire simplement qu'il avait trente-neuf ans quand il écrivait ce passage du chapitre XX. De même, quand Montaigne dit, en 1580, que le Conir'un court es mains de gens d'entendement, cela ne signifie pas nécessairement qu'il court encore en 1580, mais, veut dire qu'il a couru, qu'il courait au moment où il écrivait ce passage du chapitre de l'Amitié, c'est-à-dire plusieurs années auparavant; l'on sait que ce chapitre a été composé bien avant 1580. C'est ainsi que Montaigne procède généralement, et je pourrais citjr bien d'autres exemples à mon contradicteur, s'il le désire. Je ne devais pas nécessairement dire, en rappelant ce qui a été écrit par Montaigne à propos du Discours : Montaigne dit qu'il court, je devais plutôt dire : Montaigne dit qu'il a couru à une époque antérieure. Je n'ai donc commis aucune confusion sur le temps d'un verbe; c'est M. Barckhausen qui, en l'affirmant, s'est mépris. Ajoutez que même à cette époque incertaine, mais assez éloignée, Montaigne disait que le discours courait « piéça » ^, c'est-à-di-e depuis longtemps, « longue espace » avant qu'il eût fait la con-
1. Les Essais de Montaigne, texte de 1580, édition Dezeimeris et Barckhausen, t. I, p. 55. Dans les éditions courantes, ce char)itrc est devenu le chapitre XIX.